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Full text of "OEuvres choisies de Parny; précédées d'une notice historique sur sa vie"

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OEUVRES 


CHOISIES 


DE  PARNY 


TARIS,  IMPRIMERIE  DE  E.  POCHARD, 

BIB  DP  POT-nt-FER  ,  S'.   «4. 


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OEUVRES 


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CHOISIES 


'    DE   PARNY 

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PRECEDEES 


D  UNK  NOTICE  HISTORIQUE  SUR   SA   VIE. 


.      PARIS, 


ROUX-DUFORT  FRBLRES ,  LIBRAIRES, 

RUE  MIGNON,  N     2. 

M    DCCC    XXVI. 


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NOTICE 


SUR 


I 


M.    DE    PARNY 


Parny  (Evariste- Désiré -Desforges,  chevalier 
et  puis  vicomte  de)  est  né  à  l'IIe-Bourbon  en 
1753.  Dès  l'âge  de  neuf  ans,  sa  famille  l'en- 
voya en  France.  Il  fit  ses  premières  études  au 
collège  de  Rennes.  C'est  là  qu'il  s'est  lié  intime- 
ment avec  M.  Ginguené,  le  noble  ami  de  toute  sa 
vie ,  et  un  écrivain  mort  de  très  bonne  heure , 
Savary.  Lorsqu'il  atteignit  à  la  jeunesse,  les 
leçons  de  ses  maîtres  ne  purent  plus  suffire  à  l'ac- 
tivité de  sa  tête  et  de  son  cœur  :  elles  étaient  trop 
arides.  Il  lui  fallut  d'aulres  émotions  :  il  épousa 
des  croyances  religieuses  exaltées,  et  porta  ses 
sentiraens  jusqu'au  mysticisme:  sa  tête^se  monta 
à  ce  point  qu'on  fut  forcé  de  lui  interdire  tout 
exercice  de  piété,  même  la  lecture  de  la  Bible, 
parce  qu'elle  exagérait  trop  ses  idées.  Sa  sensi- 
bilité, cette  source  encore  inconnue  de  son  beau 
énie ,  l'égarait,  comme  on  voit,  dans  une  suite 


II  NOTICE. 

(i'affections  peu  réfléchies;  mais  cela  n'eut  heu- 
reusement que  peu  de  durée. 

Il  quitta  le  collège  après  y  être  resté  huit  ans 
et  vint  à  Paris.  Le  but  de  son  voyage  était  de  se 
faire  recevoir  dans  les  ordres  :  il  avait  déjà  choisi 
celui  de  la  Trappe ,  parce  que  c'était  le  plus  sé- 
vère, et  il  allait  y  entrer  lorsqu'on  s'opposa  effica- 
cement à  cette  résolution.  Quelques  mois  après  il 
vit  lui-même  qu'il  aurait  cédé  à  une  vocation  op- 
posée à  son  caractère.  Alors  les  plaisirs  de  son 
âge  et  les  séductions  du  monde  commencèrent  à 
lui  sourire ,  et  c'est  définitivement  leur  voix  qu'il 
écouta.  Au  lieu  de  se  faire  prêtre ,  il  sollicita  les 
épaulettes  d'officier  et  les  obtint.  Deux  années 
plus  tard ,  il  demanda  un  congé  et  retraversa  les 
mers  pour  revoir  sa  famille  :  c'était  une  des  plus 
distinguées  de  la  colonie  de  Bourbon. 

Parny  avait  alors  vingt  ans.  C'est  l'âge  ou  se 
manifestent  les  vives  passions  ;  et  le  ciel  des  Tro- 
piques allait  encore  échauffer  son  ame  ardente, 
et  y  allumer,  sous  l'influence  d'un  sentiment  pro- 
fond, le  feu  du  plus  touchant  talent  qui  ait  re- 
tracé les  plaisirs  et  les  chagrins  de  l'amour  :  in- 
fluence heureuse  qui  nous  a  donné  ce  talent 
original  et  un  nouveau  genre  de  poésie ,  l'élégie , 
cette  expression  simple  et  rapide  des  émotions 
du  cœur. 


NOTICE.  m 

C'est  presque  en  arrivant  de  France  qu'il  ren- 
contra cette  jeune  Éléonore  B**".  Elle  avait  qua- 
torze ans  ;  sa  taille  était  svelte  et  légère  ;  sa  figure 
n'était  pas  précisément  belle,  mais  elle  était  pleine 
de  douceur,  et  animée  par  une  grâce  naïve  et  un 
jeu  fin  dans  les  traits;  une  sensibilité  délicate 
était  jointe  à  tous  ces  dons.  C'était  (  et  nous  ré- 
pétons presque  les  expressions  de  Parny  )  une 
femme  comme  il  est  donné  à  un  poète  de  la 
rêver  :  un  être  gracieux,  fragile,  et  plein  d'ima- 
gination. Notre  jeune  officier  l'aima  en  la  voyant, 
et  ce  sentiment  fut  bientôt  partagé. 

Parny  a  toujours  gardé  un  vif  souvenir  de  cette 
liaison  :  il  touchait  déjà  à  la  vieillesse ,  qu'il  se 
plaisait  encore  à  se  la  rappeler,  avec  cette  foule  de 
détails  précieux  pour  le  cœur  :  il  retrouvait  tout 
dans  sa  mémoire;  ses  récits  reprenaient  du  feu  en 
revenant  sur  ses  jours,  que  les  regrets  et  le  temps 
avaient  embellis  dans  ses  souvenirs.  Trente  années 
après  leur  séparation ,  Éléonore  B***  étant  devenue 
veuve,  écrivit  à  M.  de  Parny  et  lui  fit  l'offre  de  finir 
ensemble  les  années  que  le  ciel  leur  compterait 
encore.  Le  poète,  presque  vieux  ,  était  retenu  par 
d'autres  liens  :  il  ne  put  accepter ,  mais  cette 
offre,  cette  lettre  si  inattendue,  l'attendrirent 
jusqu'aux  larmes.  Cette  femme ,  dont  le  nom 
est  immortel ,  a  survécu  à  celui  qui  l'a  chantée , 


IV  NOTICE. 

et  elle  habite  actuellement  la  Bretagne,  où,  après 
de  longues  infortunes ,  sa  vieillesse  sera  attristée 
par  les  rigueurs  de  l'indigence. 

Cette  liaison ,  comme  on  sait ,  fut  malheureuse. 
Le  père  de  M.  de  Parny  s'opposa  positivement  à 
l'union  des  jeunes  gens  ,  et  rompit  leur  attache- 
ment.Éléonore  B***fut  mariée  quelque  temps  après 
à  un  jeune  médecin  de  la  colonie.  L'ame  de  Parny 
se  remplit  d'une  amère  tristesse;  il  crut  avoir  tout 
perdu  dans  ce  monde ,  embrassa  sa  famille  et  ses 
amis,  et  repassa  en  France  pour  s'y  distraire  dans 
l'étude  et  le  tumulte  de  la  vie  militaire . 

Il  revint  à  Paris.  C'est  ici  qu'il  écrivit  le  récit 
touchant  et  impérissable  de  ses  amours  retracés 
dans  leurs  phases  différentes  et  que  l'on  peut  com- 
parer pour  le  charme,  la  vérité  et  le  feu  de  la 
poésie  aux  plus  belles  élégies  de  Tibulle ,  sur-tout 
le  quatrième  livre ,  composé  sous  l'inspiration  im- 
médiate de  ses  chagrins.  Ce  beau  quatrième  livre 
rappelle  le  Simplex  munditis^  le  Mollis  flamma  du 
maître  de  l'élégie  romaine.  Tout  y  est  exprimé  , 
sentimens,  détails,  avec  une  juste  mesure,  avec 
une  délicatesse  et  une  admirable  variété  de  formes, 
et  dans  des  proportions  en  rapport  avec  l'intérêt 
léger  et  bref  de  ce  genre  de  poésie.  Le  style  est 


NOTICE.  V 

celui  de  l'ame;  simple,  éloquent  et  toujours  heu- 
reusement inspiré  ;  il  a  toute  la  vivacité  et  toute 
la  fraîcheur  des  premières  impressions  de  la  vie. 
Les  poésies  de  M.  de  Parny  parurent  en  1775, 
trois  années  avant  la  mort  de  Voltaire ,  qui  en 
loua  la  vérité  et  la  grâce.  Elles  obtinrent  le  plus 
grand  succès.  Le  bruit  de  sa  douce  gloire  franchit 
l'Océan,  etalla  attendrir  à  Bourbon  tous  les  cœurs 
sensibles  aux  charmes  des  sentimens  aimables  et 
des  beaux  vers. 

Plusieurs  années  après,  des  affaires  de  famille 
ramenèrent  le  jeune  Parny  dans  la  colonie.  Éléo- 
nore  l'habitait  toujours.  Mais  il  ne  la  revit  point , 
et  ne  resta  que  peu  de  temps  dans  l'Ile.  Il  a  raconté 
à  un  ami  que  lorsqu'il  descendit  sur  le  rivage , 
son  premier  mouvement  fut  de  gravir  un  mont 
assez  élevé ,  au  sommet  duquel  était  située  la  mai- 
son de  la  jeune  femme  qu'il  avait  tant  aimée.  Il 
désirait  en  saluer  le  seuil  avant  de  presser  la  main 

de  personne Mais  à  peine  eut-il  atteint  à  la 

moitié  de  ce  mont  que  les  forces  lui  manquèrent, 
et  il  s'évanouit.  Il  ne  put  jamais  continuer  ce  che- 
min; il  redescendit  la  côte  et  entra  dans  la  ville. 

Lorsque  ses  affaires  furent  arrangées,  il  se  dé- 
cida à  entreprendre  une  suite  de  longs  voyages 
sur  la  mer.  Il  avait  besoin  des  fortes  impressions 


VI  NOTICE, 

qu'elle  donne ,  pour  détruire  celles  qui  minaient 
sa  santé.  Il  alla  donc  parcourir  des  contrées  éloi- 
gnées; il  suivit  les  côtes  de  l'Afrique,  descendit 
à  Buenos- Ayres ,  et  remonta  ensuite  jusque  dans 
l'Inde.  Il  y  continua  son  service,  et  devint  aide- 
de-camp  du  gouverneur  français.  Mais  peu  de 
temps  après ,  sa  santé  plus  altérée  que  jamais  le 
ramena  en  France ,  où  la  campagne  et  la  poésie 
devaient  la  rétablir. 

Son  frère,  M.  le  vicomte  de  Parny,  alors  l'un  des 
gentilshommes  les  plus  polis  et  les  plus  brillans 
de  Versailles ,  venait  de  faire  confirmer  la  noblesse 
de  leur  famille  en  montant  dans  les  carosses  de  la 
Cour  ;  mais  cet  honneur ,  dont  Evariste  pouvait 
prendre  une  part,  lui  fut  assez  peu  sensible.  Ce 
qui  le  prouve ,  c'est  qu'il  écrivit  presqu'aussitôt 
son  arrivée  (1778)  son  épître  àMM.  les  Insurgens, 
morceau  spirituel  et  hardi  qui  promit  à  l'opposition 
philosophique  un  poète  très  distingué  de  plus. 

M.  de  Parny,  qui  avait  renoncé  à  la  profession 
des  armes,  se  retira  à  Feuillancour ,  joli  vallon 
qui  est  situé  auprès  de  Marly ,  et  baigné  par  les 
eaux  de  la  Seine. 

Cette  retraite  paisible,  à  la  porte  de  Paris,  lui 
fut  favorable  sous  tous  les  rapports.  Sa  santé  s'y 


NOTICE.  VII 

ranima  ;  son  talent  s'y  enrichit  de  couleurs  encore 
plus  vraies  et  plus  vives.  C'est  que  la  solitude  des 
bois  et  des  champs  donne  seule  les  sentimens  et 
les  images  qui  composent  une  poésie  simple  et 
belle  ;  c'est  qu'elle  seule  éveille  ces  émotions  inti- 
mes de  l'ame  dont  la  peinture  est  toujours  la  par- 
tie vivante  et  originale  d'un  livre.  Ces  émotions  , 
vous  les  retrouvez ,  elles  font  vos  délices,  dans  les 
ouvrages  de  Virgile  :  sa  jeunesse  s'était  écoulée 
dans  les  prés  et  les  bois  de  Mantoue;  dans  ceux 
de  Tibulle  que  Délie  suivait  à  Tibur,  dès  que  repa- 
raissaient les  premiers  beaux  jours,  et  ces  douces 
pluies  de  mai  dont  il  a  rappelé  le  bruit  dans  des 
vers  légers  comme  elles.  Ces  impressions  rêveuses 
animent  les  morceaux  les  plus  admirés  de  Lafon- 
taine;  elles  forment  la  partie  touchante  du  génie 
de  Gray,  de  celui  de  Fontanes,  dans  ses  élégies 
du  Jour  des  Morts  et  de  la  Chartreuse,  Elles  in- 
spirèrent à  Bernardin  de  St.-Pierre  et  à  M.  de 

* 
Chateaubriand ,  ces  pages  vraies  ,  naïves ,  ou  pro- 
fondes que  nous  relisons  souvent  dans  leurs  écrits. 
Ces  émotions  colorent  encore  de  ce  charme  rê- 
veur les  belles  compositions  de  MM.  Beranger  et 
Lamartine. 

C'est  au  milieu  des  loisirs  de  Feuillancour  que 
M.  de  Parny  écrivit  son  poème  sur  les  Fleurs  y 


VIII  NOTICE, 

composition  délicieuse ,  d'une  extrême  fraîcheur 
d'imagination,  pleine  de  détails  heureux,  diffi- 
ciles à  rendre  et  rendus  admirablement.  Il  y  a 
composé  aussi  la  Journée  Champêtre^  morceau 
suave ,  d'une  poésie  variée  et  où  un  coloris  vif 
recouvre  un  fond  d'idées  aimables  et  riantes.  Il  y 
a  des  longueurs  et  des  vers  négligés  dans  ce  poème, 
mais  plusieurs  fragmens  ont  une  couleur  antique. 
M.  de  Fontanes  en  a  célébré  les  fictions  et  la  grâce 
dans  une  épitre  charmante.  Les  notes  qui  me  ser- 
vent pour  la  rédaction  de  cette  notice  me  font 
croire  que  c'est  dans  le  même  vallon  que  l'auteur 
a  écrit  sa  touchante  élégie  ai  Emma  et  les  Tableaux 
dont  le  charme  et  la  facile  élégance  se  rapprochent 
tant  du  quatrième  livre  des  Élégies. 

L'auteur  de  X Épitre  aux  FnsurgenSy  comme 
tous  les  esprits  éminens  de  son  époque,  avait 
invoqué  dès  1789  le  secours  de  réformes  utiles 
pour  la  société,  d'institutions  conformes  aux  mœurs 
du  tems  et  des  lumières.  Mais  lorsqu'il  vit  ses  es- 
pérances détruites,  et  la  Révolution  ivre  de  sa 
force  écraser  dans  le  sang  les  premiers  essais  de 
la  liberté  limitée ,  il  s'éloigna  avec  douleur  de  cette 
scène ,  et  alla  demander  des  consolations  à  la  re- 
traite. M.  de  Parny  avait  espéré  des  lois  appropriées 
aux  nécessités  sociales;  aussi  détestait  il  avec  éner- 


I 


NOTICE.  IX 

gie  l'ignoble  tyrannie  qui  s'était  élevée  à  leur  place. 

Le  caractère  de  son  esprit  était  la  justesse  :  mûri 
alors  par  l'âge  et  des  études  étendues,  il  avait  très 
bien  vu  dans  la  question  de  nos  réformes ,  ce  qui 
le  rendait  passionné  pour  la  liberté  possible.  Sa 
conviction  était,  au  fond,  cette  espèce  de  spiritua- 
lismepolitique,réalisé  enfin,  dans  l'administration 
du  consulat  qui  releva  la  dignité  de  la  France  et 
justifia  la  liberté. 

Mais  cette  même  modération  d'opinion  fesait 
que  tout  en  exécrant  le  républicanisme  des  rues, 
il  songeait  encore  avec  une  vive  colère  à  la  longue 
oppression  du  sacerdoce  ;  et  comme  il  pensait 
qu'un  tel  ennemi  ne  serait  jamais  assez  écrasé,  il 
reprit  en  silence  ces  hostilités,  ces  foudres  du  gé- 
nie contre  les  superstitions  et  le  fanatisme,  que  lan- 
cèrent pendant  tant  d'années  les  mains  de  Voltaire. 
Il  composa  ce  poème  de  la  Guerre  des  Dieux , 
publié  d'abord  en  dix  chants ,  et  auquel  il  en  a 
ajouté  quinze  autres  avant  sa  mort  :  ceux-ci  sont 
inédits.  Il  a  remplacé  le  premier  titre  de  l'ouvrage 
par  celui  de  la  Christianide.  La  beauté  poétique 
des  nouveaux  chants  est,  d'après  l'opinion  de  quel- 
ques juges  excellens,  supérieure  à  celle  des  dix 
premiers;  et  à  aucune  époque,  M.deParny  n'aurait 
été  plus  spirituel  et  plus  poète.  Mais  je  ne  puis 


X  NOTICE, 

m  arrêter  plus  long-temps  sur  cette  production. 
Sans  doute,  elle  étincelle  d'esprit,  de  grâce,  de 
vives  images: on  y  trouve  plusieurs  épisodes  char- 
mans ,  tels  que  le  Voyage  des  Hennîtes.  Mais  tout 
en  admirant  l'exécution  et  le  merveilleux  de  cette 
épopée  impie,  il  faut  regretter  l'emploi  du  rare 
talent  qui  y  a  présidé,  car  enfin  il  a  confondu 
sous  le  feu  des  mêmes  sarcasmes  les  erreurs  des 
hommes  et  les  vérités  les  plus  touchantes  ;  il  a 
puni  la  religion  des  abus  que  des  sages  ont  re- 
prochés aux  prêtres. 

Mais  si  M.  de  Parny  attaqua  sans  relâche  les 
croyances,  il  respecta  toujours  les  hommes  et  même 
la  puissance  détruite,  et  il  a  donné  une  preuve  bien 
rare  de  ce  respect.  C'était  sous  le  régime  que  l'on 
a  appelé  la  Terreur;  une  visite  domiciliaire  était 
attendue  dans  la  maison  qu'il  habitait;  à  cette 
nouvelle  il  s'alarme ,  parce  que  son  portefeuille 
renferme  un  poème  inédit  sur  les  Amours  des 
Reines  et  Régentes.  Il  craint  que  l'autorité  ne  le 
trouve  et  ne  le  lui  enlève  pour  le  livrer  à  une 
publication  alors  peu  généreuse.  Dans  cette  per- 
plexité, il  jette  le  manuscrit  au  feu.  On  l'a  en- 
tendu souvent  regretter  les  peintures  qu'il  avait 
répandues  dans  cet  ouvrage,  dont  le  sujet  con- 
venait à  son  talent  spirituel  et  gracieux. 


NOTICE.  XI 

M.  de  Parny  fut  ruiné  par  les  assignats,  et  sa 
ruine  fut  telle  qu'elle  l'obligea  de  vendre  ses  livres 
pour  subsister.  Quelque  temps  après ,  il  obtint  un 
très  mince  emploi  dans  Finstruction  publique  et  la 
place  peu  rétribuée,  à  ce  qu'il  paraît,  d'adminis- 
trateur du  théâtre  des  arts.  Mais  tout  cela  le  lais* 
sait  dans  le  besoin ,  et  il  y  aurait  long-temps  souf- 
fert sans  la  vive  et  discrète  obligeance  d'un  illus- 
tre ami,  M.  Macdonald,  aujourd'hui  maréchal  de 
France. 

En  1799,  sous  le  consulat,  M.  de  Parny  rom- 
pit le  silence  et  chanta  la  France  replacée  par  une 
main  puissante  sous  la  protection  des  lois  et  de 
la  liberté.  Ce  morceau  ii^t  un  Hymne  pour  la  fête 
de  la  jeunesse  :  il  a  été  inséré  dans  le  Moniteur. 
La  Guerre  des  Dieux  parut  à  la  fin  de  cette  même 
année. 

En  1801 ,  Lucien  Bonaparte,  ministre  de  l'in- 
térieur, inscrivit  Parny  sur  la  liste  des  candidats 
à  la  place  vacante  de  bibliothécaire  de  l'Hôtel  des 
Invalides.  Mais  le  premier  consul  raya  le  nom  du 
poète.  Cet  acte  de  sévérité  était  une  concession 
faite  au  reste  de  l'ancien  parti  religieux  qu'il  avait 
rallié  tout  récemment  pour  rétablir  le  culte.  On 
a  dit  que  Bonaparte  avait  été  frappé  du  milieu 
même  de  ses  vastes  préoccupations  ,  par  le  talent 


XII  noticï:. 

charmant  et  supérieur  de  Fauteur  des  Élégies. 
Malgré  cela,  il  lui  a  tenu  rigueur  durant  tout  son 
règne,  ou  il  l'a  oublié. 

M.  de  Parny  fut  affligé  de  cette  espèce  de  pros- 
cription des  emplois  les  plus  modestes,  mais  il 
n'éleva  aucune  plainte  et  se  résigna.  Il  ne  put 
même  point  haïr  son  ennemi  officiel ,  mais  il  ne 
célébra  pas  non  plus  sa  fortune  et  son  génie  ;  car 
ses  vers  lui  eussent  rendu  la  faveur,  et  il  ne  vou- 
lait point  celle  du  nouveau  César  au  prix  d'une 
bassesse.  Sa  voix  se  tut  devant  la  gloire  !  Certes  , 
il  l'aima  pour  son  pays,  elle  éblouit  ses  yeux, 
mais  il  ne  vint  jamais  l'adorer  :  il  ne  fit  point  fu- 
mer à  ses  pieds  Tencens  d'une  poésie  adulatrice. 
Sa  conduite  fut  constamment  ferme  et  digne:  son 
visage  n'eût  jamais  pu  prendre  le  masque  d'une 
humilité  enthousiaste;  et  ses  opinions  étant  de 
conscience ,  il  ne  dut  pas  les  laisser  fléchir.  Con- 
tent de  peu ,  il  est  juste  de  penser  que  sa  modeste 
ambition  n'allait  point  au-delà  du  lot  que  les  phi- 
losophes et  les  moralistes  accordent  au  bonheur 
du  sage. 

M.  de  Parny,  fut  admis  à  l'Institut  (classe  de 
la  littérature  française,  en  1808) pour  remplacer 
M.  Devaines;  son  discours  de  réception  renferme 
quelques  lignes  d'éloges  pour  le  chef  de  la  France. 


NOTICE.  xiir 

Ces  lignes,  écrites  avec  une  mesure  pleine  de  di- 
gnité ,  semblent  avoir  été  tracées  pour  l'histoire. 
Ce  n'est  point  pour  flatter  qu'il  les  écrivit,  mais 
pour  être  juste. 

Il  publia  encore,  plusieurs  années  après,  sous  le 
titre  de  Portefeuille  volé^  deux  nouveaux  poèmes  : 
le  Paradis  perdu  et  les  Galanteries  de  la  Bible.  Il 
y  joignit  les  Déguisemens  de  Vénus ,  composition 
gracieuse,  terminée  depuis  long-temps.  Les  deux 
premiers  poèmes  sont  remplis  de  détails  agréables 
et  voluptueux  plutôt  que  libres,  sur-tout  le  Pa- 
radis perdu ,  où  revit  dans  une  foule  d'épisodes 
la  fraîcheur  des  morceaux  tendres  de  Milton.  Ce- 
pendant la  police  en  interdit  la  vente. 

Je  touche  à  une  époque  où  cessa  la  position 
précaire  de  M.  de  Parny,  c'est  à  l'année  1810. 
M.  Français  de  Nantes ,  homme  de  beaucoup  d'es- 
prit et  passionné  pour  les  lettres,  placé  à  la  tête 
d'une  administration  très  vaste,  celle  des  con- 
tributions indirectes ,  venait  de  lui  faire  accep- 
ter une  sinécure  assez  belle  dans  ses  bureaux. 
Ce  secours  annuel  du  Mécène  a  détruit  pour  lui 
les  ennuis  de  la  vie  positive ,  et  orné  son  intérieur 
des  agrémens  de  l'aisance. 

M.  de  Parny  a  eu  le  bonheur  de  conserver  sa 
vivacité  d'esprit  et  son  imagination  jusqnes  aux 


XIV  NOTICE, 

premières  années  de  la  vieillesse.  Ses  productions 
de  cette  époque  se  distinguent  par  une  poésie 
aussi  naturelle,  aussi  vive,  aussi  élégante  que  celle 
des  ouvrages  qui  ont  commencé  sa  réputation  : 
elles  réfléchissent  même  une  perfection  plus  mûrie 
et  un  goût  plus  élevé.  C'est  ce  qu'on  remarquera 
en  lisant  Isnel  et  Asléga ,  imitation  originale  de 
l'épopée  Scandinave  ,  où  se  trouvent  de  très  beaux 
épisodes,  celui  à^Olbrown,  le  morceau  sur  le  som- 
meil des  chasseurs  ,  la  complainte  d' Asléga,  espèce 
d'élégie  qui  respire  la  douceur  des  premières 
plaintes  de  l'amour.  Il  écrivit  aussi  cette  élégie  si 
touchante  et  si  brève  sur  la  mort  d'une  jeune  fille 
que  l'on  peut  comparer  pour  la  simplicité  mélo- 
dieuse des  vers,  pour  la  tristesse  de  l'ensemble, 
aux  morceaux  les  plus  attendrissans  que  la  fra- 
gilité de  la  vie  naissante  ait  inspirés  à  Horace  et  à 
yirgile. 

Il  publia  ensuite  le  poème  intitulé  XesRoses-Croix^ 
composition  trop  rapidement  exécutée,  et  dont 
plusieurs  parties  sont  longues  et  obscures.  L'au- 
teur y  change  sa  manière ,  on  le  voit  facilement  : 
il  y  vise  davantage  à  l'effet  isolé  du  vers,  ce  qu'il 
ne  cherchait  point  jusque  là,  et  ce  qui  lui  retire 
souvent  la  clarté  et  la  facilité  élégante  de  cette  pre- 
mière manière  ;  mais  il  se  relève  dans  vingt  beaux 


NOTICE.  XV 

passages.  Il  a  laissé  encore  quelques  épîtres  très 
courtes,  adressées  à  plusieurs  écrivains  distingués 
de  ce  temps.Elles  se  font  remarquer  par  une  poésie 
pleine  de  sens  et  de  justesse , .  par  un  tour  précis 
et  spirituel.  Je  ne  m'arrêterai  pas  non  plus  sur 
une  Ode  à  la  Providence  ;  elle  est  dans  la  mé- 
moire de  tous  ceux  qui  aiment  les  vers. 

Parny  mettait  toujours  un  intervalle  assez  long 
entre  l'exécution  de  deux  ouvrages.  Pendant  cet 
intervalle  sa  tête  se  reposait.  Il  pouvait  ensuite 
tracer  plus  fortement  une  composition  nouvelle. 
Lorsque  la  passion  du  travail  reparaissait  en  lui , 
elle  le  dominait  exclusivement  :  tous  ses  momens , 
la  nuit  même,  lui  étaient  consacrés.  Rarement  il 
commençait  un  poème  sans  l'achever  d'une  seule 
haleine.  Sans  doute ,  il  s'était  préparé  d'avance. 

La  première  idée  et  le  plan  l'arrêtaient  assez 
long-temps  ;  mais  la  rédaction  des  vers  lui  était 
extrêmement  facile.  Il  revenait  rarement  sur  un 
travail  qu'il  avait  regardé  comme  achevé,  par 
cette  raison  très  simple,  qu'il  ne  pouvait  re- 
trouver l'émotion  qui  le  lui  avait  dicté.  Avec  une 
raison  élevée  et  le  goiit  le  plus  pur ,  il  avait 
les  impressions  profondes:  il  s'en  rendait  jus- 
tement compte.  Ces  impressions  passaient  dans 
son  style  et  le  rendaient  naturel  et  vivant.  Une 


XVI  NOTICE, 

fois  qu'il  avait  terminé  un  poème,  aucune  trace 
n'en  restait  plus  dans  son  esprit.  Il  se  délassait  du 
travail  par  une  complète  oisiveté. 

La  vie  de  M.  de  Parny  fut  assez  paisible, 
malgré  des  vicissitudes  de  fortune.  Cette  paix ,  il 
la  dut  à  ses  goûts  simples.  Son  caractère  était 
plein  de  modération  :  aussi  pour  lui  personnelle- 
ment, le  malheur  lui  laissa  toujours  assez.  Mais 
il  a  dû  souffrir  souvent  en  voyant  sa  compagne 
adorée  soumise  au  même  sort.  Cette  femme 
excellente  *  était  très  distinguée.  Depuis  long- 
temps ,  elle  embellissait  l'existence  de  Parny  par 
le  charme  de  sa  bonté  et  de  son  attachement: 
elle  avait  été  fort  belle  et  en  conservait  des  tra- 
ces. A  cette  grâce  des  manières  qui  ne  périt  point 
aux  approches  de  la  vieillesse ,  elle  unissait  beau- 
coup d'esprit,  et  cet  esprit  était  fin  et  cultivé. 
Ses  soins  et  son  entretien  donnèrent  de  bonne 
heure  à  Parny  le  goût  du  foyer  domestique  ;  aussi 
ne  le  quittait-il  que  fort  rarement  durant  ses  der- 
nières années.  Chaque  jour  son  humble  demeure 
était  visitée  par  quelques  amis ,  vieux  et  jeunes  , 
mais  également  chers  à  son  cœur  :  et  cette  société 

*  Madame  de  Parny  n'a  survécu  que  cinq  ou  six  ans  à  son  mari;  la 
douleur  de  l'avoir  perdu  ,  qu'elle  ne  put  jamais  complètement  distraire,  || 

la  conduisit  au  tombeau  vers  l'automne  de  1819. 


NOTICE.  XVII 

le  réchauffait.  On  parlait  de  poésie ,  de  philoso- 
phie, de  nobles  sentimens,  et  ces  divers  sujets, 
qui  avaient  occupé  sa  vie ,  savaient  l'animer  : 
mais  passé  l'enceinte  du  cabinet ,  cet  homme  si 
prompt  à  sentir  et  si  aimable  ne  jetai*  plus  qu'un, 
triste  regard  sur  le  monde.         ^ 

Ses  relations  dans  la  société  étaient  peu  nom- 
breuses ,  mais  choisies.  Ce  qui  l'y  distinguait, 
c'était  la  sincérité ,  la  mesure  du  langage  et  de  la 
dignité;  mais  cette  sincérité;,  cette  dignité  per- 
sonnelle, il  les  demandait  aux  autres;  sinon,  il  se 
retirait  sans  bruit,  mais  à  jamais. 

Dans  le  monde ,  la  conversation  de  M.  de  Parny 
était  simple  et  juste  plutôt  que  spirituelle  et  caus- 
tique comme  on  a  pu  le  croire.  Elle  manquait  de 
cç  qu'on  appelle  le  trait  :  il  n'y  visait  point  d'ail- 
leurs; mais  elle  avait  une  netteté  élégante,  et  on 
y  recueillait  une  foule  d'aperçus  exacts  et  pro- 
fonds. 

Deux  de  mes  meilleurs  amis  se  souviennent  de 
l'avoir  trouvé  plusieurs  fois  très  éloquent  dans 
l'intimité  du  tête  à  tête.  Et  en  effet ,  toutes  les 
organisations  éminemment  nerveuses  et  sensibles 
comme  l'était  la  sienne ,  possèdent,  par  momens  , 


xviii  NOTICE. 

ce  genre  de  supériorité  :  il  ne  leur  faut  pour  cela 

qu'une  émotion  vive. 

Au  premier  abord ,  la  figure  de  M.  de  Parny 
était  presque  sévère  ;  ses  lèvres  assez  fortes  se  pres- 
saient ,  et  rappelaient  par  un  mouvement  léger 
le  rire  sardonique  de  Voltaire;  mais  cette  pre- 
mière expression  était  bien  fugitive  et  s'effaçait 
vite  dans  le  jeu  doux  et  aimable  des  traits.  Il 
était  bègue  et  prononçait  presque  toujours  en  sif- 
flant les  premiers  mots  d'une  phrase.  Mais  l'at- 
tention et  le  mouvement  des  lèvres  rendaient 
sa  prononciation  distincte.  , 

M.  de  Parny  avait  eu  la  figure  très  agréable 
dans  sa  jeunesse  :  il  était  brun  :  sa  tête  était  grosse, 
sa  taille  presque  élevée.  A  cinquante  huit  ans,  il 
conservait  encore  ses  cheveux.  Sa  politesse  et  ses 
manières  étaient  parfaites  :  c'étaient  celles  de  la 
meilleure  société.  Il  y  avait  aussi  quelque  chose 
d'élégant  dans  sa  tournure  et  dans  sa  manière  de 
porter  la  tête. 

Durant  les  dernières  années,  M.  de  Parny  parut 
perdre  entièrement  le  goût  de  la  campagne  :  il 
vécut  presque  constamment  à  Paris  et  dans  son 
cabinet.  Cette  solitude  trop  absolue  peut  avoir 
influé  sur  la  maladie  qui  l'a  conduit  au  tombeau. 


NOTICE.  XIX 

Les  approches  de  la  mort  ont  été  longues  et 
douloureuses  pour  lui  :  elle  s'est  fait  attendre  au 
prix  de  souffrances  effroyables.  Il  a  senti  près  de 
trois  années  les  atteintes  progressives  de  la  mala- 
die qui  l'a  enlevé  :  enfin  il  a  expiré  le  5  décembre 
1814.  Les  médecins  n'ont  pu  caractériser  cette 
maladie ,  qui  paraît  avoir  été  un  anévrisme.  Tout 
son  corps  s'était  enflé  ;  il  a  vu  la  vie  se  retirer 
lentement  de  sa  fragile  organisation ,  et  il  a  vu  ce 
spectacle  sans  aucune  crainte ,  avec  cette  résigna- 
tion simple  qui  se  puise  dans  une  conscience 
pure ,  et  dans  la  contemplation  des  vérités  immor- 
telles auxquelles  il  a  dû  croire,  comme  tous  les 
esprits  élevés. 

M.  de  Jouy  ,  écrivain  distingué  par  un  talent 
spirituel ,  fle?cible  et  élevé ,  a  remplacé  M.  de  Parny 
à  l'Académie-Française.  Ses  mains  étaient  dignes  de 
recueillir  ce  bel  héritage. 

Alfred    FAYOT. 


ÉLÉGIES. 


J 


ÉLÉGIES 


LIVRE    PREMIER 


I. 

LE    LENDEMAIN. 


A    ELEONORE. 


JliNFiN ,  ma  chère  Élëonore , 
Tu  l'as  connu  ce  péchë  si  charmant , 
Que  tu  craignais  même  en  le  désirant; 
En  le  goûtant,  tu  le  craignais  encore. 
Ehhien!  dis -moi,  qu'a-t-il  donc  d'effrayant? 
Que  laisse-t-il  après  lui  dans  ton  ame  ? 
Un  léger  trouble,  un  tendre  souvenir, 
L'étonnement  de  sa  nouvelle  flamme , 
Un  doux  regret ,  et  sur-tout  un  désir. 
Déjà  la  rose  aux  lis  de  ton  visage 

Mêle  ses  brillantes  couleurs  ; 
Dans  tes  beaux  yeux ,  à  la  pudeur  sauvage 


ÉLÉGIES. 
Succèdent  les  molies  langueurs , 
Qui  de  nos  plaisirs  enchanteurs 
Sont  à  la  fois  la  suite  et  le  présage. 
Ton  sein  doucement  agité , 
Avec  moins  de  timidité , 
Repousse  la  gaze  légère 
Qu'arrangea  la  main  d'une  mère, 
Et  que  la  main  du.  tendre  amour , 
Moins  discrète  et  plus  familière , 
Saura  déranger  à  son  tour. 
Une  agréable  rêverie 
Remplace  enfin  cet  enjoûmcnt , 
Cette  piquante  étourderie , 
Qui  désespéraient  ton  amant  ; 
Et  ton  ame  plus  attendrie 
S'abandonne  nonchalamment 
Au  délicieux  sentiment 
D'une  douce  mélancolie. 
^    Ah  !  laissons  nos  tristes  censeurs 
\   Traiter  de  crime  impardonnable 
;    Le  seul  baume  pour  nos  douleurs , 
Ce  plaisir  pur ,  dont  un  dieu  favorable 
Mit  le  germe  dans  tous  les  cœurs. 
Ne  crois  pas  à  leur  imposture  : 
Leur  zèle  hypocrite  et  jaloux 
V     Fait  un  outrage  à  la  nature  ; 
Non  ,  le  crime  n'est  pas  si  doux. 


I 


LIVRE    I. 

IL 
LA     DISCRÉTION. 


O  la  plus  belle  des  maîtresses  ! 
Fuyons  dans  nos  plaisirs  la  lumière  et  le  bruit  ; 
Ne  disons  point  au  jour  les  secrets  de  la  nuit  ; 
Aux  regards  inquiets  dérobons  nos  caresses. 

L'amour  heureux  se  trahit  aisément. 
Je  crains  pour  toi  les  yeux  d''une  mère  attentive  ; 
Je  crains  ce  vieil  Argus ,  au  cœur  de  diamant , 

Dont  la  vertu  brusque  et  rétive 

Ne  s'adoucit  qu'à  prix  d'argent. 

Durant  le  jour  tu  n'es  plus  mon  amante. 
Si  je  m'offre  à  tes  yeux ,  garde-toi  de  rougir  ; 
Défends  à  ton  amour  le  plus  léger  soupir  ; 
Affecte  un  air  distrait  ;  que  ta  voix  séduisante 
Evite  de  frapper  mon  oreille  et  mon  cœur  ; 
Ne  mets  dans  tes  regards  ni  trouble  ni  langueur. 
Hélas!  de  mes  conseils  je  me  repens  d'avance. 
Ma  chère  Eléonore ,  au  nom  de  nos  amours , 
N'imite  pas  trop  bien  cet  air  d'indifférence  : 
Je  dirais  :  c'est  un  jeu  ;  mais  je  craindrais  toujours. 


6  ELEGIES. 

m. 

BILLET. 


Dès  que  la  Nuit  sur  nos  demeures 
Planera  plus  obscurément , 
Dès  que  sur  IVirain  gémissant 
Le  marteau  frappera  douze  heures , 
Sur  les  pas  du  fidèle  Amour , 
Alors  les  Plaisirs  par  centaine 
Voleront  chez  ma  souveraine  ; 
Et  les  Voluptés  tour-à-tour 
Prendront  soin  d'amuser  leur  reine. 
Ils  y  resteront  jusqu'au  jour  : 
Et  si  la  matineuse  Aurore 
Oubliait  d'ouvrir  au  Soleil 
Ses  larges  portes  de  vermeil , 
l^e  soir  ils  y  seraient  encore. 


LIVRE     I. 

IV. 
LA    FRAYEUR. 


Te  souvient-il ,  ma  charmante  maîtresse , 
De  cette  nuit  où  mon  heureuse  adresse 
Trompa  l'Argus  qui  garde  tes  appas? 
Furtivement  j'arrivai  dans  tes  bras. 
Tu  résistais;  mais  ta  bouche  vermeille 
A  mes  baisers  se  dérobait  en  vain  ; 
Chaque  refus  amenait  un  larcin. 
Un  bruit  subit  effraya  ton  oreille , 
Et  d'un  flambeau  tu  vis  l'éclat  lointain  : 
Des  voluptés  tu  passas  à  la  crainte  ; 
L'étonnement  viut  resserrer  soudain 
Ton  faible  cœur  palpitant  sous  ma  main  ; 
Tu  murmurais ,  je  riais  de  ta  plainte  : 
Je  savais  trop  que  le  dieu  des  amans 
Sur  nos  plaisirs  veillait  dans  ces  momeus. 
11  vit  tes  pleurs  :  Morphée ,  h  sa  prière  , 
Du  vieil  Argus  que  réveillaient  nos  jeux 
Ferma  bientôt  et  l'oreille  et  les  yeux, 
Et  de  son  aile  enveloppa  ta  mère. 
L'Aurore  vint  plus  tôt  qu'à  l'ordinaire 
De  nos  baisers  interrompre  le  cours  ; 


^  ÉLÉGIES. 

Elle  chassa  les  timides  Amours  : 
Mais  ton  souris,  peut-être  involontaire, 
Leur  accorda  le  rendez-vous  du  soir. 
Ah  !  si  les  dieux  me  laissaient  le  pouvoir 
De  dispenser  la  nuit  et  la  lumière , 
Du  jour  naissant  la  jeune  avant-courrière 
Viendrait  bien  tard  annoncer  le  Soleil  ; 
Et  celui-ci  dans  sa  course  légère 
Ne  ferait  voir  au  haut  de  l'hémisphère 
Qu'une  heure  ou  deux  son  visage  vermeil. 
L'ombre  des  nuits  durerait  davantage , 
Et  les  Amours  auraient  plus  de  loisir. 
De  mes  instans  l'agréable  partage 
Serait  toujours  au  profit  du  plaiâir. 
Dans  un  accord  réglé  par  la  sagesse  , 
A  mes  amis  j'en  donnerais  un  quart , 
Le  doux  sommeil  aurait  semblable  part  ; 
Et  la  moitié  serait  pour  ma  maîtresse. 


LIVRE     I. 

V. 
VERS    GRAVÉS    SUR    UN    ORANGER. 


Oranger ,  dont  la  voûte  épaisse 
Servit  à  cacher  nos  amours , 
Reçois  et  conserve  toujours 
Ces  vers,  enfans  de  ma  tendresse  ; 
Et  dis  à  ceux  qu'un  doux  loisir 
Amènera  dans  ce  bocage , 
Que  si  l'on  mourait  de  plaisir , 
Je  serais  mort  sous  ton  ombrage. 


ÉLÉGIES. 


VI. 
LE    REMÈDE    DANGEREUX. 


O  toi ,  qui  fus  mon  écolière 

En  musique,  et  même  en  amour, 

Viens  dans  mou  paisible  séjour 

Exercer  ton  talent  de  plaire. 

Viens  voir  ce  qu'il  m'en  coûte  à  moi. 

Pour  avoir  été  trop  bon  maître. 

Je  serais  mieux  portant ,  peut-être , 

Si,  moins  assidu  près  de  toi , 

Si ,  moins  empressé ,  moins  fidèle , 

Et  moins  tendre  dans  mes  chansons  , 

J'avais  ménagé  des  leçons 

Où  mon  cœur  mettait  trop  de  zèle. 

Ah  !  viens  du  moins ,  viens  apaiser 

Les  maux  que  tu  m'as  faits ,  cruelle  ! 

Ranime  ma  langueur  mortelle  ; 

Viens  me  plaindre ,  et  qu'un  seul  baiser 

Me  rende  une  santé  nouvelle. 

Fidèle  à  mon  premier  penchant , 

Amour,  je  te  fais  le  serment 

De  la  perdre  encore  avec  elle. 


LIVRE     I.  II 

VIL 
DEMAIN. 


Vous  m'amusez  par  des  caresses, 
Vous  promettez  incessamment , 
Et  vous  reculez  le  moment 
Qui  doit  accomplir  vos  promesses. 
Demain  y  dites-vous  tous  les  jours. 
L'impatience  me  dévore  ; 
L'heure  qu'attendent  les  amours 
Sonne  enfin,  près  de  vous  j'accours. 
Demain ,  répëtez-vous  encore. 

Rendez  grâce  au  dieu  bienfaisant 
Qui  vous  donna  jusqu'à  présent 
L'art  d'être  tous  les  jours  nouvelle  : 
Mais  le  Temps ,  du  bout  de  son  aile , 
Touchera  vos  traits  en  passant  ; 
Dès  demain  vous  serez  moins  belle , 
Et  moi  peut-être  moins  pressant. 


12  ELEGIES. 


VIII. 
LE    REVENANT. 


Ma  santé  fuit  ;  cette  infidèle 
Ne  promet  pas  de  revenir , 
Et  la  nature  qui  chancelle 
A  déjà  su  tne  prévenir 
De  ne  pas  trop  compter  sur  elle. 
Au  second  acte  brusquement 
Finira  donc  ma  comédie  ; 
Vite  je  passe  au  dénoûment  ; 
La  toile*  tombe,  et  l'on  m'oubite. 

J'ignore  ce  qu'on  fait  là-bas. 
Si  du  sein  de  la  nuit  profonde 
On  peut  révenir  en  ce  monde  ^ 
Je  reviendrai ,  n'en  doutez  pas. 
Mais  je  n'aurai  jamais  l'allure 
De  ces  revenans  indiscrets , 
Qui ,  précédés  d'un  long  murmure , 
Se  plaisent  à  pâlir  leurs  traits , 
Et  dont  la  funèbre  parure  , 
Inspirant  toujours  la  frayeur  , 
Ajoute  encore  à  la  laideur 


I 


LIVRE     I.  i3 

Qu'oïl  reçoit  dans  la  sépulture. 
De  vous  plaire  je  suis  jaloux  , 
Et  je  veux  rester  invisible. 
Souvent  du  zéphyr  le  plus  doux 
Je  prendrai  l'haleine  insensible  ; 
Tous  mes  soupirs  seront  poiir  vous. 
Ils  feront  vaciller  la  plume 
Sur  vos  cheveux  noués  sans  art  , 
Et  disperseront  au  hasard 
La  faible  odeur  qui  les  parfume. 
Si  la  rose  que  vous  aimez 
Renaît  sur  son  trône  de  verre  , 
Si  de  vos  flambeaux  rallumés 
Sort  une  plus  vive  lumière , 
Si  l'éclat  d'un  nouveau  carmin 
Colore  soudain  votre  joue , 
Et  si  souvent  d'un  joli  sein 
Le  nœud  trop  serré  se  dénoue  , 
Si  le  sofa  plus  mollement 
Cède  au  poids  de  votre  paresse , 
Donnez  un  souris  seulement 
A  tous  ces  soins  de  ma  tendresse. 
Quand  je  reverrai  les  attraits 
Qu'effleura  ma  main  caressante , 
Ma  voix  amoureuse  et  touchante 
Pourra  murmurer  des  regrets  ; 
Et  vous  croirez  alors  entendre 


i4  ÉLÉGIES. 

Cette  harpe  qui  sous  mes  doigts 

Sut  vous  redire  quelquefois 

Ce  que  mon  cœur  savait  m  apprendre. 

Aux  douceurs  de  votre  sommeil 

Je  joindrai  celles  du  mensonge; 

Moi-même,  sous  les  traits  d'un  songe , 

Je  causerai  votre  réveil. 

Charmes  nus ,  fraîcheur  du  bel  âge  , 

Contours  parfaits,  grâce,  embonpoint, 

Je  verrai  tout  :  mais  quel  dommage  ! 

Les  morts  ne  ressuscitent  point. 


LIVRE    I. 


I 


IX. 
FRAGMENT    D'ALCÉE 

POÈTE     GREC. 


Quel  est  donc  ce  devoir,  cette  fête  nouvelle 

Qui  pour  dix  jours  entiers  t'ëloigne  de  mes  yeux  ? 

Qu'importe  à  nos  plaisirs  l'Olympe  et  tous  les  dieux? 

Et  qu'est-il  de  commun  entre  nous  et  Cybèle  ? 

De  quel  droit  ose-t-on  m'arracher  de  tes  bras? 

Se  peut-il  que  du  ciel  la  bonté  paternelle 

Ait  choisi  pour  encens  les  malheurs  d'ici-bas  ? 

Reviens  de  ton  erreur ,  crédule  Éléonore  : 

Si  tous  deux  égarés  dans  l'épaisseur  du  bois , 

Au  doux  bruit  des  ruisseaux  mêlant  nos  douces  voix , 

Nous  nous  disions  sans  fin  :  Je  t'aime,  je  t'adore; 

Quel  mal  ferait  aux  dieux  notre  innocente  ardeur  ? 

Sur  le  gazon  fleuri  si ,  près  de  moi  couchée, 

Tu  remplissais  tes  yeux  d'une  molle  langueur  ; 

Si  ta  bouche  brûlante  à  la  mienne  attachée 

Jetait  dans  tous  mes  sens  une  vive  chaleur  ; 

Si ,  mourant  sous  l'excès  d'un  bonheur  sans  mesure, 

Nous  renaissions  encor ,  pour  encore  expirer  ; 

Quel  mal  ferait  aux  dieux  cette  volupté  pure  ? 


i6  •        ÉLÉGIES. 

La  voix  du  sentiment  ne  peut  nous  égarer , 

Et  l'on  n  est  point  coupable  en  suivant  la  nature. 

Ce  Jupiter  qu'on  peint  si  fier  et  si  cruel , 

Plongé  dans  les  douceurs  d'un  repos  éternel , 

De  ce  que  nous  faisons  ne  s'embarrasse  guère. 

Ses  regards ,  étendus  sur  la  nature  entière , 

Ne  se  fixent  jamais  sur  un  faible  mortel. 

Va ,  crois-moi  ;  le  plaisir  est  toujours  légitime  ; 

L'amour  est  un  devoir,  et  l'inconstance  un  crime. 

Laissons  la  vanité ,  riche  dans  ses  projets , 

Se  créer  sans  effort  une  seconde  vie  ; 

Laissons-la  promener  ses  regards  satisfaits 

Sur  l'immortalité  ;  rions  de  sa  folie. 

Cet  abyme  sans  fond  où  la  mort  nous  conduit 

Garde  éternellement  tout  ce  qu'il  engloutit. 

Tandis  que  nous  vivons ,  faisons  notre  Elysée. 

L'autre  n'est  qu'un  beau  rêve  inventé  par  les  rois , 

Pour  tenir  leurs  sujets  sous  la  verge  des  lois  ; 

Et  cet  épouvantail  de  la  foule  abusée , 

Ce  Tartare ,  ces  fouets ,  cette  urne ,  ces  serpens  , 

Font  moins  de  mal  aux  morts  que  de  peur  aux  vivans. 


LIVRE    I.  17 

X. 
BILLET. 


Apprenez ,  ma  belle  , 
Qu'à  minuit  sonnant , 
Une  main  fidèle , 
Une  main  d'amant 
Ira  doucement, 
Se  glissant  dans  l'ombre, 
Tourner  les  verroux 
Qui,  dès  la  nuit  sombre, 
Sont  tirés  sur  vous. 
Apprenez  encore 
Qu'un  amant  abliorre 
Tout  voile  jaloux. 
Pour  être  plus  tendre , 
Soyez  sans  atours, 
Et  songez  à  prendre 
T/habit  des  Amours. 


LIVRE     SECOND 


•tf. 


I. 

LE    REFROIDISSEMENT. 


Ils  ne  sont  plus  ces  jours  délicieux, 
Où  mon  amour  respectueux  et  tendre 
A  votre  cœur  savait  se  faire  entendre  , 
Où  vous  m'aimiez  ,  où  nous  étions  heureux  ! 
Vous  adorer,  vous  le  dire ,  et  vous  plaire ,     * 
Sur  vos  désirs  régler  tous  mes  désirs , 
C'était  mon  sort  ;  j'y  bornais  mes  plaisirs. 
Aimé  dç-  vous ,  quels  vœux  pouvais-je  faire? 
Tout  est  changé  :  quand  je  suis  près  de  vous , 
Triste  et  sans  voix ,  vous  n'avez  rien  à  dire  ; 
Si  quelquefois  je  tombe  à  vos  genoux, 
Vous  m'arrêtez  avec  un  froid  sourire , 
Et  dans  vos  yeux  s'allume  le  courroux. 
11  fut  un  temps ,  vous  l'oubliez  peut-être  ! 
Où  j'y  trouvais  cette  molle  langueur. 
Ce  tendre  feu  que  le  désir  fait  naître , 
Et  qui  survit  au  moment  du  bonheur. 
Tout  est  changé ,  tout ,  excepté  mon  cœur. 


ÉLÉGIES. 

IL 
A    LA   NUIT. 


Toujours  le  malheureux  t'appelle , 
O  Nuit ,  favorable  aux  chagrins  ! 
Viens  donc ,  et  porte  sur  ton  aile 
L'oubli  des  perfides  humains. 
Voile  ma  douleur  solitaire; 
Et  lorsque  la  main  du  Sommeil 
Fermera  ma  triste  paupière , 
O  dieux  !  reculez  mon  réveil  ; 
Qu'à  pas  lents  l'Aurore  s'avance 
Pour  ouvrir  les  portes  du  jour  : 
Importuns,  gardez  le  silence, 
Et  laissez  dormir  mon  amour. 


l 
LIVRE     II. 


III. 
LA    RECHUTE. 


C'en  est  fait;  j'ai  brisé  mes  chaînes, 

Amis,  je  reviens  dans  vos  bras  : 

Les  belles  ne  vous  valent  pas  , 

Leurs  faveurs  coûtent  trop  de  peines. 

Jouet  de  leur  volage  humeur, 

J'ai  rougi  de  ma  dépendance  : 

Je  reprends  mon  indifférence ,  ^||p: 

Et  je  retrouve  le  bonheur. 

Le  dieu  joufflu  de  la  vendange 

Va  m'inspirer  d'autres  chansons; 

C'est  le  seul  plaisir  sans  mélange  ; 

Il  est  de  toutes  les  saisons  ; 

Lui  seul  nous  console  et  nous  venge 

Des  maîtresses  que  nous  perdons. 
Que  dis-je ,  malheureux  !  ah  !  qu'il  est  difficile 
De  feindre  la  gaîté  dans  le  sein  des  douleurs  ! 
La  bouche  sourit  mal  quand  les  yeux  sont  en  pleurs. 
Repoussons  loin  de  nous  ce  nectar  inutile. 
Et  toi ,  tendre  Amitié ,  plaisir  pur  et  divin  , 


22  ÉLÉGIES. 

Non,  tu  ne  suffis  plus  à  mon  ame  égarée  ; 
Au  cri  des  passions  qui  grondent  dans  mon  sein 
En  vain  tu  veux  mêler  ta  voix  douce  et  sacrée  ; 
Tu  gémis  de  mes  maux  qu'il  fallait  prévenir; 
Tu  m'offres  ton  appui  lorsque  la  chute  est  faite , 
Et  tu  sondes  ma  plaie  au  lieu  de  la  guérir. 
Va,  ne  m'apporte  plus  ta  prudence  inquiète  : 
Laisse-moi  m'étourdir  sur  la  réalité  ; 
Laisse-moi  m'enfoncer  dans  le  sein  dès  chimères , 
Tout  courbé  sous  les  fers  chanter  la  liberté , 
Saisir  avec  transport  des  ombres  passagères  , 

Et  parler  de  félicité 

En  versant  des  larmes  amères. 

Ils  viendront  ces  paisibles  jours , 
Ces  momens  du  réveil ,  où  la  raison  sévère 
Dans  la  nuit  des  erreurs  fait  briller  sa  lumière , 
Et  dissipe  à  nos  yeux  le  songe  des  Amours. 

Le  Temps ,  qui  d'une  aile  légère 
Emporte  en  se  jouant  nos  goûts  et  nos  penchans  y 
Mettra  bientôt  le  terme  à  mes  égaremens. 
O  mes  amis  î  alors ,  échappé  de  ses  chaînes  , 

Et  guéri  de  ses  longues  peines , 
Ce  cœur  qui  vous  trahit  revolera  vers  vous. 
Sur  votre  expérience  appuyant  ma  faiblesse, 
Peut-être  je  pourrai  d'une  folle  tendresse 

Prévenir  les  retours  jaloux. 


LIVRE    IL  23 

Sur  les  plaisirs  de  mon  aurore 
Vous  me  verrez  tourner  des  yeux  mouillés  de  pleurs , 
Soupirer  malgré  moi ,  rougir  de  mes  erreurs , 
Et  même  en  rougissant  les  regretter  encore. 


a4  ELEGIES. 


IV. 
REPROCHES    A    ÉLÉONORE. 


Oui,  sans  regret,  du  flambeau'  de  mes  jours 

Jp  vois  déjà  la  lumière  éclipsée. 

Tu  vas  bientôt  sortir  de  ma  pensée  , 

Cruel  objet  des  plus  tendres  amours! 

Ce  triste  espoir  fait  mon  unique  joie. 

Soins  importuns ,  ne  me  retenez  pas. 

Eléonore  a  juré  mon  trépas  , 

Je  veux  aller  où  sa  rigueur  m'envoie  ; 

Dans  cet  asile  ouvert  à  tout  mortel , 

Où  du  malheur  on  dépose  la  chaîne , 

Où  l'on  s'endort  d'un  sommeil  éternel, 

Où  tout  finit,  et  l'amour  et  la  haine. 

Tu  gémiras,  trop  sensible  Amitié  ! 

De  mes  chagrins  conserve  au  moins  l'histoire , 

Et  que  mon  nom  sur  la  terre  oublié 

Vienne  par  fois  s'offrir  à  ta  mémoire. 

Peut-être  alors  tu  gémiras  aussi , 

Et  tes  regards  se  tourneront  encore 

Sur  ma  demeure,  ingrate  Eléonore , 

Premier  objet  que  mon  cœur  a  choisi. 


LIVRE    IL  25 

Trop  tard ,  hélas  !  tu  répandras  des  larmes. 
Oui,  tes  beaux  yeux  se  rempliront  de  pleurs. 
Je  te  connais  ,  et  malgré  tes  rigueurs  , 
Dans  mon  amour  tu  trouves  quelques  charmes. 

Lorsque  la  Mort,  favorable  à  mes  vœux , 
De  mes  instans  aura  coupé  la  trame , 
Lorsqu'un  tombeau  triste  et  silencieux 
Renfermera  ma  douleur  et  ma  flamme, 
O  mes  amis  !  vous  que  j'aurai  perdus , 
Allez  trouver  cette  beauté  cruelle, 
Et  dites-lui  :  C'en  est  fait,  il  n'est  plus. 
Puissent  les  pleurs  que  j'ai  versés  pour  elle 
M'être  rendus  !...  Mais  non  ;  dieu  des  Amours, 
Je  lui  pardonne;  ajoutez  à  ses  jours 
Les  jours  heureux  que  m'ôta  l'infidèle. 


26  ,         ÉLÉGIES. 

V. 

DÉPIT. 


Oui ,  pour  jamais 
Chassons  l'image 
De  la  volage 
Que  j'adorais. 
A  l'infidèle 
Cachons  nos  pleurs  ; 
Aimons  ailleurs  ; 
Trompons  comme  elle. 
De  sa  beauté 
Qui  vient  d'ëclore 
Son  cœur  encore 
Est  trop  flatté. 
Vaine  et  coquette, 
Elle  rejette 
Mes  simples  vœux; 
Fausse  et  légère  , 
Elle  veut  plaire 
A  d'autres  yeux. 
Qu'elle  jouisse 
De  mes  regrets  ; 


LIVRE     II.  27 

A  ses  attraits 
Qu'elle  applaudisse. 
L'âge  viendra  ; 
L'essaim  des  Grâces 
S'envolera , 
Et  sur  leurs  traces 
L'Amour  fuira. 
Fuite  cruelle  ! 
Adieu  l'espoir 
Et  le  pouvoir 
D'être  infidèle. 
Dans  cet  instant , 
Libre  et  content , 
Passant  près  d'elle 
Je  sourirai , 
Et  je  dirai  : 
Elle  fut  belle. 


28  ÉLÉGIES. 


VI. 

A    UN  AMI 

TRAHI     PAR    SA    MAITRESSE. 


'Quoi  !  tu  gémis  d'une  inconstance  ? 
Tu  pleures ,  nouveau  Céladon  ? 
Ah  !  le  trouble  de  ta  raison 
Fait  honte  à  ton  expérience. 
Es-tu  donc  assez  imprudent 
Pour  vouloir  fixer  une  femme  ? 
Trop  simple  et  trop  crédule  amant , 
Quelle  erreur  aveugle  ton  ame  ! 
Plus  aisément  tu  fixerais 
Des  arbres  le  tremblant  feuillage  , 
Les  flots  agités  par  l'orage , 
Et  l'or  ondoyant  des  guérets 
Que  balance  un  zéphyr  volage. 

Elle  t'aimait  de  bonne  foi  ; 
Mais  pouvait-elle  aimer  sans  cesse  ? 
Un  rival  obtient  sa  tendresse  ; 
Un  autre  l'avait  avant  toi  ; 
Et  dès  demain ,  je  le  parie , 


LIVRE     II.  ,  29 

Un  troisième,  plus  insensé, 
Remplacera  dans  sa  folie 
L'imprudent  qui  t'a  remplacé. 

Il  faut  au  pays  de  Cythère 
A  fripon  fripon  et  demi 
Trahis  pour  n'être  point  trahi  ; 
Préviens  même  la  plus  légère  ; 
Que  ta  tendresse  passagère 
S'arrête  où  commence  l'ennui. 
Mais  que  fais-je  ?  et  dans  ta  faiblesse 
Devrais-je  ainsi  te  secourir? 
Ami ,  garde-toi  d'en  guérir  : 
L'erreur  sied  bien  à  la  jeunesse. 
Va,  l'on  se  console  aisément 
De  ses  disgrâces  amoureuses. 
Les  amours  sont  un  jeu  d'enfant; 
Et,  crois-moi,  dans  ce  jeu  charmant , 
Les  dupes  même  sont  heureuses. 


3o  ÉLÉGIES. 

VIL 
IL    EST   TROP    TARD. 


Rappelez-vous  ces  jours  heureux , 

Oïl  mon  cœur  crédule  et  sincère 

Vous  présenta  ses  premiers  vœux. 

Combien  alors  vous  m'étiez  chère  ! 

Quels  transports!  quel  égarement! 

Jamais  on  ne  parut  si  belle 

Aux  yeux  enchantés  d'un  amant  ; 

Jamais  un  objet  infidèle 

Ne  fut  aimé  plus  tendrement. 

Le  temps  sut  vous  rendre  volage  ; 

Le  temps  a  su  m'en  consoler. 

Pour  jamais  j'ai  vu  s'envoler 

Cet  amour  qui  fut  votre  ouvrage  :  ' 

Cessez  donc  de  le  rappeler. 

De  mon  silence  en  vain  surprise , 

Vous  semblez  revenir  à  moi  ; 

Vous  réclamez  en  vain  la  foi 

Qu'à  la  vôtre  j'avais  promise  : 

Grâce  à  votre  légèreté  , 

J'ai  perdu  la  crédulité 

Qui  pouvait  seule  vous  la  rendre. 


I 


LIVRE     IL 

L'on  n'est  bien  trompé  qu'une  fois. 
De  l'illusion ,  je  le  vois , 
Le  bandeau  ne  peut  se  reprendre. 
Echappé  d'un  piège  menteur , 
L'habitant  ailé  du  bocage 
Reconnaît  et  fuit  l'esclavage 
Que  lui  présente  l'oiseleur. 


3i 


32  ÉLÉGIES. 


VIII. 
A    MES    AMIS. 


Rions,  chantons ,  6  mes  amis  ! 

Occupons-nous  à  ne  rien  faire. 

Laissons  murmurer  le  vulgaire  ; 

Le  plaisir  est  toujours  permis. 

Que  notre  existence  légère 

S'évanouisse  dans  les  jeux. 

Vivons  pour  nous ,  soyons  heureux  , 

N'importe  de  quelle  manière. 

Un  jour  il  faudra  nous  courher 

Sous  la  main  du  Temps  qui  nous  presse  ; 

Mais  jouissons  dans  la  jeunesse , 

Et  dérobons  à  la  vieillesse 

Tout  ce  qu'on  peut  lui  dérober. 


LIVRE     IL  33 

IX. 
AUX    INFIDÈLES. 


A  vous  qui  savez  être  belles , 

Favorites  du  dieu  d'amour  , 

A  vous,  maîtresses  infidèles  , 

Qu'on  cherche  et  qu'on  fuit  tour-à-tour , 

Salut,  tendre  hommage ,  heureux  jour , 

Et  sur-tout  voluptés  nouvelles  ! 

Ecoutez.  Chacun  à  l'envi 

Vous  craint,  vous  adore,  et  vous  gronde  ; 

Pour  moi,  je  vous  dis  grand  merci. 

Vous  seules  de  ce  triste  monde 

Avez  l'art  d'égayer  l'ennui  ; 

Vous  seules  variez  la  scène 

De  nos  goûts  et  de  nos  erreurs  ; 

Vous  piquez  au  jeu  les  acteurs  ; 

Vous  agacez  les  spectateurs 

Que  la  nouveauté  vous  amène  ; 

Le  tourbillon  qui  vous  entraîne 

Vous  prête  des  appas  plus  doux  ; 

Le  lendemain  d'un  rendez-vous 

L'amant  vous  reconnaît  à  peine  ; 

Tous  les  yeux  sont  fixés  sur  vous , 


34  ÉLÉGIES. 

Et  n'aperçoivent  que  vos  charmes  ; 
Près  de  vous  naissent  les  alarmes , 
Les  plaintes ,  jamais  les  dégoûts  : 
En  passant  Caton  vous  encense  ; 
Heureux  même  par  vos  rigueurs  , 
Chacun  poursuit  votre  inconstance  ; 
Et  s'il  n'obtient  pas  des  faveurs  , 
Il  obtient  toujours  l'espérance. 


I 


LIVRE     IL  ..  35 


X. 
RETOUR    A    ÉLÉONORE. 


Ah!  si  jamais  on  aima  sur  la  terre f  ^ 
Si  d'un  mortel  on  vit  les  dieux  jaloux , 
C'est  dans  le  temps  où  crédule  et  sincère 
J'étais  heureux,  et  l'étais  avec  vous. 
Ce  doux  lien  n'avait  point  de  modèle: 
Moins  tendrement  le  frère  aime  sa  sœur , 
Le  jeune  époux  son  épouse  nouvelle  *, 
L'ami  sensible  un  ami  de  son  cœur.  ^ 

O  toi  qui  fus  ma  maîtresse  fidèle, 
Tu  ne  l'es  plus  !  Voilà  donc  ces  amours 
Que  ta  promesse  éternisait  d'avance  1 
Ils  sont  passés  ;  déjà  ton  inconstance 
En  tristes  nuits  a  changé  mes  beaux  jours. 
N'est-ce  pas  moi  de  qui  l'heureuse  adresse 
Aux  voluptés  instruisit  ta  jeunesse  ? 
Pour  le  donner,  ton  cœur  est-il  à  toi  ? 
De  ses  soupirs  le  premier  fut  pour  moi , 
Et  je  reçus  ta  première  promesse. 
Tu  me  disais  :  «  Le  devoir  et  l'honneur 
Ne  veulent  point  que  je  sois  votre  amante. 
N'espérez  rien  ;  si  je  donnais  mon  cœur , 

3* 


3G  ÉLÉGIES. 

Vous  tromperiez  ma  jeunesse  imprudente  : 
On  me  Ta  dit,  votre  sexe  est  trompeur.  » 
Ainsi  pariait  ta  sagesse  craintive  ; 
Et  cependant  tu  ne  me  fuyais  pas, 
Et  cependant  une  rougeur  plus  vive 
Embellissait  tes  modestes  appas , 
Et  cependant  tu  prononçais  sans  cesse 
Le  mot  d'amour  qui  causait  ton  effroi , 
Et  d%ns  ma  main  la  tienne  avec  mollesse 
Venait  tomber  pour  demander  ma  foi. 
Je  la  donnai,  je  te  la  donne  encore, 
.l'en  fais  serment  au  seul  dieu  qiie  j'adore , 
Au  dieu  cliéri  par  toi-même  adore  ; 
De  tes  erreurs  j'ai  causé  la  première  ; 
De  mes  erreurs  tu  seras  la  dernière  ; 
Et  si  jamais  ton  amant  égaré 
Pouvait  changer  ;  s'il  voyait  sur  la  terre 
D'autre  bonheur  que  celui  de  te  plaire  ; 
Ah  !  puisse  alors  le  ciel,  pour  me  punir , 
De  tes  faveurs  m'oter  le  souvenir  ! 

Bientôt  après  dans  ta  paisible  couche 
Par  le  plaisir  conduit  furtivement , 
J'ai,  malgré  toi,  recueilli  de  ta  bouche 
Ce  premier, cri,  si  doux  pour  un  amant  ! 
Tu  combattais,  timide  Eléonore  ; 
Mais  le  combat  fut  bientôt  terminé  : 


I 


LIVRE     11. 
Ton  cœur  ainsi  te  l'avait  ordonne. 
Ta  main  pourtant  me  refusait  encore 
Ce  que  ton  cœur  m'avait  déjà  donné. 
Tu  sais  alors  combien  je  fus  coupable  ! 
Tu  sais  comment  j'ëtonnai  ta  pudeur  ! 
Avec  quels  soins  au  terme  du  bonheur 
Je  conduisis  ton  ignorance  aimable  ! 
Tu  souriais,  tu  pleurais  à  la  fois  , 
Tu  m'arrêtais  dans  mon  impatience  , 
Tu  me  nommais,  tu  gardais  le  silence  : 
Dans  les  baisers  mourut  ta  faible  voix. 
Rappelle-toi  nps  heureuses  folies. 
Tu  me  disais  en  tombant  dans  mes  bras  : 
«  Aimons  toujours,  aimons  jusqu'au  trépas,  » 
Tu  le  disais;  je  t'aime,  et  tu  m'oublies! 


H8  ÉLÉGIES.     LIVRE     IL 

XL 
LE   RACCOMMODEMENT. 


Nous  renaissons,  ma  chère  Éléonore  ; 
Car  c'est  mourir  que  de  cesser  d'aimer. 
Puisse  le  nœud  qui  vient  de  se  former 
Avec  le  temps  se  resserrer  encore  î 
Devions-nous  croire  à  ce  bruit  imposteur, 
Qui  nous  peignit  l'un  à  l'autre  infidèle  ? 
Notre  imprudence  a  fait  notre  malheur. 
Je  te  revois  plus  constante  et  plus  belle. 
Règne  sur  moi,  mais  règne  pour  toujours. 
Jouis  en  paix  de  l'heureux  don  de  plaire. 
Que  notre  vie  obscure  et  solitaire 
Coule  en  secret  sous  l'aile  des  Amours , 
Comme  un  ruisseau  qui,  murmurant  à  peine  , 
Et  dans  son  lit  resserrant  tous  ses  flots  , 
Cherche  avec  soin  l'ombre  des  arbrisseaux , 
Et  n'ose  pas  se  montrer  dans  la  plaine. 
Du  vrai  bonheur  les  sentiers  peu  connus 
Nous  cacheront  aux  regards  de  l'envie  ; 
Et  l'on  dira,  quand  nous  ne  serons  plus  : 
«  Ils  ont  aimé ,  voilà  toute  leur  vie.  » 


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LIVRE    TROISIÈME 


I. 

LES    SERMENS. 


Oui,  j'en  atteste  la  nuit  sombre , 
Confidente  de  nos  plaisirs , 
Et  qui  verra  toujours  son  ombre 
Disparaître  avant  mes  désirs  ; 
J'atteste  l'étoile  amoureuse , 
Qui  pour  voler  au  rendez-vous 
Me  prête  sa  clarté  douteuse  ; 
Je  prends  à  témoins  ces  verroux 
Qui  souvent  réveillaient  ta  mère , 
Et  cette  parure  étrangère , 
Qui  trompe  les  regards  jaloux  ; 
Enfin,  j'en  jure  par  toi-même , 
Je  veux  dire  par  tous  mes  dieux  ; 
Taimer  est  le  bonheur  suprême  ; 
Il  n'en  est  point  d'autre  à  mes  yeux. 
Viens  donc  ,  ô  ma  belle  maîtresse. 
Perdre  tes  soupçons  dans  mes  bras  ; 


4o  ÉLÉGIES. 

Viens  t'assiirer  de  ma  tendresse, 
Et  du  pouvoir  de  tes  appas. 
Aimons ,  ma  chère  Eléonore , 
Aimons  au  moment  du  réveil , 
Aimons  au  lever  de  l'aurore , 
Aimons  au  coucher  du  soleil , 
Durant  la  nuit  aimons  encore, 


LIVRE     m.  .  Ai 


^«'^««««^  W»^  V».» 


IL 
SOUVENIR. 


Déjà  la  nuit  s'avance,  et  du  sombre  orient 
Ses  voiles  par  degrés  dans  les  airs  se  déploient. 
Sommeil ,  doux  abandon ,  image  du  néant , 
Des  maux  de  l'existence  heureux  délassement , 
Tranquille  oubli  des  soins  où  les  hommes  se  noient  ; 
Et  vous ,  qui  nous  rendez  à  nos  plaisirs  passés  ,    . 
Touchante  Illusion ,  déesse  des  mensonges , 
Venez  dans  mon  asile ,  et  sur  mes  yeux  lassés 
Secouez  les  pavots  et  les  aimables  songes. 
Voici  l'heure  où ,  trompant  les  surveillans  jaloux , 
Je  pressais  dans  mes  bras  ma  maîtresse  timide  ; 
Voici  l'alcove  sombre  où  d'une  aile  rapide 
L'essaim  des  Voluptés  volait  au  rendez-vous  ; 
Voici  le  lit  commode  où  l'heureuse  licence 
Remplaçait  par  degrés  la  mourante  pudeur. 
Importune  vertu,  fable  de  notre  enfance  , 
Et  toi,  vain  préjugé,  fantôme  de  l'honneur. 
Combien  peu  votre  voix  se  fait  entendre  au  cœur  ! 
La  nature  aisément  vous  réduit  au  silence  ; 
Et  vous  vous  dissipez  au  flambeau  de  l'Amour , 
Comme  un  léger  brouillard  aux  premiers  feux  du  jour. 


42  ÉLÉGIES. 

Momens  délicieux,  où  nos  baisers  de  flamme , 

Mollement  égarés,  se  cherchent  pour  s'unir. 

Où  de  douces  fureurs ,  s'emparant  de  notre  ame , 

Laissent  un  libre  cours  au  bizarre  désir; 

Momens  plus  enchanteurs,  mais  prompts  à  disparaître, 

Où  l'esprit  échauffé ,  les  sens ,  et  tout  notre  être , 

Semblent  se  concentrer  pour  hâter  le  plaisir. 

Vous  portez  avec  vous  trop  de  fougue  et  d'ivresse  ; 

Vous  fatiguez  mon  cœur  qui  ne  peut  vous  saisir  ; 

Et  vous  fuyez  sur-tout  avec  trop  de  vitesse  : 

Hélas  !  on  vous  regrette  avant  de  vous  sentir. 

Mais  non,  l'instant  qui  suit  est  bien  plus  doux  encore; 

Un  long  calme  succède  au  tumulte  des  sens  ; 

Le  feu  qui  nous  brûlait  par  degrés  s'évapore  ; 

La  volupté  survit  aux  pénibles  élans  ; 

L'ame  sur  son  bonheur  se  repose  en  silence  ; 

Et  la  réflexion ,  fixant  la  jouissance , 

S'amuse  à  lui  prêter  un  charme  plus  flatteur. 

Amour ,  à  ces  plaisirs  l'effort  de  ta  puissance 

Ne  saurait  ajouter  qu'un  peu  plus  de  lenteur. 


LIVRE     III.  43 

m. 

LE    SONGE. 

A  M.   DE  F.... 


Corrigé  par  tes  beaux  discours , 
J'avais  résolu  d'être  sage  ; 
Et ,  dans  un  accès  de  courage, 
Je  congédiais  les  Amours 
Et  les  chimères  du  bel  âge. 
La  nuit  vint;  un  profond  sommeil 
Ferma  mes  paupières  tranquilles  ; 
Tous  mes  songes  purs  et  faciles , 
Promettaient  un  sage  réveil. 
Mais  quand  l'Aurore  impatiente , 
Blanchissant  l'ombre  de  la  nuit, 
A  la  nature  renaissante 
Annonça  le  jour  qui  la  suit, 
L'Amour  vint  s'offrir  à  ma  vue. 
Le  sourire  le  plus  charmant 
Errait  sur  sa  bouche  ingénue  ; 
Je  le  reconnus  aisément. 
11  s'approcha  de  mon  oreille  : 
«  Tu  dors ,  me  dit-il  doucement , 


44  ELEGIES. 

Et  tandis  que  ton  cœur  sommeille  , 
L'heure  s'ëcoulc  incessamment. 
Ici-bas  tout  se  renouvelle , 
L'homme  seul  vieillit  sans  retour  ; 
Son  existence  n'est  qu'un  jour 
Suivi  d'une  nuit  éternelle, 
Mais  encor  trop  long  sans  amour.  » 
A  ces  mots  j'ouvris  la  paupière. 
Adieu  sagesse ,  adieu  ])rojets. 
Revenez ,  enfans  de  Cylhère  ; 
Je  suis  plus  faible  que  jamais. 


i 


LIVRE    III.  45 


IV. 
MA    RETRAITE. 


Solitude  heureuse  et  champêtre , 
Séjour  du  repos  le  plus  doux , 
La  raison  me  ramène  à  vous  ; 
Recevez  enfin  votre  maître. 
Je  suis  libre  ;  j'échappe  à  ces  soins  fatigans , 
A  ces  devoirs  jaloux  qui  surchargent  la  vie. 
Aux  tyranniques  lois  d'un  monde  que  j'oublie 
Je  ne  soumettrai  plus  mes  goûts  indépendans. 
^Superbes  orangers  qui  croissez  sans  culture , 
[Versez  sur  moi  vos  fleurs ,  votre  ombre  et  vos  parfums  ; 
[Mais  sur-tout  dérobez  aux  regards  importuns 
[es  plaisirs ,  comme  vous  enfans  de  la  nature. 
In  ne  voit  point  chez  moi  ces  superbes  tapis 
lue  là  Perse  à  grands  frais  teignit  pour  notre  usage , 
\g  ne  repose  point  sous  un  dais  de  rubis , 
Mon  lit  n'est  qu'un  simple  feuillage. 
Qu'importe  !  le  sommeil  est-il  moins  consolant  ? 
Les  rêves  qu'il  nous  donne  en  sont-ilsmoins  aimables? 
Le  baiser  d'une  amante  en  est-il  moins  brrdant, 
Et  les  voluptés  moins  durables? 
Pendant  la  nuit,  lorsque  je  peux 


46     '  ÉLÉGIES. 

Entendre  dégoutter  la  pluie , 
Et  les  fils  bruyans  d'Orythie 
Ébranler  mon  toit  dans  leurs  jeux  ; 
Alors  si  mes  bras  amoureux 
Entourent  ma  craintive  amie 
Puis-je  encor  former  d'autres  vœux  ? 
Qu'irais-je  demander  aux  dieux , 
A  qui  mon  bonheur  fait  envie? 

Je  suis  au  port,  et  je  me  ris 
De  ces  écueils  où  l'homme  échoue. 
Je  regarde  avec  un  souris 
Cette  Fortune  qui  se  joue 
En  tourmentant  ses  favoris  ; 
Et  j'abaisse  un  œil  de  mépris 
Sur  l'inconstance  de  sa  roue: 

La  scène  des  plaisirs  va  changer  à  mes  yeux. 
Moins  avide  aujourd'hui ,  mais  plus  voluptueux , 

Disciple  du  sage  Épicure , 
Je  veux  que  la  raison  préside  à  tous  mes  jeux. 
De  rien  avec  excès ,  de  tout  avec  mesure , 

Voilà  le  secret  d'être  heureux. 

Trahi  par  ma  jeune  maîtresse , 

J'irai  me  plaindre  à  l'Amitié , 

Et  confier  à  sa  tendresse 

Un  malheur  bientôt  oublié  ; 


LIVRE     III.  47 

Bientôt?  oui ,  la  raison  guérira  ma  faiblesse. 
Si  l'ingrate  Amitié  me  trahit  à  son  tour , 
Mon  cœur  navré  long-temps  détestera  la  vie  ; 
Mais  enfin,  consolé  par  la  philosophie, 
Je  reviendrai  peut-être  aux  autels  de  l'Amour. 

La  haine  est  pour  moi  trop  pénible  ; 
La  sensibilité  n'est  qu'un  tourment  de  plus  : 

Une  indifférence  paisible 

Est  la  plus  sage  des  vertus. 


48  ÉLÉGIES. 

V. 

AU    GAZON    FOULÉ    PAR    ÉLÉONORE, 


Trône  de  fleurs ,  lit  de  verdure , 
Gazon  planté  par  les  Amours, 
Recevez  l'onde  fraîche  et  pure 
Que  ma  main  vous  doit  tous  les  jours. 
Couronnez-vous  d'herbes  nouvelles , 
Croissez ,  gazons  voluptueux  ; 
Qu'à  midi  Zéphire  amoureux 
Vous  porte  le  frais  sur  ses  ailes. 
Que  ces  lilas  entrelacés 
Dont  la  fleur  s'arrondit  en  voûte , 
Sur  vous  mollement  renversés , 
Laissent  échapper  goutte  à  goutte 
Les  pleurs  que  l'Aurore  a  versés. 
Sous  les  appas  de  ma  maîtresse 
Ployez  toujours  avec  souplesse  ; 
Mais  sur-le-champ  relevez-vous  : 
De  notre  amoureux  badinage 
Ne  gardez  point  le  témoignage  ; 
Vous  me  feriez  trop  de  jaloux. 


« 


LIVRE    III. 


49 


VL 


LE    VOYAGE    MANQUÉ. 


A   M.  DE  F.... 


Abjurant  ma  douce  paresse , 
J'allais  voyager  avec  toi  ; 
Mais  mon  cœur  reprends  a  faiblesse  ; 
Adieu ,  tu  partiras  sans  moi. 
Les  baisers  de  ma  jeune  amante 
Ont  dérange  tous  mes  projets. 
Ses  yeux  sont  plus  beaux  que  jamais , 
Sa  douleur  la  rend  plus  touchante. 
Elle  me  serre  entre  ses  bras , 
Des  dieux  implore  la  puissance , 
Pleure  déjà  mon  inconstance , 
Se  plaint  et  ne  m'écoute  pas. 
A  ses  reproches ,  à  ses  charmes , 
Mon  cœur  ne  sait  pas  résister. 
Qui  ?  moi ,  je  pourrais  la  quitter  ! 
Moi,  j'aurais  vu  couler  ses  larmes , 
Et  je  ne  les  essuîrais  pas  ! 
Périssent  les  lointains  climats 
Dont  le  nom  causa  ses  alarmes! 


5o  ÉLÉGIES. 

Et  toi,  qui  ne  peux  concevoir 
Ni  les  amans ,  ni  leur  ivresse  ; 
Toi,  qui  des  pleurs  d'une  maîtresse 
N'as  jamais  connu  le  pouvoir , 
Pars  ;  mes  vœux  te  suivront  sans  cesse. 
Mais  crains  d'oublier  ta  sagesse 
Aux  lieux  que  tu  vas  parcourir  ; 
Et  défends-toi  d'une  faiblesse 
Dont  je  ne  veux  jamais  guérir. 


I 


LIVRE     III. 

VIL 
LE    CABINET    DE    TOILETTE. 


Voici  le  cabinet  charmant 
Où  les  Grâces  font  leur  toilette. 
Dans  cette  amoureuse  retraite 
J'éprouve  un  doux  saisissement. 
Tout  m'y  rappelle  ma  maîtresse , 
Tout  m'y  parle  de  ses  attraits  ; 
Je  crois  l'entendre  ;  et  mon  ivresse 
La  revoit  dans  tous  les  objets. 
Ce  bouquet,  dont  l'éclat  s'efface, 
Toucha  l'albâtre  de  son  sein  ; 
Il  se  dérangea  sous  ma  main , 
Et  mes  lèvres  prirent  sa  place. 

Ce  chapeau ,  ces  rubans ,  ces  fleurs , 

Qui  formaient  hier  sa  parure, 

De  sa  flottante  chevelure 

Conservent  les  douces  odeurs. 

Voici  l'inutile  baleine 

Où  ses  charmes  sont  en  prison. 

J'aperçois  le  soulier  mignon 

Que  son  pied  remplira  sans  peine. 

Ce  lin,  ce  dernier  vêtement.... 

4* 


5a  ÉLÉGIES. 

Il  a  couvert  tout  ce  que  j'aime  ; 
Ma  bouche  s'y  colle  ardemment , 
Et  croit  baiser  dans  ce  moment 
Les  attraits  qu'il  baisa  lui-même. 
Cet  asile  mystérieux 
De  Vénus  sans  doute  est  l'empire. 
Le  jour  n'y  blesse  point  mes  yeux; 
Plus  tendrement  mon  cœur  soupire  ; 
L'air  et  les  parfums  qu'on  respire 
De  l'amour  allument  les  feux. 
Parais,  6  maîtresse  adorée! 
J'entends  sonner  l'heure  sacrée 
Qui  nous  ramène  les  plaisirs  ; 
Du  temps  viens  connaître  l'usage, 
Et  redoubler  tous  les  désirs 
Qu'a  fait  naître  ta  seule  image. 


LIVRE    III.  53 


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VIII. 
L'ABSENCE. 


Huit  jours  sont  écoules ,  depuis  que  dans  ces  plaines 
Un  devoir  importun  a  retenu  mes  pas. 
Croyez  à  ma  douleur,  mais  ne  l'éprouvez  pas. 
Puissiez -vous  de  l'amour  ne  point  sentir  les  peines  ! 

Le  bonheur  m'environne  en  ce  riant  séjour. 

De  mes  jeunes  amis  la  bruyante  allégresse 

Ne  peut  un  seul  moment  distraire  ma  tristesse  ; 

Et  mon  cœur  aux  plaisirs  est  fermé  sans  retour. 

Mêlant  à  leur  gaîté  ma  voix  plaintive  et  tendre , 

Je  demande  à  la  nuit,  je  redemande  au  jour 

Cet  objet  adoré  qui  ne  peut  plus  m'entendre. 

Loin  de  vous  autrefois  je  supportais  l'ennui  ; 

L'espoir  me  consolait,  mon  amour  aujourd'hui 

Ne  sait  plus  endurer  les  plus  courtes  absences. 

Tout  ce  qui  n'est  pas  vous  me  devient  odieux. 

Ah  !  vous  m'avez  ôté  toutes  mes  jouissances  ; 

J'ai  perdu  tous  les  goûts  qui  me  rendaient  heureux. 

Vous  seule  me  restez ,  6  mon  Eléonore  ! 

Mais  vous  me  suffirez,  j'en  atteste  les  dieux  ; 

Et  je  n'ai  rien  perdu  si  vous  m'aimez  encore» 


Ô4  ÉLÉGIES. 

IX. 
MA    MORT. 


De  mes  pensers  confidente  chérie,  i 

Toi  dont  les  chants  faciles  et  flatteurs  ^i 

Viennent  par  fois  suspendre  les  douleurs 
Dont  les  Amours  ont  parsemé  ma  vie , 
Lyre  fidèle,  où  mes  doigts  paresseux 
Trouvent  sans  art  des  sons  mélodieux , 
Prends  aujourd'hui  ta  voix  la  plus  touchante  , 
Et  parle-moi  de  ma  maîtresse  absente. 

Objet  chéri ,  pourvu  que  dans  tes  bras 
De  mes  accords  j'amuse  ton  oreille , 
Et  qu'animé  par  le  jus  de  la  treille , 
En  les  chantant,  je  bais'e  tes  appas; 
Si  tes  regards,  dans  un  tendre  délire , 
Sur  ton  ami  tombent  languissamment  ; 
A  mes  accents  si  tu  daignes  sourire  ; 
Si  tu  fais  plus ,  et  si  mon  humble  lyre 
Sur  tes  genoux  repose  mollement  ; 
Qu'importe  à  moi  le  reste  de  la  terre? 
Des  beaux  esprits  qu'importe  la  rumeur , 
Et  du  public  la  sentence  sévère  ? 


LIVRE    III.  55 

Je  suis  amant,  et  ne  suis  point  auteur. 

Je  ne  veux  point  d'une  gloire  pénible  ; 

Trop  de  clarté  fait  peur  au  doux  Plaisir. 

Je  ne  suis  rien ,  et  ma  muse  paisible 

Brave  en  riant  son  siècle  et  l'avenir. 

Je  n'irai  pas  sacrifier  ma  vie 

Au  fol  espoir  de  vivre  après  ma  mort. 

O  ma  maîtresse  !  un  jour  l'arrêt  du  sort 

Viendra  fermer  ma  paupière  affaiblie. 

Lorsque  tes  bras,  entourant  ton  ami , 

Soulageront  sa  tête  languissante, 

Et  que  ses  yeux  soulevés  à  demi 

Seront  remplis  d  une  flamme  mourante  ; 

Lorsque  mes  doigts  tâcheront  d'essuyer 

Tes  yeux  fixés  sur  ma  paisible  couche, 

Et  que  mon  cœur ,  s'échappant  sur  ma  bouche , 

De  tes  baisers  recevra  le  dernier  ; 

Je  ne  veux  point  qu'une  pompe  indiscrète 

Vienne  trahir  ma  douce  obscurité , 

Ni  qu'un  airain  à  grand  bruit  agité 

Annonce  à  tous  le  convoi  qui  s'apprête. 

Dans  mon  asile ,  heureux  et  méconnu , 

Indifférent  au  reste  de  la  terre , 

De  mes  plaisirs  je  lui  fais  un  mystère  : 

Je  veux  mourir  comme  j'aurai  vécu. 


56  ELEGIES 

X. 

L'IMPATIENCE. 


O  ciel  î  après  huit  jours  d'absence  y 
Après  huit  siècles  de  désirs , 
J'arrive ,  et  ta  froide  prudence 
Recule  l'instant  des  plaisirs 
Promis  à  mon  impatience  ! 
«  D'une  mère  je  crains  les  yeux  ; 
Les  nuits  ne  sont  pas  assez  sombres  ; 
Attendons  plutôt  qu'à  leurs  ombres 
Phëbé  ne  mêle  plus  ses  feux. 
Ah  !  si  l'on  allait  nous  surprendre  î 
Remets  à  demain  ton  bonheur  ; 
Crois-en  l'amante  la  plus  tendre , 
Crois-en  ses  yeux  et  sa  rougeur , 
Tu  ne  perdras  rien  pour  attendre  ;  » 
Voilà  les  vains  raisonnemens 
Dont  tu  veux  payer  ma  tendresse  ; 
Et  tu  feins  d'oublier  sans  cesse 
Qu'il  est  un  dieu  pour  les  amans. 
Laisse  à  ce  dieu  qui  nous  appelle 
Le  soin  d'assoupir  les  jaloux , 


LIVRE    III.  57 

Et  de  conduire  au  rendez-vous 
Le  mortel  sensible  et  fidèle 
Qui  n'est  heureux  qu'à  tes  genoux. 
N'oppose  plus  un  vain  scrupule 
A  l'ordre  pressant  de  l'Amour  : 
Quand  le  feu  du  désir  nous  brûle. 
Hélas  !  on  vieillit  dans  un  jour. 


ÉLÉGIES. 

XL 
DÉLIRE. 


11  est  passé  ce  moment  des  plaisirs 
Dont  la  vitesse  a  trompé  mes  désirs  ; 
Il  est  passé;  ma  jeune  et  tendre  amie , 
ïa  jouissance  a  doublé  mon  bonheur. 
Ouvre  tes  yeux  noyés  dans  la  langueur , 
Et  qu'un  baiser  te  rappelle  à  la  vie. 

Celui-là  seul  connaît  la  volupté, 

Celui-là  seul  sentira  son  ivresse , 

Qui  peut  enfin  avec  sécurité 

Sur  le  duvet  posséder  sa  maîtresse. 

Le  souvenir  des  obstacles  passés 

Donne  au  présent  une  douceur  nouvelle  ; 

A  ses  regards  son  amante  est  plus  belle; 

Tous  les  attraits  sont  vus  et  caressés. 

Avec  lenteur  sa  main  voluptueuse 

D'un  sein  de  neige  entrouvre  la  prison, 

Et  de  la  rose  il  baise  le  bouton 

Qui  se  durcit  sous  sa  bouche  amoureuse. 

Lorsque  ses  doigts  égarés  sur  les  lis 

Viennent  enfin  au  temple  de  Cypris , 


LIVilE    III.  59 

De  la  pudeur  prévenant  la  défense, 
Par  un  baiser  il  la  force  au  silence. 
Il  donne  un  frein  aux  aveugles  désirs; 
La  jouissance  est  long-temps  différée; 
Il  la  prolonge,  et  son  ame  enivrée 
Boit  lentement  la  coupe  des  plaisirs. 

Eléonore ,  amante  fortunée , 
Reste  à  jamais  dans  mes  bras  enchaînée. 
Trouble  charmant!  le  bonheur  qui  n'est  plus 
D'un  nouveau  rouge  a  coloré  ta  joue  ; 
De  tes  cheveux  le  ruban  se  dénoue , 
Et  du  corset  les  liens  sont  rompus. 
Ah  !  garde-toi  de  ressaisir  encore 
Ce  vêtement  qu'ont  dérangé  nos  jeux  ; 
Ne  m'ôte  point  ces  charmes  que  j'adore , 
Et  qu'à  la  fois  tous  mes  sens  soient  heureux? 
Nous  sommes  seuls  ;  je  désire,  et  tu  m'aimes; 
Reste  sans  voile,  ô  fille  des  Amours! 
Ne  rougis  point,  les  Grâces  elles-mêmes 
'  De  ce  beau  corps  ont  formé  les  contours. 
Par-tout  mes  yeux  reconnaissent  l'albâtre , 
Par-tout  mes  doigts  effleurent  le  satin. 
Faible  pudeur  tu  résistes  en  vain , 
Des  voluptés  je  baise  le  théâtre. 
Pardonne  tout ,  et  ne  refuse  rien , 
Eléonore;  Amour  est  mon  complice. 


6o  ÉLÉGIES. 

Mon  corps  frissonne  en  s'approchant  du  tien. 
Plus  près  encor,  je  sens  avec  délice 
Ton  sein  brûlant  palpiter  sous  le  mien. 
Ah  !  laisse-moi,  dans  mes  transports  avides , 
Boire  l'amour  sur  tes  lèvres  humides. 
Oui ,  ton  haleine  a  coulé  dans  mon  cœur, 
Des  voluptés  elle  y  porte  la  flamme  ; 
Objet  charmant  de  ma  tendre  fureur , 
Dans  ce  baiser  reçois  toute  mon  ame. 
A  ces  transports  succède  la  douceur 
D*un  long  repos.  Délicieux  silence , 
Calme  des  sens,  nouvelle  jouissance , 
Vous  donnez  seuls  le  suprême  bonheur  1 

Puissent  ainsi  s'écouler  nos  journées 
Aux  voluptés  en  secret  destinées  ! 
Qu'un  long  amour  m'assure  tes  attraits  ; 
Qu'un  long  baiser  nous  unisse  à  jamais. 
Laisse  gronder  la  sagesse  ennemie; 
Le  plaisir  seul  donne  un  prix  à  la  vie. 
Plaisirs,  transports,  doux  présens  de  Vénus  ! 
Il  faut  mourir  quand  a  vous  a  perdus! 


LIVRE     III. 

XII. 
LES    ADIEUX. 


Séjour  triste ,  asile  champêtre , 
Qu'un  charme  embeHit  à  mes  yeux , 
Je  vous  fuis  pour  jamais  peut-être! 
Recevez  mes  derniers  adieux. 
En  vous  quittant  mon  cœur  soupire. 
Ah!  plus  de  chansons,  plus  d'amours. 
Elëonore ,  oui ,  pour  toujours 
Près  de  toi  je  suspends  ma  lyre. 


LIVRE    QUATRIÈME 


Du  plus  malheureux  des  amans 
Elle  avait  essuyé  les  larmes , 
Sur  la  foi  des  nouveaux  sermens 
Ma  tendresse  était  sans  alarmes  ; 
J'en  ai  cru  son  dernier  baiser  ; 
Mon  aveuglement  fut  extrême. 
Qu'il  est  facile  d'abuser 
L'amant  qui  s'abuse  lui-même! 

Des  yeux  timides  et  baisses, 
Une  voix  naïve  et  qui  touche, 
Des  bras  autour  du  cou  passes , 
Un  baiser  donne  sur  la  bouche  , 
Tout  cela  n'est  point  de  l'amour. 

Ty  fus  trompé  jusqu'à  ce  jour. 

Je  divinisais  les  faiblesses  ; 

Et  ma  sotte  crédulité 

N'osait  des  plus  folles  promesses 

Soupçonner  la  sincérité  ; 

Je  croyais  sur-tout  aux  caresses. 


64  ÉLÉGIES. 

Hélas  !  en  perdant  mon  erreur , 
Je  perds  le  charme  de  la  vie. 
J'ai  par-tout  cherche  la  candeur , 
Par-tout  j'ai  vu  la  perfidie. 
Le  dégoût  a  flétri  mon  cœur. 
Je  renonce  au  plaisir  trompeur, 
Je  renonce  à  mon  infidèle  ; 
Et,  dans  ma  tristesse  mortelle, 
Je  me  repens  de  mon  bonheur. 


LIVRE     IV. 


IL 


C'en  est  donc  fait!  par  des  tyrans  cruels 
Maigre  ses  pleurs  à  l'autel  entraînée , 
Elle  a  subi  le  joug  de  l'hymënëe. 
Elle  a  détruit  par  des  nœuds  solennels 
Les  nœuds  secrets  qui  l'avaient  enchaînée. 

Et  moi  long-temps  exilé  de  ces  lieux , 
Pour  adoucir  cette  absence  cruelle 
Je  me  disais  :  Elle  sera  fidèle , 
J'en  crois  son  cœur  et  ses  derniers  adieux. 
Dans  cet  espoir,  j'arrivais  sans  alarmes. 
Je  tressaillis ,  en  arrêtant  mes  yeux 
Sur  le  séjour  qui  cachait  tant  de? charmes; 
Et  le  plaisir  faisait  couler  mes  larmes. 
Je  payai  cher  ce  plaisir  imposteur  ! 
Prêt  à  voler  aux  pieds  de  mon  amante , 
Dans  un  billet  tracé  par  l'inconstante 
Je  lis  son  crime ,  et  je  lis  mon  malheur. 
Un  coup  de  foudre  eût  été  moins  terrible. 
Eléonore  !  6  dieux  !  est-il  possible  ! 
Il  est  donc  fait  et  prononcé  par  toi 
L'affreux  serment  de  n'être  plus  à  moi  ? 
Eléonore  autrefois  si  timide , 


66  ÉLÉGIES. 

Éléonore  aujourd'hui  si  perfide, 
De  tant  de  soins  voilà  donc  le  retour  ! 
Voilà  le  prix  d'un  éternel  amour  ! 
Car  ne  crois  pas  que  jamais  je  t'oublie  : 
Il  n'est  plus  temps,  je  le  voudrais  en  vain  ; 
Et  maigre  toi  tu  feras  mon  destin  ; 
Je  te  devrai  le  malheur  de  ma  vie. 

En  avouant  ta  noire  trahison , 

Tu  veux  encor  m'arracher  ton  pardon  : 

Pour  l'obtenir ,  tu  dis  que  mon  absence 

A  tes  tyrans  te  livra  sans  défense. 

Ah  !  si  les  miens ,  abusant  de  leurs  droits , 

Avaient  voulu  me  contraindre  au  parjure, 

Et  m'enchaîner  sans  consulter  mon  choix  , 

L'amour  plus  saint,  plus  fort  que  la  nature  , 

Aurait  bravé  leur  injuste  pouvoir , 

De  la  constance  il  m'eût  fait  un  devoir. 

Mais  ta  prière  est  un  ordre  suprême  : 

Trompé  par  toi ,  rejeté  de  tes  bras , 

Je  te  pardonne,  et  je  ne  me  plains  pas  : 

Puisse  ton  cœur  te  pardonner  de  même  ! 


LIVRE     IV.  Gy 


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m. 

Bel  arbre,  pourquoi  conserver 

Ces  deux  noms  qu'une  main  trop  chère 

Sur  ton  écorce  solitaire 

Voulut  elle-même  graver? 

Ne  parle  plus  d'Éléonore  ; 

Rejette  ces  chiffrés  menteurs  : 

Le  temps  a  désuni  les  cœurs 

Que  ton  écorce  unit  encore. 


o 

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6cS  ÉLÉGIES. 


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IV. 
A   L'AMOUR. 


Dieu  des  amours ,  le  plus  puissant  des  dieux , 
Le  seul  du  moins  qu  adora  ma  jeunesse, 
11  m'en  souvient,  dans  ce  moment  heureux 
Où  je  fléchis  mon  ingrate  maîtresse , 
Mon  cœur  crédule  et  trompé  par  vous  deux , 
Mon  faible  cœur  jura  d'aimer  sans  cesse. 
Mais  je  révoque  un  serment  indiscret. 
Assez  long-temps  tu  tourmentas  ma  vie , 
Amour,  amour,  séduisante  folie. 
Je  t'abandonne  ^  et  même  sans  regret. 
Loin  de  Paphos  la  raison  me  rappelle  ; 
Je  veux  la  suivre  et  ne  plus  suivre  qu'elle. 

Pour  t'obéir  je  semblais  être  né  : 

Vers  tes  autels  dès  l'enfance  entraîné, 

Je  me  soumis  sans  peine  à  ta  puissance 

Ton  injustice  a  lassé  ma  constance  : 

Tu  m'as  puni  de  ma  fidélité. 

Ah  !  j'aurais  dû ,  moins  tendre  et  plus  volage , 

User  des  droits  accordés  au  jeune  âge  : 

Oui,  moins  soumis,  tu  m'aurais  mieux  traité. 


I 


LIVRE     IV. 
Bien  insensé  celui  qui  près  des  belles 
Perd  en  soupirs  de  précieux  instans! 
Tous  les  chagrins  sont  pour  les  cœurs  fidèles  ; 
Tous  les  plaisirs  sont  pour  les  inconstans. 


70  ÉLÉGIES. 


V%'V«  v-»'»»  fc^^r*  « 


Y. 


D'un  long  sommeil  j'ai  goûté  la  douceur: 
Sous  un  ciel  pur,  qu'elle  embellit  encore, 
.  A  mon  réveil  je  vois  briller  l'aurore; 
Le  dieu  du  jour  la  suit  avec  lenteur. 
Moment  heureux!  la  nature  est  tranquille, 
Zëphire  dort  sur  la  fleur  immobile , 
L'air  plus  serein  a  repris  sa  fraîcheur, 
Et  le  silence  habite  mon  asile. 
Mais  quoi  !  le  calme  est  aussi  dans  mon  cœur. 
Je  ne  vois  plus  la  triste  et  chère  image 
Qui  s'offrait  seule  à  ce  cœur  tourmenté  ; 
Et  la  raison  par  sa  douce  clarté 
De  mes  ennuis  dissipe  le  nuage. 
Toi  que  ma  voix  implorait  chaque  jour, 
Tranquillité  si  long-temps  attendue , 
Des  cieux  enfin  te  voilà  descendue , 
Pour  remplacer  l'impitoyable  Amour. 
J'allais  périr  ;  au  milieu  de  l'orage 
Un  sûr  abri  me  sauve  du  naufrage  ; 
De  l'aquilon  j'ai  trompé  la  fureur, 
Et  je  contemple,  assis  sur  le  rivage. 
Des  flots  grondans  la  vaste  profondeur. 
Fatal  objet,  dont  j'adorais  les  charmes. 


LIVRE     IV. 
A  ton  oubli  je  vais  m'accoutumer. 
Je  t'obëis  enfin  ;  sois  sans  alarmes  ; 
Je  sens  pour  toi  mon  ame  se  fermer. 
Je  pleure  encor  ;  mais  j'ai  cessé  d'aimer , 
Et  mon  bonheur  fait  seul  couler  mes  larmes. 


ÉLÉGIES. 


YI. 


J  ai  cherché  dans  l'absence  un  remède  à  mes  maux; 
J'ai  fui  les  lieux  charmans  qu'embellit  l'infidèle. 

Cache  dans  ces  forêts  dont  l'ombre  est  éternelle , 

« 

J'ai  trouvé  le  silence ,  et  jamais  le  repos. 

Par  les  sombres  détours  d'une  route  inconnue 

J'arrive  sur  ces  monts  qui  divisent  la  nue  : 

De  quel  étonnement  tous  mes  sens  sont  frappés  ! 

Quel  calme!  quels  objets!  quelle  immense  étendue! 

La  mer  paraît  sans  borne  à  mes  regards  trompés, 

Et  dans  l'azur  des  cieux  est  au  loin  confondue. 

Le  zéphir  en  ce  lieu  tempère  les  chaleurs  ; 

De  l'aquilon  par  fois  on  y  sent  les  rigueurs  ; 

Et  tandis  que  l'hiver  habite  ces  montagnes , 

Plus  bas  l'été  brûlant  dessèche  les  campagnes. 

Le  volcan  dans  sa  course  a  dévoré  ces  champs  ; 

La  pierre  calcinée  atteste  son  passage  : 

L'arbre  y  croît  avec  peine;  et  l'oiseau  par  ses  chants 

N'a  jamais  égayé  ce  lieu  triste  et  sauvage. 

Tout  se  tait,  tout  est  mort;  mourez,  honteux  soupirs, 

Mourez ,  importuns  souvenirs 

Qui  me  retracez  l'infidèle , 

Mourez ,  tunudtueux  désirs , 


i 


LIVRE     IV.  7^ 

Ou  soyez  volages  comme  elle. 

Ces  bois  ne  peuvent  me  cacher  ; 

Ici  même,  avec  tous  ses  charmes , 

L'ingrate  encor  me  vient  chercher  ; 

Et  son  nom  fait  couler  des  larmes 

Que  le  temps  aurait  dû  sécher. 
O  dieux  !  6  rendez-moi  ma  raison  égarée  ; 
Arrachez  de  mon  cœur  cette  image  adorée  ; 
Eteignez  cet  amour  qu'elle  vient  rallumer , 
Et  qui  remplit  encor  mon  ame  tout  entière. 

Ah  !  l'on  devrait  cesser  d'aimer 

Au  moment  qu'on  cesse  de  plaire. 

Tandis  qu'avec  mes  pleurs  la  plainte  et  les  regrets 

Coulent  de  mon  ame  attendrie , 

J'avance,  et  de  nouveaux  objets 

Interrompent  ma  rêverie. 
Je  vois  naître  à  mes  pieds  ces  ruisseaux  différens 
Qui,  changés  tout-à-coup  en  rapides  torrens , 
Traversent  à  grand  bruit  les  ravines  profondes , 
Roulent  avec  leurs  flots  le  ravage  et  l'horreur , 
Fondent  sur  le  rivage,  et  vont  avec  fureur 
Dans  l'Océan  troublé  précipiter  leurs  ondes. 
Je  vois  des  rocs  noircis,  dont  le  front  orgueilleux 

S'élève  et  va  frapper  les  cieux. 

Le  Temps  a  gravé  sur  leurs  cimes 

L'empreinte  de  la  vétusté. 


74  ÉLÉGIES. 

Mon  œil  rapidement  porté 
De  torrens  en  torrens,  d'abîmes  en  abîmes , 

S'arrête  épouvanté. 
O  nature!  qu'ici  je  ressens  ton  empire! 
J'aime  de  ce  désert  la  sauvage  âpreté  ; 
De  tes  travaux  hardis  j'aime  la  majesté  ; 
Oui,  ton  horreur  me  plaît,  je  frissonne  et  j'admire. 

Dans  ce  séjour  tranquille ,  aux  regards  des  humains 

Que  ne  puis-je  cacher  le  reste  de  ma  vie  ! 

Que  ne  puis-jc  du  moins  y  laisser  mes  chagrins  î 

Je  venais  oublier  l'ingrate  qui  m'oublie , 

Et  ma  bouche  indiscrète  a  prononcé  son  nom  ; 

Je  l'ai  redit  cent  fois,  et  l'écho  solitaire 

De  ma  voix  douloureuse  a  prolongé  le  son  ; 

Ma  main  l'a  gravé  sur  la  pierre; 

Au  mien  il  est  entrelacé. 
Un  jour  le  voyageur,  sous  la  mousse  légère  , 

De  ces  noms  connus  à  Cythère 

Verra  quelque  reste  effacé. 
Soudain  il  s'écrira  :  Son  amour  fut  extrême , 
11  chanta  sa  maîtresse  au  fond  de  ces  déserts. 
Pleurons  sur  ses  malheurs ,  et  relisons  les  vers 

Qu'il  soupira  dans  ce  lieu  même. 


LIVRE   ly.  75 


VIL 


Il  faut  tout  perdre,  il  faut  vous  obéir. 

Je  vous  les  rends  ces  lettres  indiscrètes , 

De  votre  cœur  ëloquens  interprètes , 

Et  que  le  mien  eût  voulu  retenir  ; 

Je  vous  les  rends.  Vos  yeux  à  chaque  page 

Reconnaîtront  l'amour  et  son  langage , 

Nos  doux  projets,  vos  sermens  oubliés , 

Et  tous  mes  droits  par  vous  sacrifiés. 

C'était  trop  peu,  cruelle  Eléonore, 

De  m'arracher  ces  traces  d'un  amour 

Payé  par  moi  d'un  éternel  retour; 

Vous  ordonnez  que  je  vous  rende  encore^ 

Ces  traits  chéris  dont  l'aspect  enchanteur 

Adoucissait  et  trompait  ma  douleur. 

Pourquoi  chercher  une  excuse  inutile, 

En  reprenant  ces  gages  adorés 

Qu'aux  plus  grands  biens  j'ai  toujours  préférés  ? 

De  vos  rigueurs  le  prétexte  est  futile. 

Non ,  la  prudence  et  le  devoir  jaloux 

N'exigent  pas  ce  double  sacrifice. 

Mais  ces  écrits  qu'un  sentiment  propice 

Vous  inspira  dans  des  momens  plus  doux , 

Mais  ce  portrait,  ce  prix  de  ma  constance, 


7^  ÉLÉGIES. 

Que  sur  mon  cœur  attacha  votre  main , 
En  le  trompant,  consolaient  mon  chagrin  : 
Et  vous  craignez  d'adoucir  ma  souffrance  ; 
Et  vous  voulez  que  mes  yeux  désormais 
Ne  puissent  plus  s'ouvrir  sur  vos  attraits  ; 
Et  vous  voulez ,  pour  combler  ma  disgrâce, 
De  mon  bonheur  m'oter  jusqu'à  la  trace. 
Ah!  j'obéis,  je  vous  rends  vos  bienfaits. 
Un  seul  me  reste,  il  me  reste  à  jamais. 
Oui,  malgré  vous ,  qui  causez  ma  faiblesse, 
Oui ,  malgré  moi ,  ce  cœur  infortuné 
Retient  encore  et  gardera  sans  cesse 
Le  fol  amour  que  vous  m'avez  donné. 


LIVRE     IV.  77 


VIIT. 

Aimer  est  un  destin  charmant; 
C'est  un  bonheur  qui  nous  enivre , 
Et  qui  produit  l'enchantement. 
Avoir  aimé ,  c'est  ne  pkis  vivre  ; 
Hélas  !  c'est  avoir  acheté 
Cette  accablante  vérité , 
Que  les  sermens  sont  un  mensonge, 
Que  l'Amour  trompe  tôt  ou  tard  > 
Que  l'innocence  n'est  qu'un  art , 
Et  que  le  bonheur  n'est  qu'un  songe. 


78  ÉLÉGIES. 


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IX. 


Toi ,  qu  importune  ma  présence , 
A  tes  nouveaux  plaisirs  je  laisse  un  libre  cours; 
Je  ne  troublerai  plus  tes  nouvelles  amours  ; 
Je  remets  à  ton  cœur  le  soin  de  ma  vengeance. 
Ne  crois  pas  m'oublier;  tout  t'accuse  en  ces  lieux; 
Ils  savent  tessermens,  ils  sont  pleins  de  mes  feux, 

Ils  sont  pleins  de  ton  inconstance. 

Là ,  je  te  vis  pour  mon  malheur  : 

Belle  de  ta  seule  candeur , 

Tu  semblais  une  fleur  nouvelle, 

Qui ,  loin  du  zéphir  corrupteur , 

Sous  l'ombrage  qui  la  recèle 

S'épanouit  avec  lenteur. 
C'est  ici  qu'un  sourire  approuva  ma  tendresse  ; 
Plus  loin,  quand  le  trépas  menaçait  ta  jeunesse, 
Je  promis  à  l'Amour,  de  te  suivre  au  tombeau. 
Ta  pudeur,  en  ce  lieu,  se  montra  moins  farouche. 
Et  le  premier  baiser  fut  donné  par  ta  bouche  ; 
Des  jours  de  mon  bonheur  ce  jour  fut  le  plus  beau. 

Ici ,  je  bravai  la  colère 

D'un  père  indigné  contre  moi  ; 

Renonçant  à  tout  sur  la  terre , 

Je  jurai  de  n'être  qu'a  toi. 


I 


LIVRE     IV,  '  'jcy 

Dans  cette  alcôve  obscure...  ô  touchantes  alarmes! 
O  transports!  6  langueur  qui  fait  couler  mes  larmes! 
Oubli  de  l'univers!  ivresse  de  l'amour! 

O  plaisirs  passes  sans  retour! 
De  ces  premiers  plaisirs  l'image  séduisante 

Incessamment  te  poursuivra; 
Et,  loin  de  l'effacer,  le  temps  l'embellira. 

Toujours  plus  pure  et  plus  touchante 
Elle  empoisonnera  ton  coupable  bonheur , 
Et  punira  tes  sens  du  crime  de  ton  cœur  :  - 

Oui,  tes  yeux  prévenue  me  reverront  encore, 
Non  plus  comme  un  amant  tremblant  à  tes  genoux, 
Qui  se  plaint  sans  aigreur,  menace  sans  courroux , 

Qui  te  pardonne  et  qui  t'adore  ; 

Mais  comme  un  amant  irrite. 
Comme  un  amant  jaloux  qui  tourmente  le  crime, 
Qui  ne  pardonne  plus,  qui  poursuit  sa  victime. 

Et  punit  l'infidélité. 
Par-tout  je  te  suivrai,  dans  l'enceinte  des  villes. 
Au  milieu  des  plaisirs,  sous  les  forêts  tranquilles, 
Dans  l'ombre  de  la  nuit,  dans  les  bras  d'un  rival. 
Mon  nom  de  tes  remords  deviendra  le  signal. 
Eloigné  pour  jamais  de  cette  île  odieuse , 
J'apprendrai  ton  destin ,  je  saurai  ta  douleur  ; 

Je  dirai  :  Qu'elle  soit  heureuse  ! 
Et  ce  vœu  ne  pourra  te  donner  le  bonheur. 


8o 


ELEGIES. 


Par  cet  air  de  sérénité , 
Par  cet  enjoûment  affecté , 
D'autres  seront  trompés  peut-être , 
Mais  mon  cœur  vous  devine  mieux  ; 
Et  vous  n'abusez  point  des  yeux 
Accoutumés  à  vous  connaître. 
L'esprit  vole  à  votre  secours, 
Et,  malgré  vos  soins,  son  adresse 
Ne  peut  égayer  vos  discours  ; 
Vous  souriez,  mais  c'est  toujours 
Le  sourire  de  la  tristesse. 
Vous  cachez  en  vain  vos  douleurs  ; 
Vos  soupirs  se  font  un  passage  ; 
Les  roses  de  votre  visage 
Ont  perdu  leurs  vives  couleurs  ; 
Déjà  vous  négligez  vos  charmes, 
Ma  voix  fait  naître  vos  alarmes , 
Vous  abrégez  nos  entretiens , 
Et  vos  yeux  noyés  dans  les  larmes 
Evitent  constamment  les  miens. 
Ainsi  donc  mes  peines  cruelles 
Vont  s'augmenter  de  vos  chagrins  ! 
Malgré  les  dieux  et  les  humains, 


LIVRE     IV.  8i 

Je  le  vois,  nos  cœurs  sont  fidèles. 
Objet  du  plus  parfait  amour , 
Unique  charme  de  ma  vie , 
O  maîtresse  toujours  chérie , 
Faut-il  te  perdre  sans  retour  ! 
Ah  !  faut-il  que  ton  inconstance 
Ne  te  donne  que  des  tourmens! 
Si  du  plus  tendre  des  amans 
La  prière  a  quelque  puissance, 
Trahis  mieux  tes  premiers  sermens  ; 
Que  ton  cœur  me  plaigne  et  m'oublie. 
Permets  à  de  nouveaux  plaisirs 
D'effacer  les  vains  souvenirs 
Qui  causent  ta  mélancolie. 
J'ai  bien  assez  de  mes  malheurs. 
J'ai  pu  supporter  tes  rigueurs, 
Ton  inconstance ,  tes  froideurs , 
Et  tout  le  poids  de  ma  tristesse  ; 
Mais  je  succombe ,  et  ma  tendresse 
Ne  peut  soutenir  tes  douleurs. 


8a  ÉLÉGIES. 


XL 


Que  le  bonheur  arrive  lentement  ! 

Que  le  bonheur  s'éloigne  avec  vitesse! 

Durant  le  cours  de  ma  triste  jeunesse , 

Si  j'ai  vécu ,  ce  ne  fut  qu'un  moment. 

Je  suis  puni  de  ce  moment  d'ivresse. 

L'espoir  qui  trompe  a  toujours  sa  douceur , 

Et  dans  nos  maux  du  moins  il  nous  console  ; 

Mais  loin  de  moi  l'illusion  s'envole , 

Et  l'espérance  est  morte  dans  mon  cœur. 

Ce  cœur,  hélas!  que  le  chagrin  dévore, 

Ce  cœur  malade  et  surchargé  d'ennui 

Dans  le  passé  veut  ressaisir  encore 

De  son  bonheur  la  fugitive  aurore, 

Et  tous  les  biens  qu'il  n'a  plus  aujourd'hui  ; 

Mais  du  présent  l'image  trop  fidèle 

Me  suit  toujours  dans  ces  rêves  trompeurs , 

Et  sans  pitié  la  vérité  cruelle 

Vient  m'avertir  de  répandre  des  pleurs. 

J'ai  tout  perdu  ;  délire ,  jouissance , 

Transports  brûlans  ,  paisible  volupté  , 

Douces  erreurs ,  consolante  espérance  , 

J'ai  tout  perdu  ;  l'amour  seul  est  resté. 


LIVRE     IV.  83 


XII. 

Calme  des  sens,  paisible  Indifférence  , 
Léger  sommeil  d'un  cœur  tranquillisé  , 
Descends  du  ciel  ;  éprouve  ta  puissance 
Sur  un  amant  trop  long-temps  abusé. 
Mène  avec  toi  l'heureuse  Insouciance , 
Les  plaisirs  purs  qu'autrefois  j'ai  connus , 
Et  le  repos  que  je  ne  trouve  plus  ; 
Mène  sur-tout  l'Amitié  consolante 
Qui  s'enfuyait  à  l'aspect  des  Amours  , 
Et  des  beaux-arts  la  famille  brillante  , 
Et  la  raison  que  je  craignais  toujours. 
Des  passions  j'ai  trop  senti  l'ivresse  ; 
Porte  la  paix  dans  le  fond  de  mon  cœur  : 
Ton  air  serein  ressemble  à  la  sagesse , 
Et  ton  repos  est  presque  le  bonheur* 
Il  est  donc  vrai,  l'amour  n'est  qu'un  délire  ! 
Le  mien  fut  long  ;  mais  enfin  je  respire  , 
Je  vais  renaître  ;  et  mes  chagrins  passés  , 
Mon  fol  amour,  les  pleurs  que  j'ai  versés , 
Seront  pour  moi  comme  un  songe  pénible 
Et  douloureux  à  nos  sens  éperdus , 
Mais  qui,  suivi  d'un  réveil  plus  paisible , 
Nous  laisse  à  peine  un  souvenir  confus. 


84 


ELEGIES. 


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xni. 

Il  est  temps  ,  mon  Éléonore  , 
De  mettre  un  terme  à  nos  erreurs, 
Il  est  temps  d'arrêter  les  pleurs 
Que  l'amour  nous  dérobe  encore. 
Il  disparaît  l'âge  si  doux , 
L'âge  brillant  de  la  folie  ; 
Lorsque  tout  change  autour  de  nous  , 
Changeons ,  6  mon  unique  amie  ! 
D'un  bonheur  qui  fuit  sans  retour 
Cessons  de  rappeler  l'image  ; 
Et  des  pertes  du  tendre  Amour 
Que  l'Amitié  nous  dédommage. 


Je  quitte  enfin  ces  tristes  lieux 

Où  me  ramena  l'espérance , 

Et  l'Océan  entre  nous  deux 

Va  mettre  un  intervalle  immense. 

11  faut  même  qu'à  mes  adieux 

Succède  une  éternelle  absence  ; 

Le  devoir  m'en  fait  une  loi. 

Sur  mon  destin  sois  plus  tranquille  , 

Mon  nom  passera  jusqu'à  toi  : 

Quel  que  soit  mon  nouvel  asilo, 


LIVRE     IV.  85 

Le  tien  parviendra  jnsqu'à  moi. 
Trop  heureux  ,  si  tu  vis  heureuse  î 
A  cette  absence  douloureuse 
Mon  cœur  pourra  s'accoutumer. 
Mais  ton  image  va  me  suivre  ; 
Et  si  je  cesse  de  t'aimer  , 
Crois  que  j'aurai  cesse  de  vivre. 


86  ELEGIES. 


XIV. 


Cesse  de  in'affliger,  importune  Amitié. 

C'est  en  vain  que  tu  me  rappelles 
Dans  ce  monde  frivole  où  je  suis  oublié  : 
Ma  raison  se  refuse  à  des  erreurs  nouvelles. 
Oses-tu  me  parler  d'amour  et  de  plaisirs  ? 
Ai-je  encor  des  projets  ,  ai-je  encor  des  désirs  ? 
Ne  me  console  point  :  ma  tristesse  m'est  chère  ; 
Laisse  gémir  en  paix  ma  douleur  solitaire. 

Hélas  !  cette  injuste  douleur 

De  tes  soins  en  secret  murmure  ; 

Elle  aigrit  même  la  douceur 

De  ce  baume  consolateur 

Que  tu  verses  sur  ma  blessure. 

Du  tronc  qui  nourrit  sa  vigueur 

La  branche  une  fois  détachée 

Ne  reprend  jamais  sa  fraîcheur  ; 

Et  l'on  arrose  en  vain  la  fleur , 

Quand  la  racine  est  desséchée. 

De  mes  jours  le  fil  est  usé  , 
Le  chagrin  dévorant  a  flétri  ma  jeunesse  , 
Je  suis  mort  au  plaisir  ,  et  mort  à  la  tendresse. 
Hélas  !  j'ai  trop  aimé  ;  dans  mon  cœur  épuisé 

Le  sentiment  ne  peut  renaître. 


LIVRE     IV.  87 

Non,  non  ;  vous  avez  fui  pour  ne  plus  reparaître, 
Première  illusion  de  mes  premiers  beaux  jours  , 
Céleste  enchantement  des  premières  amours  , 
O  fraîcheur  du  plaisir  !  ô  volupté  suprême  ! 
Je  vous  connus  jadis  ,  et  dans  ma  douce  erreur  , 

J'osai  croire  que  le  bonheur 

Durait  autant  que  l'amour  même. 
Mais  le  bonheur  fut  court,  et  l'amour  me  trompait. 
L'amour  n'est  plus ,  l'amour  est  éteint  pour  la  vie  ; 
Il  laisse  un  vide  affreux  dans  mon  ame  affaiblie  ; 

Et  la  place  qu'il  occupait 

Ne  peut  être  jamais  remplie. 


FIJV    DES    ELEGIES. 


LA   JOURNÉE 

CHAMPÊTRE. 


IW 


LA    JOURNEE 

CHAMPÊTRE. 


Un  m'a  conté  qu'autrefois  dans  Palerme , 
Ville  où  l'Amour  eut  toujours  des  autels , 
L'amitié  sut  d'un  nœud  durable  et  ferme 
Unir  entre  eux  quatre  jeunes  mortels. 
Egalité  de  biens  et  de  naissance , 
Conformité  d'humeur  et  de  penchans  , 
Tout  s'y  trouvait;  l'habitude  et  le  temps 
De  ces  liens  assuraient  la  puissance. 
L'aîné  d'entrê^eux  ne  comptait  i)as  vingt  ans: 
C'était  Volmon  ,  de  qui  l'air  doux  et  sage 
Montrait  un  cœur  naïf  et  sans  détour , 
Et  qui  jamais  des  erreurs  du  bel  âge 
N'avait  connu  que  celles  de  l'amour. 
Loin  du  fracas  et  d'un  monde  frivole, 
Dans  un  réduit  préparé  de  leurs  mains, 
Nos  jeunes  gens  venaient  tous  les  matins 
De  l'amitié  tenir  la  douce  école. 
Ovide  un  jour  occupait  leurs  loisirs. 
Florval  lisait  d'une  voix  attendrie 
Ces  vers  touchans  où  l'amant  de  Julie 
De  l'âge  d'or  a  chanté  les  plaisirs. 


92  LA   JOURNÉE 

«  Cet  âge  heureux  ne  serait-il  qu'un  songe?» 
Reprit  Talcis ,  quand  Florvaicut  fini. 
«N'en  doutez  point,  lui  répondit  Volny ; 
Tant  de  bonheur  est  toujours  un  mensonge.  » 

FLORVAL. 

Et  pourquoi  donc  ?  toute  l'antiquité , 
Plus  près  que  nous  de  cet  âge  vanté, 
En  a  transmis  et  pleuré  la  mémoire. 

VOLWY. 

L'antiquité  ment  un  peu,  comme  on  sait; 
Il  faut  plutôt  l'admirer  que  la  croire. 
Ouvre  les  yeux ,  vois  fliomme  ;  et  ce  qu  il  est 
De  ce  qu  il  fut  te  donnera  l'histoire. 

TALCIS. 

L'enfant  qui  plut  par  ses  jeunes  attraits 
A  soixante  ans  conserve- t-il  ses  traits  ? 
L'homme  a  vieilli;  sans  doute  en  son  enfance 
Il  ne  fut  point  ce  qu'il  est  aujourd'hui. 
Si  l'univers  a  jamais  pris  naissance. 
Ces  jours  si  beaux  ont  dû  naître  avec  lui. 

VOLNY. 

Rien  ne  vieillit...» 

Volmon  alors  se  lève  : 
«  Mes  chers  amis',  tous  trois  vous  parlez  d'or  ; 
Mais  je  prétends  qu'il  vaudrait  mieux  encor 
Réaliser  entre  nous  ce  beau  rêve. 
Loin  de  Palerme,  à  l'ombre  des  vergers , 


CHAMPÊTRE.  9^ 

Pour  un  seul  jour  devenons  tous  bergers. 
Mais  gardons-nous  d'oublier  nos  bergères. 
De  l'innocence  elles  ont  tous  les  goûts  : 
Parons  leurs  mains  de  houlettes  légères  ; 
L'amour  champêtre  est,  dit-on,  le  plus  doux.» 
Avec  transport  cette  offre  est  écoutée  ; 
On  la  répète ,  et  chacun  d'applaudir  : 
Laure  et  Zulmis  voudraient  déjà  partir , 
Églé  sourit,  Nais  est  enchantée; 
On  fixe  un  jour;  et  ce  jour  attendu 
Commence  à  peine ,  on  part,  on  est  rendu. 

Sur  le  penchant  d'une  haute  montagne 

La  main  du  Goût  construisit  un  château , 

D'où  l'œil  au  loin  se  perd  dans  la  campagne. 

De  ses  côtés  part  un  double  coteau. 

L'un  est  couvert  d'un  antique  feuillage 

Que  la  cognée  a  toujours  respecté  ; 

Du  voyageur  il  est  peu  fréquenté. 

Et  n'offre  aux  yeux  qu'une  beauté  sauvage. 

L'autre  présente  un  tableau  plus  riant  : 

L'épi  jaunit  ;  Zéphire  en  s'égayant 

Aime  à  glisser  sur  la  moisson  dorée  ; 

Et  tout  auprès  la  grappe  colorée 

Fait  succomber  le  rameau  chancelant. 

Ces  deux  coteaux ,  arrondis  en  ovale , 

Forment  au  loin  un  vallon  spacieux, 


94  LA    JOURNÉE 

Dont  la  nature,  admirable  en  ses  jeux, 

A  bigarré  la  surface  inégale. 

Ici  s'élève  un  groupe  d'orangers 

Dont  les  fruits  d'or  pendent  sur  des  fontaines  ; 

Plus  loin  fleurit ,  sous  l'abri  des  vieux  chênes , 

Le  noisetier  si  chéri  des  bergers  ; 

A  quelques  pas  se  forme  Une  éminence  , 

D'où  le  pasteur  appelle  son  troupeau  ; 

De  là  son  œil  suit  avec  complaisance 

Tous  les  détours  d'un  paisible  ruisseau  : 

En  serpentant,  il  baigne  la  prairie , 

Il  fuit ,  revient  dans  la  plaine  fleurie 

Oii  tour-à-tour  il  murmure  et  se  tait , 

Se  rétrécit  et  coule  avec  vitesse , 

Puis  s'élargit  et  reprend  sa  paresse,  * 

Pour  faire  encor  le  chemin  qu'il  a  fait  : 

Mais  un  rocher  barre  son  onde  pure  ; 

Triste,  il  paraît  étranger  dans  ces  lieux; 

Son  ombre  au  loin  s'étend  sur  la  verdure  , 

Et  l'herbe  croît  sur  son  front  sourcilleux. 

L'onde,  à  ses  pieds,  revient  sur  elle-même. 

Ouvre  deux  bras  pour  baigner  ses  contours , 

S'unit  encore ,  et  dans  ces  champs  qu'elle  aime 

Va  sous  les  fleurs  recommencer  son  cours. 

Voilà  l'asile  oîi  la  troupe  amoureuse 
Vient  accomplir  le  projet  de  Volmon. 


CHAMPÊTRE.  gS 

Là  n'entrent  point  l'ëtiquette  orgueilleuse  , 
Et  les  ennuis  attachés  au  bon  ton. 
La  liberté  doit  régner  au  village. 
Un  jupon  court,  parsemé  de  feuillage , 
A  remplacé  Tenflure  des  paniers; 
Le  pied  mignon  sort  des  riches  souliers 
Pour  mieux  fouler  la  verdure  fleurie; 
La  robe  tombe  et  la  jambe  arrondie 
A  l'œil  charmé  se  découvre  à  moitié  ; 
De  la  toilette  on  renverse  l'ouvrage  ; 
Dans  sa  longueur  le  chignon  déployé 
Flotte  affranchi  de  son  triste  esclavage  ; 
La  propreté  succède  aux  ornemens  ; 
Du  corps  étroit  on  a  brisé  la  chaîne , 
Le  sein  se  gonfle  et  s'arrondit  sans  peine     ^ 
Dans  un  corset  noué  par  les  amans; 
Le  front ,  caché  sous  un  chapeau  de  roses, 
Ne  soutient  plus  le  poids  des  diamans  ; 
La  beauté  gagne  à  ces  métamorphoses  ; 
Et  nos  amis,  dans  leur  fidélité, 
Du  changement  goûtent  la  volupté. 

Dans  la  vallée  on  descend  au  plus  vite , 
Et  des  témoins  on  fuit  l'œil  indiscret; 
La  liberté ,  l'amour  et  le  secret , 
De  nos  bergers  forment  toute  la  suite. 
Déjà  du  ciel  l'azur  était  voilé , 


96  LA     JOURNÉE 

Déjà  la  Nuit  de  son  char  étoile 

Sur  ces  beaux  lieux  laissait  tomber  son  ombre  ; 

D'un  pied  léger  on  franchit  le  coteau , 

Et  ces  chansons  vont  réveiller  l'écho 

Qui  repos^iit  dans  la  caverne  sombre: 

«  Couvre  le  muet  univers , 
Parais,  Nuit  propice  et  tranquille, 
Et  fais  tomber  sur  cet  asile 
La  paix  qui  règne  dans  les  airs. 

«.  Ton  sceptre  impose  à  là  nature 
Un  silence  majestueux  ; 
On  n'entend  plus  que  le  murmurie 
Du  ruisseau  qui  coule  en  ces  lieux. 

«  Sois  désormais  moins  diligente , 
Belle  avant-courrière  du  jour; 
La  Volupté  douce  et  tremblante 
Fuit  et  se  cache  à  ton  retour. 

«  Tu  viens  dissiper  les  mensonges 
Qui  berçaient  les  tristes  mortels  ; 
Et  la  foule  des  jolis  songes 
S'enfuit  devant  les  maux  réels. 

«  Pour  nous ,  réveillons-nous  sans  cesse , 


CHA.MPÊTRE.  97 

Et  sacrifions  à  Venus. 
Il  vient  un  temps ,  6  ma  maîtresse , 
Où  l'on  ne  se  reveille  plus.  » 

Le  long  du  bois ,  quatre  toits  de  feuillage 

Sont  élevés  sur  les  bords  du  ruisseau  ; 

Et  le  sommeil ,  qui  se  plaît  au  village , 

N'oublia  point  cet  asile  nouveau. 

L'ombre  s'enfuit;  l'amante  de  Céphale 

De  la  lumière  annonçait  le  retour, 

Et,  s'appuyant  sur  les  portes  du  jour, 

Laissait  tomber  le  rubis  et  l'opale. 

Les  habitans  des  paisibles  hameaux 

Se  répandaient  au  loin  dans  la  campagne  ; 

La  cornemuse  éveillait  les  troupeaux  ; 

En  bondissant  les  folâtres  agneaux 

Allaient  blanchir  le  flanc  de  la  montagne  ; 

De  mille  oiseaux  le  ramage  éclatant 

De  ce  beau  jour  saluait  la  naissance. 

Volmon  se  lève ,  et  Zulmis  le  devance  : 

Leurs  yeux  charmés  avec  étonnement 

A  son  réveil  contemplent  la  nature. 

Ce  doux  spectacle  était  nouveau  pour  eux  ; 

Et  des  cités  habitans  paresseux , 

Ils  s'étonnaient  de  fouler  la  verdure, 

A  l'instant  même  oîi  tant  d'êtres  oisifs , 

Pour  échapper  à  l'ennui  qui  les  presse , 

7 


98  LA    JOURINÉE 

Sur  des  carreaux  dresses  par  la  mollesse 
Cherchent  en  vain  quelques  pavots  tardifs. 

Reine  un  moment,  déjà  la  jeune  Aurore 
Abandonnait  l'horizon  moins  vermeil  ; 
V^olny  soupire,  et  détourne  sur  Laure 
Des  yeux  chargés  d'amour  et  de  sommeil. 
A  ses  côtés  la  belle  demi-nue 
Dormait  encore  ;  une  jambe  étendue 
Semble  chercher  l'aisance  et  la  fraîcheur , 
Et  laisse  voir  ces  charmes  dont  la  vue 
Est  pour  l'amant  la  dernière  faveur. 
Sur  une  main  sa  tête  se  repose  ; 
L'autre  s'alonge,  et,  pendant  hors  du  lit , 
A  chaque  doigt  fait  descendre  une  rose. 
Sa  bouche  encore  et  s'entrouvre  et  sourit. 
Mais  tout-à-coup  son  paisible  visage 
S'est  coloré  d'un  vermillon  brillant. 
Sans  doute  alors  un  songe  caressant 
Des  voluptés  lui  retraçait  l'image. 
Volny ,  qui  voit  son  sourire  naissant , 
Parmi  les  fleurs  qui  parfument  sa  couche 
Prend  une  rose ,  et  près  d'elle  à  genoux , 
Avec  lenteur  la  passe  sur  sa  bouche , 
En  y  joignant  le  baiser  le  plus  doux. 

Pour  consacrer  la  nouvelle  journée , 


CHAMPETRE.  99 

On  dut  choisir  un  cantique  à  l'Amour. 

Il  exauça  l'oraison  fortunée, 

Et  descendit  dans  ce  riant  séjour. 

Voici  les  vers  qu'on  chantait  tour-à-tour  : 

«  Divinités  que  je  regrette , 
Hâtez-vous  d'animer  ces  lieux. 
Etres  charmans  et  fabuleux , 
Sans  vous  la  nature  est  muette. 

«  Jeune  épouse  du  vieux  Tithon , 
Pleure  sur  la  rose  naissante  ; 
Echo,  redeviens  une- amante; 
Soleil,  sois  encore  Apollon. 

«  Tendre  lo ,  paissez  la  verdure , 
Naïades ,  habitez  ces  eaux, 
Et  de  ces  modestes  ruisseaux 
Ennoblissez  la  source  pure. 

«  Nymphes,  courez  au  fond  des  bois, 
Et  craignez  les  feux  du  Satyre. 
Que  Philomèle  une  autre  fois. 
A  Progné  conte  son  martyre. 

«  Renaissez ,  Amours  ingénus  ; 
Reviens,  volage  époux  de  Flore; 


o  LA     JQURNÉE 

Ressuscitez,  Grâces,  Vénus; 
Sur  des  payens  régnez  encore. 
«  C'est  aux  champs  que  l'Amour  naquit; 
L'Amour  se  déplaît  à  la  ville. 
Un  bocage  fut  son  asile, 
Un  gazon  fut  son  premier  lit; 
Et  les  bergers  et  les  bergères 
Accoururent  à  son  berceau  ; 
Ij'azur  des  cieux  devint  plus  beau  ; 
Les  vents  de  leurs  ailes  légères 
Osaient  à  peine  raser  l'eau  ; 
Tout  se  taisait,  jusqu'à  Zéphire; 
Et  dans  ce  moment  enchanteur, 
La  nature  sembla  sourire. 
Et  rendre  hommage  à  son  auteur.  » 

Zulmis  alors  ouvre  la  bergerie , 

Et  le  troupeau  qui  s'échappe  soudain 

Co\irt  deux  à  deux  sur  l'herbe  rajeunie. 

Volmon  le  suit,  la  houlette  à  la  main. 

Un  peu  plus  loin ,  Florval  et  son  amante 

Gardent  aussi  les  dociles  moutons. 

Ils  souriaient,  quand  leur  bouche  ignorante 

Sur  le  pipeau  cherchait  en  vain  des  sons. 

Dans  un  verger  planté  par  la  nature. 

Où  tous  les  fruits  mûrissent  sans  culture  , 

La  jeune  Eglé  porte  déjà  ses  pas. 


CHAMPÊTRE.  loi 

Quand  les  rameaux  s'éloignent  de  ses  bras , 
L'heureux  Talcis  Fenlève  avec  mollesse  ; 
Il  la  soutient ,  et  ses  doigts  délicats 
Vont  dégarnir  la  branche  qu  elle  abaisse. 
A  d'autres  soins  Volny  s'est  arrêté  : 
Entre  ses  mains  le  lait  coule  et  ruisselle, 
Et  près  de  lui  son  amante  fidèle 
Durcit  ce  lait  en  fromage  apprêté. 

Aimables  soins!  travaux  doux  et  faciles  1 
Vous  occupez  en  donnant  le  repos  ; 
Bien  différens  du  tumulte  des  villes, 
Où  les  plaisirs  deviennent  des  travaux. 

Le  dieu  du  jour ,  poursuivant  sa  carrière , 
Règne  en  tyran  sur  l'univers  soumis. 
Son  char  de  feu  brûle  autant  qu'il  éclaire, 
Et  ses  rayons ,  en  faisceaux  réunis , 
D'un  pôle  à  l'autre  embrasent  l'hémisphère. 
Heureux  alors,  heureux  le  voyageur 
Qui  sur  sa  route  aperçoit  un  bocage 
Où  le  Zéphir ,  soupirant  la  fraîcheur , 
Fait  tressaillir  le  mobile  feuillage  ! 

Un  bassin  pur  s'étendait  sous  l'ombrage  : 
Je  vois  tomber  les  jaloux  vêtemens  ,' 
Qui,  dénoués  par  la  main  des  amans, 


VOIS  tomoer  les  jaloux  vêtemens  , 
li,  dénoués  parla  main  des  amans 


I02  LA     JOURNÉE 

Restent  épars  sur  l'herbe  du  rivage. 
Un  voile  seul  s'ëtend  sur  les  appas  : 
Mais  il  les  couvre  et  ne  les  cache  pas. 
Des  vêtemens  tel  fut  jadis  l'usage. 
Laure  et  Talcis ,  en  dépit  des  chaleurs , 
A  la  prairie  ont  dérobé  ses  fleurs, 
Et  du  bassin  ils  couvrent  la  surface. 
L'onde  gémit  ;  tous  les  bras  dépouillés 
Glissent  déjà  sur  les  flots  émaillés, 
Et  le  nageur  laisse  après  lui  sa  trace. 
En  vain  mes  vers  voudraient  peindre  leurs  jeux. 
Bientôt  du  corps  la  toile  obéissante 
Suit  la  rondeur  et  les  contours  moelleux. 
L'amant  sourit  et  dévore  des  yeux 
De  mille  attraits  la  forme  séduisante. 
Lorsque  Zulmis  s'élança  hors  du  bain , 
L'heureux  Volmon  l'essuya  de  sa  main. 
Qu'avec  douceur  cette  main  téméraire 
Se  promenait  sur  la  jeune  bergère , 
Qui  la  laissa  recommencer  trois  fois  ! 
Qu'avec  transport  il  pressait  sous  ses  doigts 
Et  la  rondeur  d'une  cuisse  d'ivoire , 
Et  ce  beau  sein  dont  le  bouton  naissant 
Cherche  à  percer  le  voile  transparent  ! 
Ce  doux  travail  fut  long,  comme  on  peut  croire  ; 
Mais  il  finit  :  bientôt  de  toutes  parts 
La  modestie  élève  des  remparts 


4 


CHAMPETRE.  io3 

Entre  ramante  et  l'amant  qui  soupire. 
Volmon  les  voit ,  et  je  l'entends  maudire 
Cet  art  heureux  de  cacher  la  laideur, 
Qu'on  décora  du  beau  nom  de  pudeur. 

Volny  s'avance;  et  prenant  la  parole  : 
«  Par  la  chaleur  retenus  dans  ces  lieux , 
Trompons  du  moins  le  temps  par  quelques  jeux, 
Par  des  récits ,  par  un  conte  frivole. 

«  On  sait  qu'Hercule  aima  le  jeune  Hylas. 
Dans  ses  travaux,  dans  ses  courses  pénibles, 
Ce  bel  enfant  suivait  toujours  ses  pas  ; 
Il  le  prenait  dans  ses  mains  invincibles  ; 
Ses  yeux  alors  se  montraient  moins  terribles , 
Le  fer  cruel  ne  couvrait  plus  son  bras , 
Et  l'univers,  et  Vénus  et  la  gloire, 
Etaient  déjà  bien  loin  de  sa  mémoire. 
Tous  deux  un  jour  arrivent  dans  un  bois 
Où  la  chaleur  ne  pouvait  s'introduire. 
En  attendant  le  retour  de  Zéphire, 
Le  voyageur  y  dormait  quelquefois. 
Notre  héros  sur  l'herbe  fleurissante 
Laisse  tomber  son  armure  pesante , 
Et  puis  s'alonge  et  respire  le  frais , 
Tandis  qu'Hylas  d'une  main  diligente 
D'un  dîné  simple  ayant  fait  les  apprêts , 


io4  LA     JOURNÉE 

Dans  le  vallon  qui  s'étendait  auprès 
S'en  va  puiser  une  eau  rafraîchissante. 
Il  voit  de  loin  un  bosquet  d'orangers , 
Et  d'une  source  il  entend  le  murmure; 
Il  court ,  il  vole  où  cette  source  pure 
Dans  un  bassin  conduit  ses  flots  légers. 
De  ce  bassin  les  jeunes  souveraines 
Quittaient  alors  leurs  grottes  souterraines  ; 
Sur  le  cristal  leurs  membres  déployés 
S'entrelaçaient  et  jouaient  avec  grâce  ; 
Ils  fendaient  l'onde,  et  leurs  jeux  variés 
Sans  la  troubler  agitaient  la  surface. 
Hylas  arrive ,  une  cruche  à  la  main , 
Ne  songeant  guère  aux  Nymphes  qui  l'admirent  ; 
Il  s'agenouille,  il  la  plonge,  et  soudain 
Au  fond  des  eaux  les  Naïades  l'attirent. 
Sous  un  beau  ciel ,  lorsque  la  nuit  paraît , 
Avez -vous  vu  l'étoile  étincelante 
Se  détacher  de  sa  voûte  brillante , 
Et  dans  les  flots  s'élancer  comme  un  trait  ? 
Dans  un  verger,  sur  la  fin  de  l'automne. 
Avez -vous  vu  le  fruit ,  dès  qu'il  mûrit , 
Quitter  la  branche  où  long-temps  il  pendit, 
Pour  se  plonger  dans  l'onde  qui  bouillonne  ? 
Soudain  il  part,  et  l'œil  en  vain  le  suit. 
Tel  disparaît  le  favori  d'Alcide. 
Entre  leurs  bras  les  Nymphes  l'ont  reçu; 


I 


CHAMPÊTRE.  io5 

Et  réchauffant  sur  leur  sein  demi-nu , 
L'ont  fait  entrer  dans  le  palais  humide. 
Bientôt  Hercule,  inquiet  et  troublé, 
Accuse  Hylas  dans  son  impatience; 
Il  craint ,  il  tremble ,  et  son  cœur  désolé 
Connaît  alors  le  chagrin  de  l'absence. 
Il  se  relève ,  il  appelle  trois  fois , 
Et  par  trois  fois ,  comme  un  souffle  insensible , 
Du  sein  des  flots  sort  une  faible  voix. 
Il  rentre  et  court  dans  la  forêt  paisible , 
Il  cherche  Hylas  ;  ô  tourment  du  désir  ! 
Le  jour  déjà  commençait  à  s'enfuir; 
Son  ame  alors  s'ouvre  toute  à  la  rage , 
La  terre  au  loin  retentit  sous  ses  pas. 
Des  pleurs  brûlans  sillonnent  son  visage , 
Terrible ,  il  crie  :  «  Hylas  !  Hylas  !  Hylas  !  » 
Du  fond  des  bois  Echo  répond  ;  Hylas  ! 
Et  cependant  les  folâtres  déesses 
Sur  leurs  genoux  tenaient  l'aimable  enfant , 
Lui  prodiguaient  les  plus  douces  caresses , 
Et  rassuraient  son  cœur  toujours  tremblant.  » 
Volny  se  tut  ;  les  naïves  bergères 
Ecoutaient  bien,  mais  ne  comprenaient  guères. 

L'antiquité ,  si  charmante  d'ailleurs , 
Dans  ses  plaisirs  n'était  pas  scrupuleuse, 
De  ses  amours  la  peinture  odieuse 


io6  LA     JOURNÉE 

Dépare  un  peu  ses  écrits  enchanteurs. 
Lorsque  ennuyé  des  baisers  de  sa  belle , 
Anacréon,  dans  son  égarement, 
Porte  à  Bathyle  un  encens  fait  pour  elle , 
Sa  voix  afflige  et  n'a  rien  de  touchant. 
Combien  de  fois ,  vif  et  léger  Catulle , 
En  vous  lisant  je  rougissais  pour  vous  ! 
Combien  de  fois ,  voluptueux  Tibulle , 
J'ai  repoussé  dans  mes  justes  dégoûts 
Ces  vers  heureux  qui  devenaient  moins  doux  ! 
Et  vous  encore ,  6  modeste  Virgile  ! 
Votre  ame  simple,  et  naïve,  et  tranquille, 
A  donc  connu  la  fureur  de  ces  goûts  ? 
Pour  Cupidon  quand  vous  quittez  les  Grâces , 
Cessez  vos  chants ,  et  rougissez  du  moins. 
On  suit  encor  vos  leçons  efficaces  ; 
Mais ,  pour  les  suivre ,  on  prend  de  justes  soins , 
Et  Ton  se  cache  en  marchant  sur  vos  traces. 
Vous  m'entendez ,  prêtresses  de  Lesbos , 
Vous,  de  Sapho  disciples  renaissantes? 
Ah  !  croyez-moi ,  retournez  à  Paphos  , 
Et  choisissez  des  erreurs  plus  touchantes. 
De  votre  cœur  écoutez  mieux  la  voix , 
Ne  cherchez  point  des  voluptés  nouvelles. 
Malgré  vos  vœux  la  nature  a  ses  lois , 
Et  c'est  pour  nous  que  sa  main  vous  fit  belles. 


CHAMPÊTRE.  107 

Mais  revenons  à  nos  premiers  plaisirs , 
Tournons  les  yeux  sur  la  troupe  amoureuse 
Qui  dans  un  bois,  refuge  des  zéphirs, 
Et  qu'arrosait  une  onde  paresseuse , 
Vient  d'apprêter  le  rustique  repas. 
La  propreté  veillait  sur  tous  les  plats. 
La  jeune  Flore ,  avec  ses  doigts  de  rose, 
Avait  de  fleurs  tapisse  le  gazon: 
Le  dieu  du  vin  dans  le  ruisseau  dépose 
Ce  doux  nectar  qui  trouble  la  raison  ; 
A  son  aspect  l'appétit  se  réveille  ; 
Le  fruit  paraît  ;  de  feuilles  couronné , 
En  pyramide  il  remplit  la  corbeille  ; 
Et  dans  l'osier  le  lait  emprisonné 
I    Blanchit  auprès  de  la  pêche  vermeille. 

De  ce  repas  on  bannit  avec  soin 

Les  froids  bons  mots  toujours  prévus  de  loin , 

Les  longs  détails  de  l'intrigue  nouvelle , 

Les  calembourgs  si  goûtés  dans  Paris , 

Des  complimens  la  routine  éternelle , 

Et  les  fadeurs  et  les  demi-souris. 

La  liberté  n'y  voulut  introduire 

Que  les  plaisirs  en  usage  à  Paphos  ; 

Le  sentiment  dictait  tous  les  propos , 

Et  l'on  riait  sans  projeter  de  rire. 

On  termina  le  festin  par  des  chants. 


[(,8  LA     JOURNÉE 

La  voix  d'Églé,  molle  et  voluptueuse, 
Fit  retentir  ses  timides  accens  ; 
Et  les  soupirs  de  la  flûte  amoureuse ,  ^ 
Mêles  aux  siens,  paraissaient  plus  touchans. 
L'eau  qui  fuyait,  pour  la  voir  et  l'entendre 
Comme  autrefois  n'arrêta  point  son  cours  ; 
Le  chêne  altier  n'en  devint  pas  plus  tendre  , 
Et  les  rochers  n'en  étaient  pas  moins  sourds  ; 
Rien  ne  changea  :  mais  l'oreille  attentive 
Jusques  au  cœur  transmettait  tous  ses  sons; 
En  les  peignant ,  sa  voix  douce  et  naïve 
Faisait  germer  les  tendres  passions. 
L'heureux  Volny ,  placé  vis-à-vis  d'elle , 
Volny ,  charmé  de  sa  grâce  nouvelle , 
Et  de  ses  chants  fidèle  admirateur , 
Applaudissait  avec  trop  de  chaleur. 
Eglé  se  tait ,  Volny  l'écoute  encore , 
Et  tient  fixés  ses  regards  attendris 
Sur  cette  houche  où  voltigent  les  ris , 
Et  d'oii  sortait  une  voix  si  sonore. 
Laure  voit  tout  ;  que  ne  voit  point  l'amour  î 
De  cet  oubli  son  ame  est  offensée  ; 
Et  pour  venger  sa  vanité  blessée. 
Elle  prétend  l'imiter  à  son  tour. 
Au  seul  ïalcis  elle  affecte  de  prendre 
Un  intérêt  qu'elle  ne  prenait  pas  ; 
Sa  voix  pour  lui  voulait  devenir  tendre  ; 


CHAMPÊTRE.  109 

Ses  yeux  distraits  voulaient  suivre  ses  pas  ; 
Et  quand  Volny  revint  h  sa  maîtresse  , 
Un  froid  accueil  affligea  sa  tendresse. 
Il  nomme  Laure ,  elle  ne  l'entend  plus  ; 
Il  veut  parler ,  on  lui  répond  à  peine. 
C'en  est  assez  ;  mille  soupçons  confus 
Ont  pénètre  dans  son  ame  incertaine. 
Amans,  amans,  voilà  votre  portrait  ! 
Un  sort  malin  vous  promène  sans  cesse 
Des  pleurs  aux  ris ,  des  ris  à  la  tristesse  ; 
Un  rien  vous  choque,  un  rien  vous  satisfait; 
Un  rien  détruit  ce  qu'un  rien  a  fait  naître  ; 
Tous  vos  plaisirs  sont  voisins  d'un  tourment , 
Et  vos  tourmens  sont  des  plaisirs  peut-être. 
Ah  !  l'on  dit  vrai,  l'Amour  n'est  quun.enfant. 

Volny  rêvait ,  à  sa  douleur  en  proie  ; 
Et  ses  amis  égayés  par  le  vin 
Remarquaient  peu  son  trouble  et  son  chagrin. 
Pour  modérer  les  excès  de  leur  joie, 
Zulmis  s'assied ,  et  leur  fait  ce  récit  ; 
Amour  dictait.  Amour  me  l'a  redit: 

«  Dans  ces  beaux  lieux  où  paisible  et  fidèle 
L'heureux  Ladon  coule  parmi  les  fleurs , 
Du  dieu  de  Gnide  une  jeune  immortelle 
Fuyait,  dit-on ,  les  trompeuses  douceurs  ; 


iio  LA     JOURNÉE 

C'était  Syrinx.  Pan  soupira  près  d'elle , 

Et  pour  ses  soins  n'obtint  que  des  rigueurs. 

Au  bord  du  fleuve,  un  jour  que  l'inhumaine 

Se  promenait  au  milieu  de  ses  sœurs , 

Pan  l'aperçoit,  et  vole  dans  la  plaine, 

Bien  résolu  d'arracher  ces  faveurs 

Que  l'amour  donne  et  ne  veut  pas  qu'on  prenne. 

A  cet  aspect,  tremblant  pour  ses  appas , 

La  Nymphe  fuit ,  et  ses  pieds  délicats , 

Sans  la  blesser,  glissent  sur  la  verdure. 

Déjà  la  fleur  qui  formait  sa  parure 

Tombe  du  front  qu'elle  crut  embellir; 

Et  balancés  sur  l'aile  du  Zépliir 

Ses  longs  cheveux  flottent  à  l'aventure. 

Tremblez ,  Syrinx  :  vos  charmes  demi-nus 

Vont  se  faner  sous  une  main  profane , 

Et  vous  allez  des  autels  de  Diane 

Passer  enfin  aux  autels  de  Vénus. 

«  Dieu  de  ces  bords ,  sauve-moi  d'un  outrage  !  » 

Elle  avait  dit;  sur  l'humide  rivage 

Son  pied  léger  s'arrête  et  ne  fuit  plus  ; 

Au  fond  des  eaux  l'un  et  l'autre  se  plongent; 

Sa  voix  expire  ;  et  dans  l'air  étendus 

Déjà  ses  bras  en  feuilles  se  prolongent; 

Son  sein  caché  sous  un  voile  nouveau 

Palpite  encore  en  changeant  de  nature  ; 

Ses  cheveux  noirs  se  couvrent  de  verdure  ; 


1 


CHAMPETRE.  m 

Et  sur  son  corps  qui  s'effile  en  roseau 
Les  nœuds  pareils,  arrondis  en  anneau, 
Des  membres  nus  laissent  voir  la  jointure. 
Le  dieu,  saisi  d'une  soudaine  horreur, 
S'est  arrêté.  Sous  la  feuille  tremblante 
Ses  yeux  séduits  et  trompés  par  son  cœur 
Cherchent  encor  sa  fugitive  amante. 
Mais  tout-à-coup  le  Zéphire  empressé 
Vient  se  poser  sur  la  tige  naissante , 
Et  par  ses  jeux  le  roseau  balancé 
Forme  dans  l'air  une  plainte  mourante. 
«  Ah  !  dit  le  dieu ,  ce  soupir  est  pour  moi  ; 
Trop  tard ,  hélas  !  son  cœur  devient  sensible. 
Nymphe  chérie  et  toujours  inflexible , 
J'aurai  du  moins  ce  qui  reste  de  toi.  » 
Parlant  ainsi ,  du  roseau  qu'il  embrasse 
Ses  doigts  tremblans  détachent  les  tuyaux  ; 
Il  les  polit,  et  la  cire  tenace 
Unit  entre  eux  les  différens  morceaux. 
Bientôt  sept  trous  de  largeur  inégale 
Des  tons  divers  ont  fixé  l'intervalle. 
Sa  bouche  alors  s'y  colle  avec  ardeur. 
Des  sons  nouveaux  l'heureuse  mélodie , 
De  ses  soupirs  imitant  la  douceur , 
Retentissait  dans  son  ame  attendrie. 
«  Reste  adoré  de  ce  que  j'aimais  tant, 
S'écria-t-il ,  résonne  dans  ces  plaines; 


112  LA     JOURNEE 

Soir  et  matin  tu  rediras  mes  peines, 
Et  des  amours  tu  seras  l'instrument.  » 
«  Je  le  vois  trop ,  reprit  la  jeune  Laure, 
On  ne  saurait  commander  aux  amours. 
Apollon  même ,  et  tous  ses  beaux  discours , 
Ne  touchent  point  la  Nymphe  qu'il  adore.  » 
— «Non,  dit  Florval ,  et  sur  le  Pinde  encore 
Ses  nourrissons,  de  lauriers  couronnés. 
Trouvent  souvent  de  nouvelles  Daphnës. 
La  vanité  sourit  à  leur  hommage  ; 
On  leur  prodigue  un  éloge  flatteur  ; 
Mais  rarement  de  l'amour  de  l'ouvrage 
La  beauté  passe  à  l'amour  de  l'auteur. 
Lorsque  Sapho  prenait  sa  lyre , 
Et  lui  confiait  ses  douleurs , 
Tous  les  yeux  répandaient  des  pleurs, 
Tous  les  cœurs  sentaient  son  martyre. 
Mais  ses  chants  aimés  d'Apollon , 
Ses  chants  heureux,  pleins  de  sa  flamme 
Et  du  désordre  de  son  ame. 
Ne  pouvaient  attendrir  Phaon. 
Gallus,  dont  la  muse  touchante 
Peignait  si  bien  la  volupté , 
Gallus  n'en  fut  pas  moins  quitté  ; 
Et  sa  Lycoris  inconstante 
Suivit ,  en  dépit  des  hivers , 
Un  soldat  robuste  et  sauvage 


CHAMPÊTRE. 

Qui  faisait  de  moins  jolis  vers , 
Et  n'en  plaisait  que  mieux,  je  gage. 
Pétrarque  (à  ce  mot  un  soupir 
Echappe  à  tous  les  cœurs  sensibles) , 
Pétrarque ,  dont  les  chants  flexibles 
Inspiraient  par-tout  le  plaisir, 
N'inspira  jamais  rien  à  Laure  ; 
Elle  fut  sourde  à  ses  accens. 
Et  Vaucluse  répète  encore 
Sa  plainte  et  ses  gémissemens> 


ii3 


«Waller  soupira  pour  sa  belle 
Les  sons  les  plus  mélodieux  ; 
Il  parlait  1^  langue  des  dieux, 
Et  Sacharissa  fut  cruelle. 


«  Ainsi  ces  peintres  enchanteurs , 

Qui  des  amours  tiennent  l'école, 

De  l'Amour  qui  fut  leur  idole 

N'éprouvèrent  que  les  rigueurs. 

Mais  leur  voix  touchante  et  sonore 

S'est  fait  entendre  à  l'univers  ; 

Les  Grâces  ont  appris  leurs  vers , 

Et  Paphos  les  redit  encore. 

I^urs  peines,  leurs  chagrins  d'un  jour 

Laissent  une  longue  mémoire  ; 

Et  leur  muse,  en  cherchant  l'amour. 


i/,  LA     JOURNÉE 

A  du  moins  rencontre  la  gloire.  » 

Florval  ainsi  critique  les  erreurs 
Dont  il  ne  peut  garantir  sa  jeunesse; 
Car  trop  souvent,  aux  rives  du  Permesse , 
Pour  le  laurier  il  néglige  les  fleurs. 

De  ces  récits  renchaînement  paisible 

Du  triste  amant  redoublait  le  chagrin; 

11  observait  un  silence  pénible. 

De  sa  maîtresse  il  se,  rapproche  enfin  : 

«Rassurez -vous,  je  vais  par  mon  absence 

Favoriser  vos  innocens  projets. 

— Il  n'est  plus  temps  d'éviter  ma  présence  ; 

J'ai  pénétré  vos  sentimens  secrets. 

— ^Un  autre  plaît,  et  Laure  est  infidèle. 

— A  vos  regards  une  autre  est  la  plus  belle. 

— En  lui  parlant ,  vous  avez  soupiré. 

— Vous  l'écoutiez,  et  vous  n'écoutiez  qu'elle. 

— Aimez  en  paix  ce  rival  adoré. 

— Soyez  heureux  dans  votre  amour  nouvelle. 

— Oubliez-moi. — Je  vous  imiterai.  » 

Volny  s'éloigne ,  et  pour  cacher  ses  larmes 

Du  bois  voisin  il  cherche  l'épaisseur. 

Laure  en  gémit  ;  les  plus  vives  alarmes 

Vont  la  punir  d'un  moment  de  rigueur. 

La  vanité  se  trouvant  satisfaite , 


CHAMPÊTRE.  iiS 

Bientôt  l'Amour  parle  en  maître  à  son  cœur  : 
Elle  maudit  sa  colère  indiscrète , 
S'accuse  seule,  et  cache  de  sa  main 
Les  pleurs  naissans  qui  mouillent  son  beau  sein. 

Le  regard  morne  et  ûxé  sur  la  terre , 

Volny  déjà ,  seul  avec  son  ennui , 

Etait  entre  dans  la  même  chaumière 

Que  sa  maîtresse  habitait  avec  lui. 

Faible ,  il  s'assied  sur  ce  lit  de  feuillage 

Si  bien  connu  par  un  plus  doux  usage. 

Là  tout-à-coup  ,  au  milieu  des  sanglots , 

Son  cœur  trop  plein  s'ouvre ,  et  laisse  un  passage 

A  la  douleur  qui  s'exhale  en  ces  mots  : 

«  Ah  !  je  lirais  d'un  œil  sec  et  tranquille 

De  mon  trépas  l'arrêt  inattendu  ; 

Mais  je  succombe  à  ce  coup  imprévu , 

Et  sous  son  poids  je  demeure  immobile. 

Oui ,  pour  jamais  je  renonce  aux  amours , 

A  l'amitié  cent  fois  plus  criminelle, 

Et  dans  un  bois  cachant  mes  tristes  jours , 

Je  haïrai  ;  la  haine  est  moins  cruelle.  » 

Tous  ses  amis  entrent  dans  ce  moment. 

Le  cœur  rempli  de  crainte  et  d'espérance , 

Laure  suivait;  elle  voit  son  amant, 

Et  dans  ses  bras  soudain  elle  s'élance. 

L'ingrat  Volny  ,  pressé  de  toutes  parts , 

8* 


ii6  LA     JOURNÉE 

Ne  voulut  point  se  retourner  vers  Laure; 

Il  savait  trop  qu'un  seul  de  ses  regards 

Eût  obtenu  ce  pardon  qu'elle  implore. 

«  Ah  !  dans  tes  yeux  mets  au  moins  tes  refus. 

«  —  Je  suis  trahi ,  non ,  vous  ne  m'aimez  plus.  » 

Sa  main  alors  repousse  cette  amante 

Qui  d'un  seul  mot  attendait  son  bonheur  ; 

Mais  aussitôt  condamnant  sa  rigueur , 

Il  se  retourne  et  la  voit  expirante. 

A  cet  aspect,  quelle  fut  sa  douleur  ! 

Il  la  saisit,  dans  ses  bras  il  la  presse, 

Étend  ses  doigts  pour  réchauffer  son  cœur  , 

Lui  parle  en  vam ,  la  nomme  sa  maîtresse, 

Et  de  baisers  la  couvre  avec  ardeur. 

De  ces  baisers  l'amoureuse  chaleur 

Rappelle  enfin  la  bergère  à  la  vie  ; 

Elle  renaît,  et  se  voit  dans  ses  bras. 

Quel  doux  moment  !  son  ame  trop  ravie 

Retourne  encore  aux  portes  du  trépas  ; 

Mais  son  ami  par  de  vives  caresses 

Lui  rend  encor  l'usage  de  ses  sens. 

Qui  peut  compter  leurs  nouvelles  promesses , 

Leurs  doux  regrets  ,  leurs  transports  renaissans? 

Chaque  témoin  en  devient  plus  fidèle. 

Églé  sur-tout  regardait  son  amant , 

Et  soupirait  après  une  querelle , 

Pour  le  plaisir  du  raccommodement. 


CHAMPETRE.  117 

La  troupe  sort ,  et  chacun  dans  la  plaine 

S'en  va  tresser  des  guirlandes  de  fleurs. 

Avec  plus  d'art  mariant  les  couleurs, 

Déjà  Talcis  avait  fini  la  sienne, 

Quand  sa  maîtresse ,  épiant  le  moment , 

D'entre  ses  doigts  l'arrache  adroitement , 

La  jette  au  loin ,  sourit ,  et  prend  la  fuite  ; 

Puis  en  arrière  elle  tourne  des  yeux 

Qui  lui  disaient:  Viens  donc  à  ma  poursuite. 

Il  la  comprit ,  et  n'en  courait  que  mieux. 

Mais  un  faux  pas  fit  tomber  la  bergère  , 

Et  du  zéphir  le  souffle  téméraire 

Vint  dévoiler  ce  qu'on  voile  si  bien. 

On  vit,  Eglé  !...  mais  non ,  l'on  ne  vit  rien  ; 

Car  ton  amant,  réparant  toutes  choses  , 

Jeta  sur  toi  des  fleurs  à  pleines  mains , 

Et  dans  l'instant  tous  ces  charmes  divins 

Furent  cachés  sous  un  monceau  de  roses. 

De  ses  deux  bras  le  berger  qui  sourit 

Entoure  Eglé  ,  pour  mieux  cacher  sa  honte  ; 

Et  ce  faux  pas  rappelle  à  son  esprit 

Ce  récit  court  et  qui  n'est  point  un  conte.   - 

«  Symbole  heureux  de  la  candeur  , 
Jadis  plus  modeste  et  moins  belle  , 
Du  lis  qui  naissait  auprès  d'elle 
La  rose  eut ,  dit-on  ,  la  blancheur. 


ii8  LA     JOURNÉE 

Elle  était  alors  sans  épine  , 
C'est  un  fait.  Écoutez  comment 
Lui  vint  la  ç  ouleur  purpurine  ; 
J'aurai  conté  dans  un  moment. 

«  Dans  ce  siècle  de  l'innocence 
Où  les  dieux ,  un  peu  plus  humains, 
Regardaient  avec  complaisance 
L'univers  sortant  de  leurs  mains  , 
Où  l'homme  sans  aucune  étude 
Savait  tout  ce  qu'il  faut  savoir  , 
Où  l'amour  était  un  devoir  , 
Et  le  plaisir  une  habitude , 
Au  temps  où  Saturne  régna  , 
Une  belle,  au  matin  de  l'âge  , 
Une  seule ,  notez  cela , 
Fut  cruelle ,  malgré  l'usage. 
L'histoire  ne  dit  pas  pourquoi  ; 
Mais  elle  avait  rêvé  ,  je  gage  , 
Et  crut  après  de  bonne  foi 
Qu'être  vierge  c'est  être  sage. 
Je  ne  veux  point  vous  raconter 
Par  quel  art  l'enfant  de  Cythère 
Conduisit  la  simple  bergère 
A  ce  pas  si  doux  à  sauter  : 
Dans  une  aventure  amoureuse  , 
Pour  le  conteur  et  pour  l'amant 


1 


CHAMPÊTRE. 
Toute  préface  est  ennuyeuse  ; 
Venons  bien  vite  au  dénoûment. 
Elle  y  vint  donc  ,  et  la  verdure 
Reçut  ses  charmes  faits  au  tour 
Qu'avait  arrondis  la  Nature 
Exprès  pour  les  doigts  de  l'Amour. 
Alors  une  bouche  brûlante 
Effleure  et  rebaise  à  loisir 
Ces  appas  voués  au  plaisir , 
Mais  qu'une  volupté  naissante 
N'avait  jamais  fait  tressaillir. 
La  Pudeur  voit ,  et  prend  la  fuite  ; 
Le  berger  fait  ce  qu'il  lui  plaît  ; 
La  bergère  tout  interdite 
Ne  conçoit  rien  à  ce  qu'il  fait  : 
11  saisit  sa  timide  proie  ; 
Elle  redoute  son  bonheur , 
Et  commence  un  cri  de  douleur     • 
Qui  se  termine  en  cri  de  joie. 

«  Cependant  du  gazon  naissant 
Que  foulait  le  couple  folâtre  , 
Une  rose  était  l'ornement  : 
Une  goutte  du  plus  beau  sang 
Rougit  tout-à-coup  son  albâtre. 
Dans  un  coin  le  fripon  d'Amour 
S'applaudissait  de  sa  victoire , 


'9 


120  LA     JOURNÉE 

Et  voulant  de  cet  heureux  jour 
Laisser  parmi  nous  la  mémoire  : 
«  Conserve  à  jamais  ta  couleur  ,  » 
Dit-il  à  la  rose  nouvelle  ; 
«  De  tes  sœurs  deviens  la  plus  belle  ; 
«  D'Hëbé  sois  désormais  la  fleur  ; 
«  Ne  croîs  qu'au  mois  où  la  nature 
«  Renaît  au  souffle  du  printemps , 
«  Et  d'une  beauté  de  quinze  ans 
«  Sois  le  symbole  et  la  peinture. 
«  Ne  te  laisse  donc  plus  cueillir 
«  Sans  faire  éprouver  ton  épine  ; 
«  Et  qu'en  te  voyant  on  devine 
«  Qu'il  faut  acheter  le  plaisir.  » 

«  Ce  récit  n'est  point  mon  ouvrage  ^ 
Et  mes  yeux  l'ont  lu  da^ns  Paphos^ 
A  mon  dernier  pèlerinage. 
En  apostille  étaient  ces  mots  : 
«  Tendres  amans ,  si  d'aventure 
«Vous  trouvez  un  bouton  naissant  j 
«  Cueillez  ;  le  bouton  en  s'ouvrant 
«  Vous  guérira  de  la  piqûre.  )> 

Florval  alors  s'assied  contre  un  ormeau. 
Sur  ses  genoux  ses  deux  mains  rapprochées 
Tiennent  d'Eglé  les  paupières  cachées  , 


CHAMPÊTRE.  '       121 

Et  de  son  front  portent  le  doux  fardeau. 
Tous  à  la  fois  entourent  la  bergère 
Qui  leur  présente  une  main  faite  au  tour  , 
Et  les  invite  à  frapper  tour-à-tour. 
Nais  approche  et  frappe  la  première  ; 
Pour  mieux  tromper,  elle  écarte  les  doigts , 
Et  sur  le  coup  fortement  elle  appuie. 
La  main  d'albâtre  en  fut  un  peu  rougie. 
Eglé  se  tourne ,  examine  trois  fois  , 
Et  sur  Volmon  laisse  tomber  son  choix. 
«  Ce  n'est  pas  lui  ;  replacez-vous  encore.  » 
Elle  obéit,  et  soudain  son  amant 
Avec  deux  doigts  la  touche  obliquement. 
«Oh!  pour  le  coup,  j'ai  bien  reconnu  Laure. 
«  Vous  vous  trompez ,  »  lui  dit-on  sur-le-champ  j 
Et  l'on  sourit  de  sa  plainte  naïve, 
oe'jà  Zulmis  lève  une  main  furtive  ; 
Mais  le  joueur ,  moins  juste  que  galant, 
Ouvre  ses  doigts,  et  permet  à  la  belle 
De  l'entrevoir  du  coin  de  la  prunelle 
Cette  fois  donc  Églé  devine  enfin. 
L'autre  à  son  tour  prend  la  place ,  et  soudain 
Sur  ses  beaux  doigts  qui  viennent  de  s'étendre 
Est  déposé  le  baiser  le  plus  tendre. 
«  Oh  !  c'est  Volmon  ,  je  le  reconnais  là.  » 
Volmon  se  tut ,  mais  son  souris  parla. 


122  LA     JOURNÉE 

Sur  le  gazon  la  troupe  dispersée 
Goûtait  le  frais  qui  tombait  des  rameaux. 
Volmon  rêvait  à  des  plaisirs  nouveaux  , 
Et  ce  discours  dévoila  sa  pensée  : 

«  L'histoire  dit  qu'à  la  cour  de  Cypris 
On  célébrait  une  fête  annuelle  , 
Où  du  baiser  l'on  disputait  le  prix. 
On  choisissait  des  belles  la  plus  belle  , 
Jeune  toujours,  et  n'ayant  point  d'amant. 
Devant  l'autel  sa  main  prêtait  serment  ; 
Puis  sous  un  dais  de  myrte  et  de  feuillage 
Des  combattans  elle  animait  l'ardeur  , 
Et  dans  ses  doigts  elle  tenait  la  fleur 
Qui  du  succès  devait  être  le  gage. 
Tous  les  rivaux ,  inquiets  et  jaloux  , 
Formant  des  vœux  ,  arrivaient  à  la  file  ; 
Devant  leur  juge  ils  ployaient  les  genoux  ; 
Et  chacun  d'eux  sur  sa  bouche  docile 
De  ses  baisers  imprimait  le  plus  doux. 
Heureux  celui  dont  la  lèvre  brûlante 
Plus  mollement  avait  su  se  poser  ! 
Heureux  celui  dont  le  simple  baiser 
Du  tendre  juge  avait  fait  une  amante  ! 
Soudain  sur  lui  les  regards  se  fixaient , 
Et  tous  peignaient  le  désir  et  l'envie  ; 
A  ses  cotés  les  fleurs  tombaient  en  pluie  ; 


CHAMPÊTRE.  i23 

Les  cris  joyeux  qui  dans  l'air  s'élançaient 
Le  faisaient  roi  de  l'amoureux  empire  ; 
Son  nom  chéri ,  mille  fois  répété  , 
De  bouche  en  bouche  était  bientôt  porté  , 
Et  chaque  belle  aimait  à  le  redire. 
Le  lendemain,  les  filles  à  leur  tour 
Recommençaient  le  combat  de  la  veille. 
Que  de  baisers  prodigués  en  ce  jour  ! 
L'heureux  vainqueur  sur  sa  bouche  vermeille 
De  ces  baisers  comparait  la  douceur  ; 
Plusieurs  d'entr  eux  surpassaient  son  attente  ; 
Ses  yeux ,  remplis  d'une  flamme  mourante , 
Laissaient  alors  deviner  son  bonheur  ; 
Ses  sens  noyés  dans  une  longue  ivresse 
Sous  le  plaisir  languissaient  abattus  : 
Aussi  le  soir  sa  bouche  avec  mollesse 
S'ouvrait  encore ,  et  ne  se  fermait  plus. 
Renouvelons  la  fête  de  Cythère  ; 
De  nos  baisers  essayons  le  pouvoir  ; 
Dans  l'art  heureux  de  jouir  et  de  plaire 
On  a  toujours  quelque  chose  à  savoir.  » 

«  Non  ,  dit  Églé ,  ce  galant  badinage 
Ne  convient  plus  dès  qu'on  a  fait  un  choix  ; 
Le  tendre  amour  ne  veut  point  de  partage  ; 
Et  tout  ou  rien  est  une  de  ses  lois.  » 


124  LA     JOURNÉE 

Zéphire  alors  commençant  à  renaître 
Vient  modérer  les  feux  brûlans  du  jour  ; 
Chacun  retourne  à  son  travail  champêtre  ; 
Disons  plutôt  à  celui  de  l'amour. 
Bois  favorable ,  et  qui  jamais  peut-être 
N'avais  prêté  ton  ombre  à  des  heureux  , 
Tu  fus  alors  consacré  par  leurs  jeux. 
Couché  sur  l'herbe  entre  les  bras  de  Laure, 
Volny  mourait  et  renaissait  encore  ; 
Et  sous  ses  doigts  la  pointe  du  couteau 
Grava  ces  vers  sur  le  plus  bel  ormeau  : 
«  Vous  qui  venez  dans  ce  bocage , 
A  mes  rameaux  qui  vont  fleurir 
Gardez-vous  bien  de  faire  outrage  : 
Respectez  mon  jeune  feuillage  ; 
Il  a  protégé  le  plaisir.  » 

Un  lit  de  fleurs  s'étendait  sous  l'ombrage  ; 
Ce  peu  de  mots  en  expliquait  l'usage  : 

«  Confident  de  mon  ardeur , 

Bosquet ,  temple  du  bonheur , 

Sois  toujours  tranquille  et  sombre  : 

Et  puisse  souvent  ton  ombre 

Cacher  aux  yeux  des  jaloux 

Une  maîtresse  aussi  belle  , 

Un  amant  aussi  fidèle  , 

Et  des  plaisirs  aussi  doux  !  » 


CHAMPÊTRE.  laS 

De  ses  rayons  précipitant  le  reste  , 
Phébus  touchait  aux  bornes  de  son  cours , 
Et  s'en  allait  dans  le  sein  des  Amours 
Se  consoler  de  la  grandeur  céleste  ; 
Son  disque  d'or  qui  rougit  l'horizon 
Ne  se  voit  plus  qu'à  travers  le  feuillage  ; 
Et  du  coteau  s'éloignant  davantage  , 
L'ombre  s'alonge  et  court  dans  le  vallon. 
Enfin  la  troupe  au  château  retournée 
De  la  cité  prend  le  chemin  poudreux  ; 
Mais  tous  les  ans  elle  vient  dans  ces  lieux 
Renouveler  la  champêtre  journée. 

ÉPILOGUE. 

C'était  ainsi  que  ma  muse  autrefois , 

Fuyant  la  ville  et  cherchant  la  nature  , 

De  l'âge  d'or  retraçait  la  peinture  , 

Et  s'égarait  sous  l'ombrage  des  bois. 

Pour  y  chanter ,  je  reprenais  encore 

Ce  luth  facile,  oublié  de  nos  jours, 

Et  qui  jadis  dans  la  main  des  Amours 

Fit  résonner  le  nom  d'Éléonore. 

Mon  cœur  naïf,  mon  cœur  simple  et  trompé, 

N'ayant  alors  que  les  goûts  de  l'enfance , 

A  tous  les  cœurs  prêtait  son  innocence  : 

Ce  rêve  heureux  s'est  bientôt  dissipé. 


196  LA     JOURNÉE     CHAMPÊTRE. 

D'un  doigt  léger  pour  moi  la  Parque  file 
Depuis  vingt  ans  de  cinq  autres  suivis  ; 
La  raison  vient  ;  j'entrevois  les  ennuis 
Qui  sur  ses  pas  arrivent  à  la  file  ; 
Mes  plus  beaux  jours  sont  donc  évanouis  ! 
Illusions,  qui  trompez  la  jeunesse, 
Amours  naïfs ,  transports  ,  première  ivresse , 
Ah  !  revenez.  Mais  ,  hélas  !  je  vous  perds  : 
Et  sur  le  luth  mes  mains  appesanties 
Veulent  en  vain  former  de  nouveaux  airs. 
Il  n'est  qu'un  temps  pour  les  douces  folies  ; 
Il  n'est  qu'un  temps  pour  les  aimables  vers. 


i 


ISNEL   ET   ASLÉGA 

POÈME. 


ISNEL   ET   ASLÉGA, 

POÈME. 


CHANT    PREMIER. 


JuE  noble  Égill,  ce  roi  de  riiarmonie, 
Dont  la  valeur  égala  le  génie , 
Long-temps  pressé  par  de  jeunes  héros, 
Cède  à  regret,  et  leur  parle  en  ces  mots  : 
Braves  guerriers ,  qui  poursuivez  la  gloire, 
Pourquoi  d'Égill  troubler  le  long  repos , 
Et  l'inviter  à  des  hymnes  nouveaux  ? 
Des  temps  passéa  le  Scalde  est  la  mémoire  ; 
Mais  sous  les  ans  je  succombe ,  et  ma  voix 
Ressemble  au  vent  qui  survit  à  l'orage  ; 
Son  souffle  à  peine  incline  le  feuillage , 
Et  son  murmure  expire  au  fond  des  bois. 
De  vos  aïeux ,  qu'admira  mon  enfance , 
Le  souvenir  occupe  mon  silence. 
Plus  fiers  que  vous ,  ils  affrontaient  les  mers. 
Leur  pied  foula  ces  rivages  déserts. 

9 


i3o  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Levez  les  yeux  ^  voyez  sur  ces  collines 
Ces  murs  détruits ,  ces  pendantes  ruines , 
Et  ces  tombeaux  que  la  ronce  a  couverts. 
Un  seul ,  formé  de  pierres  entassées , 
Fut  par  mes  mains  élevé  :  jour  fatal  ! 
Ami  d'Égill,  digne  fils  d'Ingisfal, 
Sur  toi  toujours  s'arrêtent  mes  pensées. 
Vaillant  Isnel ,  sous  la  tombe  tu  dors 
Près  d'Asléga;  couple  sensible  et  tendre, 
Contre  l'oubli  je  saurai  vous  défendre , 
Et  l'avenir  entendra  mes  accords. 


Isnel  un  jour  dit  à  sa  jeune  amie  : 

«  Chère  Asléga ,  fille  de  la  beauté , 

Ton  regard  sei^l  à  mon  cœur  attristé 

Rend  le  bonheur  ;  ta  présence  est  ma  vie  : 

Mais  ton  amant  sera-t-il  ton  époux? 

Malgré  nos  vœux,  quel  obstacle  entre  nous! 

Dans  un  palais  où  brille  la  richesse 

Ton  heureux  père  élève  ta  jeunesse , 

Et  chaque  jour  des  messages  nouveaux 

A  ses  festins  invitent  les  héros. 

Du  mien ,  hélas  !  je  n'eus  pour  héritage 

Qu'un  toit  de  chaume,  un  glaive ,  et  son  courage 

Par  des  exploits  il  faut  te  mériter. 

Quoi  !  tes  beaux  yeux  se  remplissent  de  larmes  ! 

Chère  Asléga ,  tremble  de  m'arrêter. 


CHANT     I.  i3£ 

Mes  compagnons  ont  aiguisé  leurs  armes  ; 
Impatiens ,  avides  de  dangers , 
Ainsi  que  moi ,  sur  des  bords  étrangers 
Ils  vont  chercher  la  gloire  et  les  richesses. 
Au  fond  du  cœur  j'emporte  tes  promesses  , 
Et  sous  la  tombe  elles  suivront  Isnel  : 
Mais  quelquefois  dans  une  longue  absence 
L'espoir  s'éteint  ;  qu'un  gage  mutuel 
De  ton  amant  confirme  l'espérance  ; 
Que  tes  cheveux  sur  mon  casque  attachés  , 
Dans  les  périls  soutiennent  ma  vaillance , 
Et  que  les  miens ,  garans  de  ma  constance , 
Soient  quelquefois  par  tes  lèvres  touchés.  » 

Elle  approuva  cet  imprudent  échange  ; 
Et  d'un  baiser  y  joignant  la  douceur , 
Elle  rougit  d'amour  et  de  pudeur. 
Isnel  s'éloigne  :  autour  de  lui  se  range 
De  ses  guerriers  la  brillante  phalange  ; 
Tous  à  grands  cris  appellent  les  combats , 
Et  leurs  regards  promettent  le  trépas. 
Leur  jeune  chef  à  leur  tête  se  place  , 
Et  par  ces  mots  enflamme  leur  audace  : 

«  Braves  amis ,  nos  pères  ont  vaincu  ; 

De  leur  acier  l'éclair  a  disparu  ; 

Brillons  comme  eux  au  milieu  du  carnage. 


i32  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Leur  front  jamais  n'a  connu  la  pâleur, 
Jamais  la  mort  n'étonna  leur  courage , 
Ils  l'insultaient  par  un  souris  moqueur  y 
La  craindrez-vous  ?  le  faible  qui  l'évite , 
Par  la  frayeur  à  demi  désarmé , 
D'un  coup  plus  sûr  est  percé  dans  sa  fuite  ; 
Pour  lui  d'Odin  le  palais  est  fermé, 
Du  Valhalla  les  charmantes  déesses 
Ne  versent  point  au  lâche  l'hydromel. 
Quels  droits  a-t-il  au  banquet  solennel  ? 
Du  froid  Niflheim  les  ténèbres  épaisses 
Engloutiront  l'esclave  de  la  peur 
Qui  recula  dans  le  champ  de  l'honneur* 
Marchons ,  amis  ;  le  brave  doit  me  suivre , 
Le  brave  seul  :  si  la  mort  nous  surprend , 
Du  Valhalla  le  festin  nous  attend  : 
Mourir  ainsi ,  c'est  commencer  à  vivre.  » 

A  ce  héros  j'attachai  mon  destin. 

Je  parcourus  la  vaste  Biarmie , 

La  riche  Uplande,  et  ma  robuste  main 

D'un  noble  sang  fut  quelquefois  rougie. 

Le  nom  d'Isnel  répandait  la  terreur  , 

Et  l'étranger  à  ce  nom  tremble  encore  : 

Un  incendie  avec  moins  de  fureur 

Court  et  s'étend  sur  les  champs  qu'il  dévore. 

Mais  des  combats  la  sanglante  rigueur 


CHANT     I.  i33 

A  la  pitié  ne  fermait  point  son  cœur. 
Avec  la  mort  son  bras  allait  descendre 
Sur  un  guerrier  qu'il  avait  terrassé  ; 
Ce  guerrier  dit  :  «  Malheureuse  Ingelsé , 
Sur  le  chemin  pourquoi  viens-tu  m'attendre  ? 
Tes  yeux  en  pleurs  me  cherchent  vainement , 
En  vain  tes  pieds  parcourent  le  rivage , 
Plus  de  retour ,  sur  ce  lit  de  carnage 
Un  long  sommeil  retiendra  ton  amant.  » 
Isnel  s'arrête ,  à  cette  voix  touchante , 
Le  souvenir  de  sa  maîtresse  absente 
[I    S'est  réveillé  dans  son  cœur  attendri , 
Et  le  pardon  termine  sa  menace  : 
Sur  le  rocher  telle  se  fond  la  glace 
Que  vient  frapper  le  rayon  du  midi. 

Dans  les  momens  où  le  cri  de  la  guerre 
N'éveillait  plus  sa  bouillante  valeur, 
L'amour  charmait  son  repos  solitaire  ; 
Sa  voix  alors  chantait  avec  douceur  : 

«  Belle  Asléga ,  quand  l'aube  matinale 
Lève  sa  tête  au  milieu  des  brouillards , 
Sur  tes  cheveux  j'attache  mes  regards. 
Lorsque  du  jour  la  tranquille  rivale 
Jette  sur  nous  son  voile  ténébreux , 
Chère  Asléga ,  je  baise  tes  cheveux.. 


i3/»  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

«  Un  roi  m'a  dit  :  Ma  fille  doit  te  plaire  ; 
De  nos  climats  sa  beauté  fait  l'orgueil , 
Sa  flèche  atteint  le  timide  chevreuil , 
Sa  lyre  est  douce ,  et  sa  voix  est  légère  ; 
De  ses  amans  sois  le  rival  heureux. 
IVI^ais  d'Asléga  j'ai  baisé  les  cheveux. 

«  J'ai  vu  Rismé  :  d'une  gorge  arrondie 
Ses  cheveux  noirs  relèvent  la  blancheur , 
D'un  frais  bouton  sa  bouche  a  la  couleur, 
Ses  longs  soupirs  et  sa  mélancolie 
Parlent  d'amour ,  l'amour  est  dans  ses  yeux. 
Mais  d'Asléga  j'ai  baisé  les  cheveux.* 

«  Je  sommeillais  :  une  fille  charmante 
Sur  mon  cjievet  se  penche  avec  douceur; 
Sa  puf-e  haleine  est  celle  de  la  fleur  : 
Jeune  étranger,  c'est  moi ,  c'est  une  amante 
Qui  de  son  cœur  t'offre  les  premiers  feux. 
Mais  d'Asléga  je  baisai  les  cheveux.  » 

Pendant  neuf  mois  sur  des  rives  lointaines 

Il  promena  son  glaive  destructeur; 

De  l'Océan  les  orageuses  plaines 

Ne  firent  point  reculer  sa  valeur. 

Les  rois  tremblans  l'invitaient  à  des  fêtes. 

Et  leurs  trésors  achetaient  son  oubli. 


CHANT     I.  i35 

De  ses  succès  son  cœur  enorgueilli 
Se  proposait  de  nouvelles  conquêtes. 
Un  soir  assis  près  d'un  chêne  enflammé^ 
Il  me  disait  :  «  Ami  de  mon  enfance , 
Roi  des  concerts,  pourquoi  ce  long  silence? 
Parle ,  retrace  à  mon  esprit  charmé 
Des  temps  passés  les  nobles  aventures. 
Le  nom  d'OIbrown  que  tout  bas  tu  murmures, 
Pour  mon  oreille  est  encore  nouveau. 
—  A  quelques  pas  s'élève  son  tombeau. 
Lui  dis-je;  il  dort  auprès  de  son  amie. 
Dans  les  forêts  qui  couvrent  la  Scanie 
Par  son  adresse  Olbrown  était  connu  : 
Vingt  fois  de  l'ours  à  ses  pieds  abattu 
Son  bras  nerveux  sut  dompter  la  furie  ; 
Frappé  par  lui  d'un  trait  inattendu  , 
Vingt  fois  des  cieux  l'aigle  tomba  sans  vie. 
Dans  l'âge  heureux  d'aimer  et  d'être  aimé , 
Aux  doux  désirs  son  cœur  long-temps  fermé 
De  la  beauté  méconnaissait  l'empire  : 
11  voit  Rusla ,  se  détourne  et  soupire. 
A  ses  genoux  il  portait  chaque  jour 
D'un  sanglier  la  hure  menaçante , 
Et  d'un  chevreuil  la  dépouille  sanglante. 
11  méritait,  il  obtint  son  amour. 
«  A  mes  regards  tu  seras  toujours  belle,» 
Répète  Olbrown  ;  un  sourire  charmant 


i36  ISNEL      ET     ASLÉGA. 

Dit  que  Rusla  sera  toujours  fidèle, 
jEt  pour  sceller  cette  union  nouvelle, 
Chacun  toucha  la  pierre  du  Serment. 

«  La  nuit  descend  ;  l'étoile  pacifique 
S'assied  au  nord  sur  un  lit  de  frimas. 
Près  d'un  torrent  qui  roule  avec  fracas 
Ses  flots  bourbeux ,  s'élève  un  toit  rustique  ; 
De  vieux  sapins  le  couvrent  de  leurs  bras  : 
C'est  là  qu'Olbrown  a  dirigé  ses  pas. 
Trois  fois  il  frappe ,  et  trois  fois  il  écoute 
Si  l'on  répond  à  ses  vœux  empressés. 
Il  n'entend  rien ,  et  dit  :  «  Ses  yeux  lassés 
«  Au  doux  sommeil  ont  succombé  sans  doute.  » 
Il  frappe  encore,  et  soudain  il  ajoute  : 
«  Belle  Rusla,  c'est  moi,  c'est  ton  amant 
«  Qui  vient  chercher  le  prix  de  sa  tendresse. 
«  Quoi  !  du  sommeil  est-ce  là  le  moment  ? 
«  Réveille-toi ,  Rusla ,  tiens  ta  promesse , 
«  Ne  tarde  plus  :  un  vent  impétueux , 
«  Un  vent  glacé  siffle  dans  mes  cheveux; 
«  Sous  un  ciel  pur  l'étoile  scintillante 
«Du  froid  naissant  atteste  la  rigueur; 
«  Ne  tarde  plus,  et  que  ma  voix  tremblante  y 
«  Belle  Rusla ,  passe  jusqu'à  ton  cœur.  » 

«  Un  long  soupir  échappé  de  sa  bouche 


CHANT     I.  i37 

Suivit  ces  mots  :  il  frappe,  et  cette  fois 
La  porte  cède  à  la  main  qui  la  touche. 
De  la  pudeur  il  ménagea  les  droits. 
Rusla  honteuse  a  voile  son  visage; 
Elle  rougit  de  ses  premiers  désirs , 
Elle  rougit  de  ses  premiers  plaisirs. 
Son  jeune  sein  du  cygne  offre  l'image, 
Quand  sur  un  lac  balancé  mollement 
Il  suit  des  flots  le  léger  mouvement. 
Dans  sa  tendresse  elle  est  timide  et  douce  : 
Tantôt  ses  bras  entourent  son  amant, 
Tantôt  sa  main  faiblement  le  repousse , 
Et  son  bonheur  fut  un  enchantement. 
Il  dura  peu,  la  trompette  éclatante 
Le  lendemain  rappela  les  guerriers. 
Rusla  frémit ,  et  sa  voix  gémissante 
Maudit  en  vain  les  combats  rneurtriers. 
Olbrown  y  court.  Seule  avec  sa  tristesse 
Vécut  alors  l'inquiète  Rusla. 
De  noirs  pensers  affligeaient  sa  tendresse. 
Combien  de  fois  de  pleurs  elle  mouilla 
Ce  lit  témoin  de  sa  première  ivresse  ! 
Combien  de  fois  sa  plaintive  douleur 
Redit  ces  mots  échappés  à  son  cœur! 

«  Dans  les  combats  ne  sois  point  téméraire  ; 
a  Crains  d'exposer  une  tête  si  chère, 


i38  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

«  Crains  pour  mes  jours ,  et  du  guerrier  puissant 

«  Ne  brave  point  le  glaive  menaçant. 

«  Mais  il  te  cherche  au  milieu  du  carnage; 

«  Tu  l'attendras,  je  connais  ton  courage, 

«  Tu  l'attendras;  que  de  pleurs  vont  couler! 

«  Le  trépas  seul  pourra  me  consoler.  ' 

«  Jeune  héros,  des  amans  le  modèle, 
«  Dans  le  sentier  où  la  gloire  t'appelle, 
«  Tes  premiers  pas  rencontrent  le  tombeau. 
«  Astre  charmant ,  astre  doux  et  nouveau, 
«  Tu  n'as  pas  lui  long-temps  sur  la  colline  ; 
«  De  ton  lever  que  ta  chute  est  voisine  ! 
c(  Tu  disparais;  que  de  pleurs  vont  couler  ! 
a  Le  trépas  seul  pourra  me  consoler.  » 

«  A  chaque  instant  inquiète ,  éperdue , 
Sur  un  rocher  que  la  mousse  a  couvert 
Elle  s'assied ,  et  du  vallon  désert 
Ses  yeux  en  vain  parcourent  l'étendue. 
Si  tout-à-coup  sur  le  chemin  poudreux 
Le  vent  élève  une  épaisse  poussière , 
Son  cœur  palpite,  elle  craint,  elle  espère, 
Sa  bouche  au  ciel  adresse  mille  vœux , 
Et  le  plaisir  brille  sur  son  visage 
Comme  l'éclair  qui  sillonne  un  nuage. 
Le  vent  s'appaise,  elle  voit  son  erreur. 


CHANT.     I.  i39 

Baisse  les  yeux ,  se  plaint  de  son  martyre , 
Laisse  échapper  une  larme ,  soupire , 
Et  du  rocher  descend  avec  lenteur. 

«  Après  six  mois  un  sinistre  murmure , 
Un  bruit  perfide  et  trop  accrédité 
Peignit  Olbrown  victorieux,  parjure, 
Sur  d'autres  bords  par  l'hymen  arrêté. 

«  Par  le  trépas  si  l'on  perd  ce  qu'on  aime , 
On  croit  tout  perdre,  un  voile  de  douleurs 
S'étend  sur  nous ,  le  chagrin  est  extrême , 
Et  cependant  il  n'est  pas  sans  douceurs  ; 
Mais  regretter  un  objet  infidèle , 
Pleurer  sa  vie,  et  rougir  de  nos  pleurs, 
C'est  pour  l'amour  le  plus  grand  des  malheurs. 
Belle  Rusla ,  cette  atteinte  cruelle 
Perça  ton  ame ,  et  depuis  ce  moment 
Vers  le  tombeau  tu  marchas  lentement. 
Dans  les  ennuis  se  flétrirent  ses  charmes,     • 
Ses  yeux  éteints  ne  trouvaient  plus  de  larmes. 
«  O  toi  qu'ici  rappellent  mes  soupirs , 
«  Dit-elle  enfin ,  ô  toi  qui  m'as  trahie , 
«  Que  le  remords  n'attriste  point  ta  vie  ! 
«Tandis  qu'ailleurs  tu  trouves  des  plaisirs, 
((  Moi ,  je  succombe  à  ma  douleur  mortelle  ; 
«  D'un  long  sommeil  je  m'endors  en  ces  lieux, 


i4o  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

«  Et  le  rayon  de  l'aurore  nouvelle 
«  Sans  les  ouvrir  tombera  sur  mes  yeux.  » 

((  L'infortune  qui  ne  pouvait  l'entendre 

Quittait  alors  les  rivages  lointains  ; 

Il  espérait,  toujours  fidèle  et  tendre, 

Avec  l'amour  couler  des  jours  sereins. 

«  Rusla ,  mon  cœur  a  gardé  ton  image  ; 

a  Ton  nom  sacré ,  dans  l'horreur  des  combats , 

«  A  fait  ma  force  ;  et  bientôt  dans  tes  bras 

a  Je  recevrai  le  prix  de  mon  courage.  » 

Disant  ces  mots ,  d'un  pas  précipité 

11  traversait  la  plaine  et  le  village. 

Un  doux  espoir  brillait  sur  son  visage. 

Il  voit  enfin  cet  asile  écarté , 

Ce  simple  toit  qu'il  croyait  habité  ; 

Mais  à  l'entour  règne  un  profond  silence. 

Il  entre ,  il  cherche ,  et  cherche  vainement. 

Que  fera-t-il?  inquiet,  il  balance, 

Et  sur  le  seuil  il  s'arrête  un  moment.  . 

Déjà  son  air  devient  rêveur  et  sombre.  I 

A  quelques  pas ,  sur  le  bord  d'un  ruisseau , 

Ses  yeux  enfin  découvrept  un  tombeau 

Qu'un  chêne  épais  protégeait  de  son  ombre. 

A  cet  aspect  de  crainte  il  recula. 

D'un  pied  tremblant  sur  l'aride  bruyère 

Il  marche,  approche,  et,  penché  sur  la  pierre, 


I 


CHANT     I.  i4i 

Il  lit  :  Tombeau  de  la  jeune  Rusla.  » 

Isnel  écoute ,  et  son  ame  se  trouble  ; 
A  chaque  mot  sa  tristesse  redouble  ; 
Mille  pensers  tourmentaient  son  esprit. 
Mais  le  sommeil  sur  ses  yeux  descendit, 
Et  dans  un  songe  il  vit  sa  bien-aimée 
Pâle ,  mourante  et  d'ennuis  consumée, 
Le  lendemain  il  dit  à  ses  héros  : 
«  Amis,  la  gloire  a  suivi  nos  drapeaux. 
Et  nos  succès  passent  notre  espérance  ; 
Arrêtons-nous,  et  que  notre  imprudence 
Ne  risque  point  le  fruit  de  nos  travaux.  » 

Avec  transport  les  guerriers  obéissent. 

Au  champ  natal  ils  retournent  joyeux; 

Et ,  déposant  l'acier  victorieux , 

Devant  l'amour  leurs  courages  fléchissent. 

Alors  pour  moi  commença  le  bonheur; 

Chère  Aïna,  des  belles  la  plus  belle, 

A  mes  regrets  je  suis  encor  fidèle,  *" 

Et  ton  image  est  toujours  dans  mon  cœur. 


■ 


CHANT     SECOND. 


Égill  pleurait,  pour  consoler  ses  larmes, 
ChacuTi  redit  cet  hymne  des  amours 
Oîi  d'Aïna  lui-même  en  ses  beaux  jours 
A  consacre  les  vertus  et  les  charmes. 
Ce  chant  heureux  par  degrés  ëclaircit 
Son  front  charge  d'une  sombre  tristesse  : 
En  souriant,  il  reprend  son  récit. 
Et  des  héros  il  instruit  la  jeunesse  : 

C'est  Isnel  seul  que  cherchent  tous  les  yeux. 
Il  se  dérobe  à  ces  soins  curieux  ; 
De  sa  maîtresse  il  aborde  le  père , 
Et  d'une  voix  ensemble  douce  et  fîère 
Par  ce  discours  il  explique  ses  vœux  : 

(c  La  pauvreté  fut  mon  seul  héritage. 
Et  du  besoin  j'ai  senti  la  rigueur; 
Mais  des  trésors  ont  payé  mon  courage. 
Et  d'Asléga  je  mérite  le  cœur. 

«  Trente  guerriers  avaient  juré  ma  perte , 


CHANT     II.  145 

Et  contre  moi  dirigeaient  leur  fureur; 
Mais  de  leur  sang  la  bruyère  est  couverte, 
Et  d'Asléga  je  mérite  le  cœur. 

«  Souvent  la  foudre  éclata  sur  ma  tête; 
Le  front  levé,  je  l'attendais  sans  peur. 
Et  je  criais  au  dieu  de  la  tempête  : 
Vois ,  d'Asléga  je  mérite  le  cœur. 

«  Sous  mon  vaisseau  que  fracassait  l'orage 
Tai  vu  des  mers  s'ouvrir  la  profondeur  ; 
Mais  je  sifflais  à  Taspect  du  naufrage, 
Et  d'Asléga  je  méritais  le  cœur. 

«  D'un  roi  puissant  j'arrachai  la  couronne  , 
Il  la  laissait  aux  pieds  de  son  vainqueur  : 
Règne',  lui  dis-je ,  Asléga  te  pardonne. 
Belle  Asléga,  j'ai  mérité  ton  cœur.  » 

«  Vaillant  Isnel,  ta  demande  est  tardive, 
Dit  le  vieillard;  ma  fille  pour  jamais 
Du  brave  Eric  habite  le  palais. 

—  Que  m'apprends-tu  ?  quoi  !  ta  fille  captive 
Est  au  pouvoir  d'un  lâche  ravisseur  ? 

—  A  l'hymen  seul  Éric  doit  son  bonheur. 

—  Elle  aurait  pu...!  Dieux!  quel  hymen  pour  elle. 
Et  quel  bonheur!  d'Éric  l'ame  est  cruelle, 


■ 


i44  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Les  noirs  soupçons  y  renaissent  toujours; 
Son  œil  est  faux  ;  l'injure  ouvre  sa  bouche; 
Ses  longs  sourcils,  son  air  dur  et  farouche, 
Sa  voix  sinistre  effrayaient  les  amours. 
—  Mon  amitié  protégea  son  enfance; 
Dans  son  palais  il  fixe  l'abondance  ; 
Trois  cents  guerriers  à  ses  ordres  soumis 
Lèvent  leurs  bras  contre  ses  ennemis. 
Qu'un  autre  hymen,  Isnel,  te  dédommage; 
Mille  beautés  appellent  ton  hommage.  » 
A  ce  discours  une  sombre  douleur 
Charge  son  front  et  passe  dans  son  cœur. 
Long-temps  il  marche ,  errant  et  solitaire  : 
Dans  le  vallon ,  sur  les  coteaux  voisins , 
Sans  but  il  court ,  et  la  sèche  bruyère 
Retentissait  sous  ses  pieds  incertains. 
Ce  n'était  plus  cette  voix  douce  et  tendre 
Qui  de  l'amour  exprime  le  tourment; 
Son  désespoir  murmure  tristement 
Des  mots  sans  suite ,  et  l'on  croyait  entendre 
Des  flots  lointains  le  sourd  mugissement. 
Puis  il  s'arrête  ;  appuyé  sur  sa  lance , 
Morne  et  terrible,  il  garde  le  silence, 
Et  sur  la  terre  il  fixe  ses  regards; 
Les  vents  sifflaient  dans  ses  cheveux  épars. 
Tel  un  rocher  qu'assiègent  les  nuages , 
Triste,  s'élève  au  milieu  des  déserts; 


CHANT     IL  145 

Ses  flancs  noircis  repoussent  les  e'clairs; 
Et  de  son  front  descendent  les  orages. 
Il  nomme  Eric  ;  à  ce  nom  détesté 
Son  œil  s'enflamme,  et  sa  main  d'elle-même 
Saisit  le  fer  qui  brille  à  son  coté. 
Il  nomme  aussi  l'infidèle  qu'il  aime , 
Et  des  soupirs  s'échappent  de  son  sein , 
Et  quelques  pleurs  soulagent  son  chagrin. 
Dans  les  ennuis  d'un  hymen  qu'elle  abhorre , 
Son  Asléga,  plus  malheureuse  encore, 
Gémit  aussi,  répand  aussi  des  pleurs, 
Et  dans  ces  mots  exhale  $es  douleurs  : 

«  Pardonne ,  Isnel  ;  un  père  inexorable 
Donna  ma  main  sans  écouter  mon  cœur. 
Ils  sont  passés  les  jours  de  mon  bonheur; 
Ils  sont  passés ,  et  le  chagrin  m'accable. 
Console-toi,  seule  je  dois  souffrir, 
T'aimer  encor,  te  pleurer  et  mourir. 

«  Pardonne,  hélas!  Quand  la  rose  nouvelle 
De  son  calice  échappe  en  rougissant , 
Elle  demande  un  souffle  caressant  : 
Si  tout-à-coup  l'ouragan  fond  sur  elle, 
A  peine  éclose  on  la  voit  se  flétrir , 
Languissamment  se  pencher ,  et  mourir. 


I 


i/|6  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

«Pardonne,  Isnel  :  sur  l'arbre  solitaire 
Une  colombe  attendait  son  ami  ; 
Sa  douce  voix  se  plaignait  à  demi  : 
Un  aigle  étend  sa  redoutable  serre  : 
Faible,  sous  l'ongle  on  la  voit  tressaillir, 
Aimer  encor,  palpiter,  et  mourir.» 

Disant  ces  mots ,  de  la  tour  élevée 

Ou  la  retient  un  époux  odieux, 

Sur  le  vallon  elle  porte  les  yeux. 

Mais  du  soleil  la  course  est  achevée; 

Sur  l'hémisphère  un  noir  manteau  s'étend. 

Le  ciel  est  froid,  orageux,  inconstant. 

Au  haut  des  monts  le  brouillard  s'amoncèle  , 

Des  vastes  mers  le  bruit  sourd  est  mêlé 

Au  bruit  des  vents ,  au  fracas  de  Ja  grêle 

Qui  rebondit  sur  le  toit  ébranlé. 

Bientôt  du  nord  les  subites  rafales 

Chassent  au  loin,  dispersent  les  brouillards, 

Et  du  milieu  des  nuages  épars 

L'azur  des  cieux  brille  par  intervalles. 

Transi  de  froid,  incertain  et  troublé, 

Le  Voyageur  s'égare  dans  sa  route  ; 

A  chaque  pas  il  s'arrête ,  il  écoute  ; 

Mais  d'un  torrent  que  la  pluie  a  gonflé 

Le  malheureux  touche  enfin  le  rivage  : 

D'un  pied  timide  il  sonde  Iç  passage, 


CHANT     II.  147 

Un  cri  s'échappe,  il  meurt;  les  loups  errans, 
L'ours  indomptable ,  et  les  chiens  dëvorans , 
A  ce  cri  seul ,  qu'un  triste  écho  renvoie , 
Couvrent  la  rive  et  demandent  leur  proie  ; 
Tous,  en  hurlant,  suivent  ce  corps  glacé, 
Jusqu'à  la  mer  par  le  courant  poussé, 

Pour  Aslcga  cette  nuit  menaçante 
A  des  attraits;  elle  aime  son  horreur. 
Mais  tout-à-coup  une  voix  gémissante, 
La  voix  d'Isnel ,  fait  tressaillir  son  cœur  ; 

«  Belle  Asléga  ,  belle,  mais  trop  coupable, 
Pour  arriver  jusqu'à  toi,  du  guerrier 
J'ai  déposé  l'étincelant  acier. 
Je  t'ai  perdue ,  et  le  chagrin  m'accable. 
En  d'autres  lieux  Isnel  ira  souffrir , 
T'aimer  encore,  et  combattre,  et  mourir, 

«  Jouis  en  paix  de  ta  flamme  nouvelle; 
Que  le  remords ,  ce  poison  des  plaisirs , 
N'attriste  point  tes  volages  désirs  ! 
Seul  je  serai  malheureux  et  fidèle. 
Tu  me  trahis  :  je  ne  sais  point  trahir; 
Je  sais  aimer,  et  combattre,  et  mourir. 

«  Mais  le  bonheur  est-il  fait  pour  le  crime  ? 


i48  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Jeune  Asléga,  crains  ton  nouvel  amour, 
Crains  sa  douceur,  crains  la  glace  d'un  jour 
Fragile  encore,  elle  cache  un  abîme. 
Adieu ,  perfide ,  adieu  ;  je  vais  te  fuir , 
T'aimer  encore,  et  combattre,  et  mourir.  » 

A  ce  reproche  Aslëga  trop  sensible 

Voulait  répondre  ;  un  bruit  inattendu 

Porte  l'effroi  dans  son  cœur  éperdu. 

C'est  son  époux  ;  menaçant  et  terrible , 

Il  fait  un  signe,  et  sa  garde  soudain 

Saisit  Isnel  qui  répétait  en  vain  : 

«  Faible  ennemi,  tu  m'as  vu  sans  défense; 

D'acier  couvert,  entouré  de  soldats. 

Tu  fonds  sur  moi  ;  lâche ,  ose  armer  mon  bras , 

Et  cherche  au  moins  une  noble  vengeance.  » 

Ce  fier  discours  est  à  peine  écouté. 

Dans  un  cachot  Isnel  précipité 

Garde  long-temps  un  silence  farouche , 

Le  désespoir  enfin  ouvre  sa  bouche  : 

a  Le  jour  bientôt  va  reparaître;  et  moi 

Je  vais  passer  dans  la  nuit  éternelle. 

La  nuit  !  que  dis-je?  Isnel ,  reviens  à  toi  : 

Du  Valhalla  le  grand  festin  t'appelle  ; 

C'est  là  qu'on  boit  la  vie  et  le  bonheur. 

En  m'approchant  de  ce  palais  auguste 

Dois-je  trembler?  non:  je  fus  brave  et  juste, 


CHANT     ïî.  149 

Aux  yeux  d'Odin  je  paraîtrai  sans  peur. 
Mais  sous  la  tombe  emporter  une  offense , 
Dans  un  cachot  en  esclave  périr  , 
Expirer  seul ,  sans  gloire  et  sans  vengeance  ! 
A  ce  penser,  de  rage  on  peut  pâlir.  » 

Au  dësesp  oir  tandis  qu'il  s'abandonne  , 

Sur  ses  deux  gonds  la  porte  avec  effort 

Tourne  et  s'entrouvre  ;  il  écoute ,  il  frissonne , 

Et  puis  il  dit  :  «  Frappe ,  enfant  de  la  mort.  » 

Mais  une  main  caressante  et  timide 

Saisit  la  sienne,  et  doucement  le  guide 

Hors  du  cachot.  «  Pourquoi  diffères-tu , 

Soldat  d'Eric  ?  frappe,  j'ai  trop  vécu.  » 

Une  autre  main  sur  ses  lèvres  s'avance. 

Et  par  ce  geste  ordonne  le  silence. 

Il  obéit,  et  sort  de  la  prison. 

L'astre  des  nuits  montait  sur  l'horizon , 

Et  lui  prêtait  sa  lumière  propice  : 

Il  reconnaît  sa  jeune  conductrice. 

«  Ciel  !  Asléga  ?  —  Moi-même ,  hâte-toi , 

Fuis ,  que  ton  pied  touche  à  peine  la  terre  ; 

Franchis  ce  mur ,  un  sentier  solitaire 

Jusqu'au  vallon... — M'échapper?  et  pourquoi  ? 

Il  fut  un  temps  où  j'ai  chéri  la  vie , 

Je  la  déteste  après  ta  perfidie. 

De  l'amour  seul  on  accepte  un  bienfait , 


l5o  ISNEL     Et     ASLÉGA. 

Pour  me  l'offrir,  quels  sont  tes  droits?  Je  reste. 
— Jamais  mon  cœur  de  cet  hymen  funeste 
Ne  fut  complice,  et  mon  père  a  tout  fait. 
Sauve  tes  jours  :  mes  craintes  sont  extrêmes. 
Un  seul  instant  peut  nous  perdre  tous  deux; 
Fuis  sans  retard. — Je  fuirai  si  tu  m'aimes. 
— Eh  bien,  fuis  donc— Moment  délicieux! 
Chère  Aslëga  !  tu  détournes  les  yeXix  ; 
Ta  main  s'oppose  à  ma  bouche  égarée. 
Viens  dans  mes  bras,  6  maîtresse  adorée!- 
Viens  sur  ce  cœur  que  seule  tu  remplis. 
— Eloigne-toi. — ^Tu  m'aimes ,  j'obéis.  » 
Il  part  ;  le  ciel  favorisait  sa  fuite  ; 
Des  assassins  il  trompe  la  poursuite. 
Je  réunis  ses  guerriers  généreux , 
Tous  font  serment  de  véiiger  son  outrage 
La  haine  encore  enflamme  leur  courage , 
Souvent  Eric  fut  injuste  pour  eux. 
Bientôt  Isnel,  comme  un  chêne  orgueilleux  y 
Lève  son  front;  sa  troupe  l'environne. 
Et  des  combats  l'hymne  bruyant  résonne  : 

«  Frappez  eiïsemble ,  intrépides  guerriers  ; 
Et  d'un  seul  coup  brisez  les  boucliers. 

«  Malheur  à  vous ,  si  vos  glaives  s'émoussent  ! 
Malheur  à  ceux  dont  le  pied  sans  vigueur 


CHANT     IL  ^5i 

Quitte  un  moment  le  sentier  de  l'honneur  ! 
L'herbe  et  la  ronce  aussitôt  y  repoussent. 

«  Frappez  ensemble ,  intrépides  guerriers  , 
Et  d'un  seul  coup  brisez  les  boucliers. 

«  Dans  les  combats  la  mort  n'est  qu'une  esclave 
Obéissante  au  bras  qui  la  conduit  : 
Elle  atteindra  le  lâche  qui  la  fuit, 
Elle  fuira  devant  le  fer  du  brave. 

«Frappez  ensemble,  intrépides  guerriers, 
Et  d'un  seul  coup  brisez  les  boucliers. 

«Le  brave  meurt;  sa  tombe  est  honorée, 
Des  chants  de  gloire  éternisent  son  nom  : 
Le  lâche  meurt;  l'habitant  du  vallon 
Marche  en  sifflant  sur  sa  tombe  ignorée. 


«Frappez ensemble,  intrépides  guerriers, 
Et  d'un  seul  coup  brisez  les  boucliers.  » 


CHANT     TROISIÈME. 


La  voix  d'Égill  allumait  le  courage, 
A  son  récit,  dans  un  transport  soudain, 
Chacun  répond  par  le  cri  du  carnage , 
Et  sur  le  fer  porte  aussitôt  sa  main. 

Nos  bataillons  s'étendaient  dans  la  plaine , 

Reprend  Egill  ;  et  le  roi  du  destin , 

Le  dieu  des  dieux,  le  redoutable  Odin, 

Était  assis  sous  cet  antique  frêne  , 

Arbre  sacré  dont  le  front  immortel 

S'élève  et  touche  à  la  voûte  du  ciel. 

Sur  le  sommet  un  aigle  aux  yeux  avides , 

Aux  yeux  perçans ,  aux  yeux  toujours  ouverts  , 

D'un  seul  regard  embrasse  l'univers. 

Odin  reçoit  ses  messages  rapides. 

Incessamment  un  léger  écureuil 

Part  et  revient,  la  voix  du  dieu  l'anime; 

Soudain  du  tronc  il  s'élance  à  la  cime , 

Et  de  la  cime  au  tronc  en  un  clin  d'œil 

Il  redescend  :  Odin  ,  lorsqu'il  arrive , 

Penche  vers  lui  son  oreille  attentive. 


CHANT     III.  i53 

Roi  des  combats,  tu  réglais  notre  sort, 
Et  des  héros  tu  prononçais  la  mort. 
«  Allez ,  dit-il ,  charmantes  Valkyries  ; 
De  leur  trépas  adoucissez  l'horreur , 
Et  conduisez  leurs  âmes  rajeunies 
Dans  ce  palais  ouvert  à  la  valeur.  » 

Du  sombre  Eric  les  phalanges  guerrières 
Se  rassemblaient  sur  les  noires  bruyères. 
Ses  bataillons  réunis  et  serrés , 
En  avançant  déployaient  par  degrés 
Un  large  front  :  tels  on  voit  des  nuages , 
Qui  dans  leurs  flancs  recèlent  les  orages. 
S'amonceler  sur  l'horizon  obscur. 
Croître ,  s'étendre  et  varier  leur  forme , 
S'étendre  encore ,  et  sous  leur  masse  énorme 
Des  vastes  cieux  envelopper  l'azur. 
Auprès  d'Eric  sont  trois  chefs  intrépides , 
Athol,  Evind,  Ornof,  tous  renommés 
Pour  leur  adresse ,  à  vaincre  accoutumés. 
Et  des  forêts  dévastateurs  rapides. 
Son  jeune  fils ,  l'aimable  et  beau  Slérin  , 
Joignant  la  force  aux  grâces  de  l'enfance , 
Au  premier  rang  impatient  s'élance  ; 
La  voix  d'Éric  le  rappelait  en  vain. 
Le  fier  Athol  à  ses  cotés  se  place , 
Et  par  ces  mots  pense  nous  arrêter  : 


54  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

«  Guerriers  d'un  jour,  d'où  vient  donc  votre  audace? 
Faibles  roseaux  qu'un  vent  léger  terrasse , 
A  l'ouragan  osez-vous  insulter  ?  » 
Il  poursuivait  avec  plus  d'insolence  ; 
Mais  un  caillou  qu'Isnel  saisit  et  lance 
L'atteint  au  front  :  il  recule  trois  pas , 
Ses  yeux  troubles  se  couvrent  d'un  nuage, 
Un  sang  épais  coule  sur  son  visage , 
Et  son  ami  le  soutient  dans  ses  bras. 

De  loin  d'abord  les  guerriers  se  provoquent; 
Bientôt  leurs  fers  se  croisent  et  se  choquent; 
De  tous  cotes  le  casque  retentit , 
L'acier  tranchant  sur  l'acier  rebondit, 
Des  traits  brisés  sur  l'herbe  s'amoncèlent^ 
Du  bouclier  jaillissent  mille  éclairs  , 
La  flèche  vole  et  siffle  dans  les  airs, 
Des  flots  de  sang  sur  les  armes  ruissellent , 
L'affreuse  Mort  élève  ses  cent  voix      . 
Et  cent  échos  gémissent  à  la  fois. 

Quel  est  ce  lâche  au  front  pâle  et  timide  ? 

Espère-t-il ,  par  sa  fuite  rapide, 

Se  dérober  à  la  lance  d'Isnel  ? 

Est-ce  en  fuyant  qu'on  échappe  au  tonnerre  ? 

Sans  gloire  il  tombe;  et  tourné  vers  la  terre , 

Son  œil  mourant  ne  revoit  pas  le  ciel. 


I 


CHANT     III.  i55 

D'un  cri  terrible  effrayant  sa  faiblesse. 
Du  noir  Niflheim  la  farouche  déesse , 
Hella  sur  lui  «élance  avec  fureur  :  » 
Contre  ce  monstre  il  lutte  ;  un  bras  vainqueur , 
Un  bras  d'airain  le  saisit  et  l'entraîne; 
Sur  des  glaçons  un  triple  nœud  l'enchaîne  , 
Rynsga  le  frappe,  et  prolonge  sans  fin 
Sa  soif  ardente  et  son  horrible  faim. 
Du  Valhalla  les  belles  messagères 
Planaient  sur  nous  brillantes  et  légères  : 
Un  casque  blanc  couvre  leurs  fronts  divins, 
Des  lances  d'or  arment  leurs  jeunes  mains , 
Et  leurs  coursiers  ont  l'éclat  de  la  neige. 
Du  brave  Ornof  préparez  le  cortège, 
Filles  d'Odin.  Cet  enfant  des  combats, 
Foulant  les  corps  des  guerriers  qu'il  terrasse , 
D'une  aile  à  l'autre,  et  sans  choix  et  sans  place  , 
Porte  le  trouble  et  sème  le  trépas  ; 
Ces  feux  subits  ,  qui  dans  la  nuit  profonde 
Fendent  les  airs  et  traversent  les  cieux , 
vSemblent  moins  prompts  :  Ornof  s'éteint  comme  eux. 
Isnel  a  Vu  sa  fureur  vagabonde , 
Et  fond  sur  lui  léger  comme  l'oiseau  : 
Scaldes  sacrés ,  élevez  son  tombeau. 
En  brave  il  meurt;  les  belles  Valkyries  , 
Du  grand  Odin  confidentes  chéries , 
En  les  touchant  rouvrent  soudain  ses  yeux; 


i56  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Un  sang  plus  pur  dëjà  gonfle  ses  veines  ; 

Du  firmament  il  traverse  les  plaines , 

Et  prend  son  vol  vers  le  séjour  des  dieux. 

Du  Valhalla  les  cent  portes  brillantes 

S'ouvrent  ;  il  voit  des  campagnes  riantes , 

De  frais  vallons ,  des  coteaux  fortunés , 

D'arbres,  de  fleurs  et  de  fruits  couronnés  : 

Là ,  des  héros  à  la  lutte  s'exercent , 

D'un  pied  léger  franchissent  les  torrens , 

Chassent  les  daims  sous  le  feuillage  errans  , 

Croisent  leurs  fers,  se  frappent,  se  renversent; 

Mais  leurs  combats  ne  sont  plus  que  des  jeux , 

La  pâle  Mort  n'entre  point  dans  ces  lieux. 

D'autres,  plus  loin,  sont  assis  sous  l'ombrage; 

Des  temps  passés  ils  écoutent  la  voix  : 

Le  Scalde  chante ,  et  chante  leurs  exploits , 

Un  noble  orgueil  colore  leur  visage. 

L'heure  s'écoule,  et  celle  du  festin 

Les  réunit  à  la  table  d'Odin. 

Sur  des  plats  d'or  Vérista  leur  présente 

Du  sanglier  la  chair  appétissante  ; 

Leur  voix  commande,  et  les  filles  du  ciel , 

Qui  du  palais  gardent  les  avenues , 

Belles  toujours  et  toujours  demi-nues , 

Versent  pour  eux  la  bière  et  l'hydromel. 

Isnel  dédaigne  une  gloire  nouvelle, 

Du  seul  Eric  il  demande  le  sang. 


CHANT     III.  i57 

Le  glaive  en  main  trois  fois  de  rang  en  rang 
Il  cherche  Eric,  trois  fois  son  cri  l'appelle; 
Mais  le  désordre ,  et  la  foule ,  et  le  bruit , 
Sauvent  trois  fois  le  rival  qu'il  poursuit. 

Du  jour  enfin  les  derniers  feux  expirent, 
L'ombre  sur  nous  s'épaissit  par  degrés , 
Les  combattans ,  à  regret  séparés  , 
Sur  les  coteaux  à  pas  lents  se  retirent. 
De  toutes  parts  des  chênes  enflammés 
D'un  nouveau  jour  nous  prêtent  la  lumière  ; 
De  toutes  parts  les  soldats  désarmés 
Font  les  apprêts  de  leur  fête  guerrière  ; 
Par  mes  accens  ils  étaient  animés. 

«  Buvez ,  chantez ,  valeureux  Scandinaves , 
Et  triomphez  dans  ces  combats  nouveaux  ; 
Buvez ,  chantez  ;  la  gaîté  sied  aux  braves , 
Et  le  festin  délasse  les  héros. 

«  L'homme  souvent  accuse  la  nature , 
De  son  partage  il  s'afflige  et  murmure. 
Que  veut  encor  ce  favori  du  ciel  ? 
Il  a  le  fer,  l'amour  et  l'hydromel. 

«  Buvez ,  chantez ,  valeureux  Scandinaves , 
Et  triomphez  dans  ces  combats  nouveaux  ; 


i58  ISNEL    ET     ASLÉGA. 

Buvez,  chantez;  la  gaîté  sied  aux  braves, 
Et  le  festin  délasse  les  héros. 

«Buvons  sur-tout  à  nos  jeunes  maîtresses  ,, 
A  leurs  attraits,  à  leurs  douces  promesses , 
A  ces  refus  que  suivront  les  faveurs  ; 
Mais  que  leur  nom  reste  au  fond  de  nos  cœurs. 

<c  Buvez ,  chantez ,  valeureux  Scandinaves  , 
Et  triomphez  dans  ces  combats  nouveaux  ; 
Buvez ,  chantez  ;  la  gaîté  sied  aux  braves , 
Et  le  festin  délasse  les  héros. 

«  Buvons  encore  à  nos  généreux  frères 
Qu'ont  moissonnés  les  lances  meurtrières  ; 
Gloire  à  leurs  noms  !  dans  le  palais  d'Odin 
Ils  sont  assis  à  l'éternel  festin. 

«Buvez,  chantez,  valeureux  Scandinaves, 
Et  triomphez  dans  ces  combats  nouveaux  ; 
Buvez ,  chantez  ;  la  gaîté  sied  aux  braves , 
Et  le  festin  délasse  les  héros.  » 

Les  yeux  d'Isnel  avec  inquiétude 
Semblaient  chercher  et  compter  ses  amis. 
«  A  mes  festins  Evral  était  admis. 
Dit-il  ensuite,  et  la  douce  habitude 


I 


CHANT     m.  i59 

Auprès  de  moi  le  ramenait  toujours. 
Où  donc  est-il  ?  dans  le  champ  du  carnage 
Mes  yeux  ont  vu  sa  force  et  son  courage  ; 
Un  aigle  ainsi  disperse  les  vautours  : 
Où  donc  est-il  ?  vous  gardez  le  silence  ! 
Vous  soupirez  !  l'ami  de  mon  enfance 
Dans  le  tombeau  disparaît  et  s'endort. 
O  du  guerrier  inévitable  sort  ! 
C'est  un  torrent  qui  ravage  et  qui  passe; 
Le  Scalde  seul  en  reconnaît  la  trace. 
Repose  en  paix,  toi  qui  ne  m'entends  plus  ! 
Approche  ,  Egill ,  puissante  est  ta  parole , 
Viens  relever  nos  esprits  abattus; 
Et  loin  de  nous  que  le  chagrin  s'envole.  » 

J'approche,  et  dis  :  «Le  redoutable  Odin 
Parut  un  jour  aux  yeux  du  jeune  El  vin. 
Tremblant  alors,  le  guerrier  intrépide 
Tombe  à  ses  pieds ,  et  courbe  un  front  timide. 
«  Ne  tremble  point,  dit  le  dieu;  ta  valeur 
«  Dans  les  combats  est  terrible  et  tranquille , 
«De  la  pitié  tu  connais  la  douceur, 
«De  l'orphehn  ton  palais  est  l'asile,    ilnjctf 'j.l 
«  Au  voyageur  avec  empressement 
«Tu  fais. verser  l'hydromel  et  la  bière, 
«  Jamais  ta  bouche ,  au  mensonge  étrangère, 
«  Ne  profana  la  pierre  du  Serment , 


i6o  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

a  Sur  l'homme  nu  qu'a  saisi  la  froidure 
«  Ta  main  étend  une  épaisse  fourrure  ; 
«  A  tes  vertus,  Elvin ,  je  dois  un  prix: 
«Forme  un  souhait,  soudain  je  l'accomplis. 
«  — L'homme  est  aveugle,  hélas  !  son  ignorance 
«  N'adresse  au  ciel  que  des  vœux  indiscrets  ; 
«Choisis  pour  moi.  —  J'approuve  ta  prudence. 
«  Tu  recevras  le  plus  grand  des  bienfaits.  » 
Le  même  jour  il  vit  sur  la  colline 
L'acier  briller;  au  combat  il  courut. 
Le  premier  trait  atteignit  sa  poitrine; 
Il  fut  percé,  tomba,  rit,  et  mourut.  » 

Isnel  répond  :  «Enfant  de  l'harilionie. 
Tu  rends  la  force  à  notre  ame  affaiblie  ; 
En  nous  charmant  ta  bouche  nous  instruit. 
Que  le  sommeil ,  dont  l'heure  passe  et  fuit , 
Tienne  un  moment  nos  paupières  fermées. 
Toi ,  brave  Eysler ,  entre  les  deux  armées 
Veille ,  attentif  aux  dangers  de  la  nuit.  » 

Eysler  s'avance  au  milieu  de  la  plaine; 
Le  bouclier  agité  par  son  bras 
Brillait  dans  l'ombre;  il  murmurait  tout  bas 
Ce  triste  chant  qu'on  entendit  à  peine  : 


«  Soufflez  sur  moi ,  vents  orageux  des  mers , 


CHANT     III.  i6i 

Sur  rennemi  tenez  mes  yeux  ouverts. 

«  Loups  affamés ,  hurlez  dans  les  ténèbres  ; 
Autour  de  moi  grondez,  fougueux  torrens; 
Fendez  les  airs,  météores  brillans; 
Sombres  hiboux ,  joignez  vos  cris  ftinèbres. 

«  Soufflez  sur  moi,  vents  orageux  des  mers, 
Sur  l'ennemi  tenez  mes  yeux  ouverts. 

«Belle  Gidda,  tu  soupires  dans  l'ombre; 
Tes  charme^  nus  attendent  les  amours, 
Et  sur  le  seuil  au  moindre  bruit  tu  cours  : 
Retire-toi ,  la  nuit  est  froide  et  sombre. 

«  Soufflez  sur  moi ,  vents  orageux  des  mers, 
Sur  l'ennemi  tenez  mes  yeux  ouverts. 


«  Le  givre  tombe  et  blanchit  le  feuillage , 
L'épais  brouillard  humecte  tes^  cheveux j^ 
Retire-toi  ;  dors ,  un  songe  amoureux 
Entre  tes  bras  placera  mon  image. 


VJS»    HkJ 


«  Soufflez  sur  moi,  vents  orageux  des  mers 
Sur  l'ennemi  tenez  mes  yeux  ouverts.  » 

Les  feux  mourans  décroissent  et  pâlissent, 


II 


62  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Et  de  la  nuit  les  voiles  s'épaississent. 

Viens ,  doux  Sommeil ,  descends  sur  les  héros. 

Des  songes  vains  agitent  leur  repos. 

L'un,  sur  un  arbre,  attend  à  leur  passage 

Les  daims  errans ,  qui  tombent  sous  ses  coups  ; 

L'autre  des  mers  affronte  le  courroux. 

Et  son  esquif  est  brisé  par  l'orage.  - 

L'un  dans  les  bois  est  surpris  par  un  ours. 

Il  veut  frapper  et  ses  mains  s'engourdissent, 

Il  voudrait  fuir  et  ses  genoux  flébbissent, 

Il  se  relève  et  retombe  toujours. 

Sur  le  torrent  un  autre  s'abandonne, 

Ses  bras  d'abord  nagent  légèrement , 

Contre  le  flot  qui  s'élève  et  bouillonne 

Bientôt  il  lutte ,  et  lutte  vainement  ; 

Le  flot  rapide  et  le  couvre  et  l'entraîne  ; 

Sur  le  rivage  il  voit  ses  compagnons. 

Et  veut  crier;  mais  sans  voix,  sans  haleine, 

A  peine  il  peut  former  de  faibles  sons. 

Un  autre  enfin  sur  l'arène  sanglante 

Combat  encore,  et  sa  hache  tranchante 

Ne  descend  point  sans  donner  le  trépas  ; 

Mais  tout-à-coup  son  invincible  bras 

Reste  enchaîné  dans  l'air ,  et  son  armure 

Tombe  à  ses  pieds;  le  fer  de  l'ennemi 

L'atteint  alors;  il  s'éveille  à  demi, 

Et  sur  son  flanc  il  cherche  la  blessure; 


CLHANT     III.  I6•^ 

Il  reconnaît  son  erreur ,  et  sourit. 
Dans  le  sommeil  tandis  qu'il  se  replonge , 
Le  sombre  Eric  murmure  avec  dépit 
Ce  chant  sinistre ,  et  l'ëcho  le  prolonge  : 

«  Je  suis  assis  sur  le  bord  du  torrent. 
Autour  de  moi  tout  dort,  et  seul  je  veille; 
Je  veille,  en  proie  au  soupçon  dévorant; 
Les  vents  du  nord  sifflent  à  mon  oreille , 
Et  mon  épée  effleure  le  torrent, 

((  Je  suis  assis  sur  le  bord  du  torrent. 
Fuis ,  jeune  Isnel ,  ou  retarde  l'aurore. 
Ton  glaive  heureux,  redoutable  un  moment, 
Vainquit  Ornof;  mais  Eric  vit  encore, 
Et  son  épée  effleure  le  torrent. 

«  Je  suis  assis  sur  le  bord  du  torrent. 
Sera-t-il  plaint  de  ma  coupable  épouse  ? 
Est-il  aimé  ce  rival  insolent? 
Tremble,  Asléga,  ma  fureur  est  jalouse. 
Et  mon  épée  effleure  le  torrent.  » 


CHANT     QUATRIÈME 


«  Illustre  Égill,  dit  Latmor^  dans  mon  ame 

Ta  voix  enfin  porte  un  trouble  fatal. 

J'aime,  et  l'hymen  est  promis  à  ma  flamme; 

Dois-je  aussi  craindre  un  odieux  rival  ? 

Je  hais  Eric ,  et  si  le  ciel  est  juste , 

De  la  beauté  cet  oppresseur  cruel 

Sera  puni.  Mais  dis-moi ,  chantre  auguste , 

Le  jeune  Oldulf  combattait  près  d'Isnel  ; 

De  mon  aïeul  Oldulf  était  le  frère, 

A  ce  guerrier  dont  la  gloire  m'est  chère 

Quel  bras  puissant  porta  le  coup  mortel  ?« 

Égill  répond  :  «Ami,  je  vais  t'instruire. 
O  des  héros  tyran  capricieux  ! 
O  de  l'amour  inévitable  empire  î 
Les  temps  passés  revivent  à  mes  yeux. 
Lève-toi  donc,  Eric;  l'aube  naissante 
Vers  l'orient  a  blanchi  l'horizon  ; 
De  tes  soldats  la  troupe  menaçante 
S'ébranle,  marche  et  couvre  le  vallon. 


I 


CHANT     IV.  ,< 

Isiiel  sourit  au  danger  qui  s'approche; 
D'un  œil  rapide  il  compte  ses  guerriers, 
S'étonne  et  dit  :  «  Pénible  est  le  reproche; 
Mais  au  combat  viendront-ils  les  derniers, 
Ces  deux  chasseurs  qui  devançaient  l'aurore? 
Oldulf,  Asgar,  dorment  àans  doute  encore, 
Et  sous  leur  main  leur  arc  est  détendu  : 
Paraîtront-ils  quand  nous  aurons  vaincu  ?  » 
Je  lui  réponds  :  «  Ces  enfans  de  l'épée 
N'ont  jamais  fui  dans  le  champ  de  l'honneur. 
D'ici  tu  vois  cette  roche  escarpée 
Qui  du  coteau  domine  la  hauteur  : 
Son  flanc  creusé  forme  une  grotte  obscure , 
D'épais  buissons  en  cachent  l'ouverture  : 
C'est  là  qu'Elveige  attendait  son  amant. 
De  là  sa  voix  s'exhalait  doucement  : 

»  Viens,  jeune  Oldulf,  l'ombre  te  favorise; 
Viens ,  me  voilà  sur  le  feuillage  assise  ;  ■'> 

Par  mes  soupirs  je  compte  les  momens; 
a  Pour  te  presser  mes  bras  déjà  s'étendent , 
«Mon  cœur  t'appelle  et  mes  lèvres  t'attendent;:  ^ 
«  Viens,  mes  baisers  seront  doux  et  brûlans. 

«  Cruel  Asgar,  je  hais  ton  œil  farouche; 

î(  Le  mot  d'amour  est  triste  sur  ta  bouchejotV  » 

«  Va ,  porte  ailleurs  cet  amour  insolente j  /ilio  / 


i66  ISNEL    ET    ASLÉGA. 

ce  Un  autre  enfin  à  mes  cotés  sommeille, 
«  A  mes  cotes  un  autre  se  réveille , 
«  Et  son  baiser  est  humide  et  brûlant. 

«  Mais  qui  peut  donc  arrêter  sa  tendresse  ? 

«  Pour  lui  je  veille,  et  pour  lui  ma  faiblesse 

«  Vient  d'écarter  les  jaloux  vêtemens. 

«  J'entends  du  bruit  ;  c'est  lui ,  de  sa  présence 

«Mon  cœur  m'assure  ,  et  mon  bonheur  commence. 

«  Baisers  d'amour ,  soyez  longs  et  brûlans.  » 

«  DW  pas  rapide  il  arrive  à  la  grotte 
Ce  jeune  Oldulf  ;  mais  d'un  autre  guerrier 
Il  voit  dans  l'ombre  étinceler  l'acier. 
Soupçon  cruel  !  son  ame  hésite  et  flotte; 
Il  dit  enfin  :  «  Quel  projet  te  conduit? 
«  Que  cherches-tu?  parle,  enfant  de  la  nuit. 
«  —  Faible  rival,  que  cherches-tu  toi-même? 
«  Réplique  Asgar  :  de  la  beauté  que  j'aime 
«  Je  suis  jaloux  ;  c'est  un  astre  nouveau 
«  Qui  pour  moi  seul  brille  sur  le  coteau.  » 
Le  fer  en  main ,  l'un  sur  l'autre  ils  s'élancent. 
D'Elveige  alors  le  cœur  est  alarmé; 
Elle  frémit,  et  ses  pieds  nus  s'avancent 
A  la  lueur  d'un  tison  enflammé. 
«  Viens ,  dit  Oldulf,  de  tes  vœux  infidèles 
«  Voilà  l'objet  :  perfide ,  tu  l'appelles  ; 


CHANT     IV. 

«  Mais  dans  la  mort  il  ira  te  chercher.  » 
Terrible  il  frappe,  et  la  tremblante  El veige 
Tombe  à  ses  pieds  comme  un  flocon  de  neige 
Qu'un  tourbillon  détache  du  rocher. 
Les  deux  rivaux  avec  un  cri  farouche 
Lèvent  soudain  leurs  bras  désespères; 
D'un  coup  pareil  leurs  flancs  sont  déchirés; 
Sur  la  bruyère  ils  roulent  séparés  : 
Le  nom  d'Elveige  expire  sur  leur  bouche, 
Et  de  leur  sein  s'échappent  sans  retour 
Le  sang,  la  vie,  et  la  haine  et  l'amour.  » 

Isnel  troublé  répond  avec  tristesse  i 
«  Gloire  éternelle  à  ces  jeunes  héros  ! 
Gloire  éternelle  à  leur  belle  maîtresse , 
Et  que  la  paix  habite  leurs  tombeaux  ! 
Faibles  humains ,  la  guerre  inexorable 
Autour  de  nous  répand  assez  d'horreurs; 
Le  tendre  amour,  l'amour  impitoyable 
Doit-il  encor  surpasser  ses  fureurs?» 

Contre  un  rocher  l'Océan  se  courrouce , 
Pour  l'ébranler  il  roule  tous  ses  flots  ; 
Mais  le  rocher  les  brise  et  les  repousse  : 
Tel  est  Isnel ,  en  butte  à  mille  assauts. 
On  voit  Eric  lever  sa  lourde  lance. 
Puis  s'arrêter ,  incertain  et  rêveur. 


i68  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

Un  noir  dessein  se  formait  dans  son  cœur  ; 
Il  méditait  le  crime  et  la  vengeance. 
Au  fier  Évind  il  dit  :  «  Combats  toujours  ; 
Défends  mon  fils,  et  veille  sur  sa  gloire. 
Odin  m'inspire,  à  mon  palais  je  cours, 
Et  je  reviens;  commence  ma  victoire.» 
Folle  espérance  !  Evind  à  ses  soldats 
Prête  un  moment  son  courage  intrépide  : 
Il  ressemblait  à  l'ouragan  rapide 
Qui  dans  un  bois  s'engouffre  avec  fracas; 
Mais  du  destin  l'ordre  est  irrévocable, 
Et  pour  Evind  le  Valhalla  s'ouvrait. 
11  voit  Isnel ,  et  se  dit  en  secret  : 
«Voilà,  voilà  le  danger  véritable. 
Faut-il  braver  ce  glaive  redoutable? 
Faut-il  cbercher  un  immortel  honneur  ? 
Oui ,  le  destin  le  livre  à  ma  valeur.  » 
Il  dit  et  frappe ,  et  la  lame  tranchante 
Du  bouclier  entame  l'épaisseur  ; 
Mais  sur  son  bras  descend  le  fer  vengeur  ; 
L'acier  échappe  à  sa  main  défaillante. 

—  «Rends-toi,  guerrier,  cède  à  l'arrêt  du  sort. 
Ton  bras  sanglant  ne  saurait  te  défendre. 

—  Fier  ennemi ,  moi  céder  et  me  rendre  ! 
Jamais;  Evind  sera  vainqueur,  ou  mort.  » 
De  l'autre  main  il  reprend  son  épée  ; 
Mais  sa  valeur  est  de  nouveau  trompée. 


CHANT     IV.  169 

Sur  le  coteau  que  dévastaient  ses  traits 
Les  daims  joyeux  peuvent  errer  en  paix  ; 
Sous  le  rocher  la  charmante  Erisfaie 
N'entendra  plus  ses  chants  accoutumes , 
Et  de  ses  pas  sur  la  neige  imprimes 
Ne  suivra  plus  la  trace  matinale. 

Le  beau  Slërin  accourt  pour  le  venger. 

«Jeune  imprudent ,  cherche  un  moindre  danger, 

Lui  dit  Isnel  ;  ton  bras  est  faible  encore  ; 

Crois-moi ,  résiste  à  ce  précoce  orgueil  ; 

Fuis ,  et  demain  au  lever  de  l'aurore 

Tu  chasseras  le  timide  chevreuil. 

— Je  suis  nourri  dans  le  fracas  des  lances , 

Répond  Slérin ,  et  lorsque  tu  m'offenses , 

Pour  te  punir  mon  bras  est  assez  fort. 

Vois-tu  ce  trait  ?  il  a  donné  la  mort.  » 

La  flèche  siffle,  et  dans  son  vol  s'égare. 

La  main  d'Isnel  aussitôt  s'en  empare , 

Et  cherche  un  but  ;  un  aigle  en  ce  moment 

Au  haut  des  airs  passe  rapidement  ; 

Le  trait  l'atteint  au  milieu  de  la  nue. 

Loin  de  céder ,  Slérin  à  cette  vue 

Saisit  le  fer ,  s'élance  furieux, 

Et  trouve  au  moins  un  trépas  glorieux. 

Eric  alors  revenait  au  carnage. 


170  ISNEL     ET     ASLÉGA. 

L'infortuné  pousse  des  cris  perçans , 
Et  de  ses  yeux  coulent  des  pleurs  de  rage. 
Il  lève  enfin  sa  hache  à  deux  tranchans , 
Sa  lourde  hache  autrefois  invincible  ; 
A  son  rival  il  porte  un  coup  terrible , 
Et  de  son  casque  il  brise  le  cimier: 
Nous  frissonnons  ;  notre  jeune  guerrier 
Courbe  sa  tête,  et  pâlit ,  et  chancelle  ; 
Mais  reprenant  une  vigueur  nouvelle, 
Il  jette  au  loin  son  pesant  bouclier. 
Le  sombre  Eric  à  ses  pieds  croit  Tëtendre  ; 
Isnel  prévient  .son  bras  prêt  à  descendre. 
Et  dans  son  flanc  plonge  le  froid  acier. 
Sur  l'herbe  il  roule,  et  son  sang  la  colore. 
En  expirant  il  se  débat  encore , 
Et  dit  ces  mots  :  «  Tu  triomphes ,  Isnel  ; 
Ma  mort  du  moins  suffît-elle  à  ta  haine  ? 
De  mon  palais  la  jeune  souveraine 
Craint  pour  tes  jours,  va,  le  doute  est  cruel  ; 
Rends  le  bonheur  à  son  ame  incertaine  ; 
Soyez  unis  ;  et  ne  maudissez  pas 
L'infortuné  qui  vous  doit  son  trépas.  » 

Isnel ,  ému  par  cette  voix  perfide , 
Vers  moi  se  tourne:  «  Adoucis  son  destin. 
Dans  les  combats  il  n'était  pas  timide; 
Avec  honneur  il  périt  sous  ma  main,; 


I 


CHANT     ly.  171 

Dans  le  tombeau  que  la  gloire  le  suive. 
Au  ciel  assis ,  son  oreille  attentive 
Ecoutera  tes  chants  harmonieux , 
Et  le  plaisir  brillera  dans  ses  yeux.  » 

Vers  le  palais  à  ces  mots  il  s'avance  : 

Son  front  levé  rayonnait  d'espérance , 

D'orgueil ,  d'amour ,  de  gloire  et  de  bonheur  ; 

Son  pied  rapide  effleurait  la  bruyère. 

Du  large  pont  il  franchit  la  barrière  ; 

Il  ouvre ,  il  entre ,  et  recule  d'horreur.       :  muî 

Son  Aslëga  sur  le  seuil  étendue,  T 

Froide  et  sans  vie ,  épouvante  sa  vue. 

11  reconnaît  ces  funestes  cheveux 

Qu'elle  reçut  pour  un  plus  doux  usage  ; 

Ce  don  fatal ,  ce  cher  et  triste  gage 

Fut  de  sa  mort  l'instrument  douloureux  ; 

Son  cou  d'albâtre  en  conserve  l'empreinte. 

Désespère ,  sans  larmes  et  sans  plainte , 

Isnel  saisit  le  présent  des  amours 

Que  sur  son  casque  il  attachait  toujours  ; 

Avec  effort  dans  sa  bouche  il  le  presse , 

L'air  n'entre  plus  dans  son  sein  expirant  : 

Sur  nous  il  jette  un  regard  déchirant , 

Chancelle ,  tombe  auprès  de  sa  maîtresse , 

L'embrasse  et  meurt...  Pourquoi  soupires-tu, 

Chantre  d'Isnel  ?  pourquoi  verser  des  larmes  ? 


172      ISNEL     ET     ASLÉGA.     CHANT     lY 
Il  est  tombé,  mais  il  avait  vaincu; 
Il  est  tombé ,  mais  couvert  de  ses  armes. 
Pleure  sur  toi ,  pleure  sur  le  guerrier 
Dont  le  destin  prolonge  l'existence. 
Il  se  survit ,  il  s'éclipse  en  silence  ; 
Son  bras  succombe  au  poids  du  bouclier , 
Ses  pas  sont  lents,  et  l'altière  jeunesse 
Par  un  sourire  insulte  à  sa  faiblesse. 
Dans  l'univers ,  qui  ne  le  connaît  plus  y 
Indifférent ,  il  ne  veut  rien  connaître. 
L'un  après  l'autre  il  a  vu  disparaître 
Tous  ses  amis  au  tombeau  descendus  : 
Après  leur  mort  il  reste  sur  la  terre 
Pour  les  pleurer,  de  deuil  enveloppé, 
Morne  et  pensif,  lugubre  et  solitaire , 
Comme  un  cyprès  que  la  foudre  a  frappé. 


FIN   d'iSNEL   et    ASL^GA. 


ji  il  orùijoci 


I 


pGODDAM! 

POÈME     EN     QUATRE     CHANTS. 
i8o3. 


I 


PROLOGUE 


Pour  une  orange 
L'Angleterre  entière  est  debout. 
Je  plains  cette  imprudence  étrange. 
Peut- on  faire  ainsi  son  va- tout 

Pour  une  orange  ? 

La  fleur  d'orange 
Vous  plaît  trop ,  messieurs  les  Anglais. 
Le  plus  froid  cerveau  se  dérange 
Quand  on  respire  avec  excès 
La  fleur  d'orange. 

Le  jus  d'orange 
Pour  vos  estomacs  n'est  pas  bon. 
Vous  l'altérez  par  le  mélange; 
Et  le  pointer  change  en  poison 

Le  jus  d'orange. 

Dans  une  orange 
Les  sorciers  lisent  l'avenir  : 
Un  devin  des  rives  du  Gange 


i-;6  PROLOGUE. 

Vous  a  vus  décroître  et  finir 
Dans  une  orange. 

D'autres  oranges 
Aux  maltaises  succéderont  : 
Bientôt  nos  guerrières  phalanges, 
Sans  les  compter,  vous  enverront 

D  autres  oranges. 


I 


GODDAM! 

POÈME. 


»^%V%»»%V»»%W*^%'V»>»'»»'*%^»^'<<»VV^^%/^»»%V»'«^V>>V^V%^^V«'%^»^>*^V««*>l<V%'»%V<-V»*'%'»% 


CHANT     PREMIER 


Je  vais  chanter...  Non,  messieurs ,  je  me  trompe; 
Ce  vieux  début  a  pour  moi  trop  de  pompe; 
Je  vais  siffler ,  sur  un  air  de  Handel , 
Quelques  héros  de  l'antique  Angleterre , 
Leur  souverain,  son  audace  guerrière , 
Et  de  ses  fils  le  laurier  immortel. 

Approchez  donc,  déesse  de  mémoire, 
Vous  en  manquez  souvent,  et  de  l'histoire 
En  maint  endroit  le  texte  est  effacé; 
Mais  le  présent  nous  dira  le  passé. 

Vous  qui  savez  qu'un  long  sommeil  paisil)le 
Rend  à  l'amour  une  heureuse  vigueur, 
Et  qu'au  réveil  l'époux  le  moins  sensible 
Des  doux  désirs  retrouve  la  chaleur. 


178  GODDAM! 

Plaignez  Harold,  sur-tout  plaignez  Gizène. 

Ouvrant  les  yeux ,  ce  roi  dit  à  sa  reine  : 

«  Goddam  !  »  Tout  bas  la  reine  dit  au  roi  : 

«  Pourquoi  jurer  ?  Il  vaudrait  mieux...  —  Pourquoi 

C'est  qu'en  jurant  la  bile  s'évapore. 

—  Vous  en  avez?  —  Beaucoup;  j'ai  mal  dormi. 

—  Et  moi  trop  bien  :  il  fallait,  mon  ami... 
— Guerre  aux  Français  !  guerre  mortelle  !  — Encon 
Et  les  traités?  —  Nous  les  avons  rompus. 

—  Déjà  ?  —  Trop  tard.  — A  peine  ils  sont  conclus. 
On  va  d'impôts  écraser  le  royaume. 

—  John  Bull  *  paîra.  —  Que  nous  ont  fait  Guillaui 
Et  ses  Normands  ?  —  Ne  sont-ils  pas  Français  ? 
— Et  nous,  monsieur,  nous  sommes  trop  Anglais- 
Au  loin  notre  or  va  soudoyer  les  crimes, 

Les  vils  complots  et  la  rébellion  ; 
Nos  alliés  deviennent  nos  victimes , 
Rien  n'est  sacré  pour  notre  ambition.... 

—  Je  veux  les  mers  ;  je  les  veux  sans  partage. 

— ^Vous  battrez-vous? — Fi  donc  !  j'ai  du  courage , 
Mais  je  suis  roi  :  je  compte  sur  mes  fils. 
Ils  laisseront  la  taverne  et  la  chasse  ; 
Et  je  prendrai ,  si  j'en  crois  leur  audace, 
Bordeaux ,  Dijon ,  Reims  et  même  Paris. 

—  Tâchons  plutôt  de  rester  oîi  nous  sommes. 
Guillaume  est  jeune ,  intrépide.  —  Il  ne  peut 

*  Jean  Bœuf,  le  peuple. 


CHANT     I.  179 

Franchir  nos  mers.  —  Il  peut  tout  ce  qu'il  veut. 

—  J'en  conviendrai  ;  ces  Français  sont  des  hommes 
Expéditifs  ;  point  de  momens  perdus. 

—  Vous  étiez  homme  aussi.  —  N'en  parlons  plus.  » 

Après  ces  mots,  qu'en  bâillant  il  achève , 
Le  grand  Harold  pompeusement  se  lève , 
Signe  trois  bils  ,  rit  avec  ses  valets, 
Et  d'une  chasse  ordonne  les  apprêts. 
Mais  Inepton  son  chancelier  fidèle , 
Triste,  s'avance.  «Eh  bien!  quelle  nouvelle  ? 
Lui  dit  le  roi.  —  Sire,  un  conseil  secret 
Est  convoque.  —  Qu'il  attende ,  je  chasse. 

—  Il  est  urgent;  Guillaume  vous  menace, 
Et  d'une  attaque  il  montre  le  projet; 

Ses  ports  sont  pleins.  —  Quel  excès  d'insolence  ! 
Vite  au  conseil  exterminons  la  France.  » 

Pâle  de  peur,  et  de  jactance  enflé. 

L'aréopage  est  déjà  rassemblé. 

Environnés  de  nuages  humides , 

Sur  lui  planaient  les  Gnomes  et  Gnomides 

Dont  il  chérit  le  pouvoir  protecteur  ; 

L'adroit  Robbing  * ,  Cheat  **  sa  fidèle  sœur , 

L'insolent  Pride  ***,  et  Flight  ****  prompte  et  légère, 

Souvent  utile  aux  braves  d'Angleterre , 

*  Vol.        **  Fourberie.        ***  Orgueil.        ****  Fuite. 


i8o  GODDAM! 

D'autres  encor  chargés  d'emplois  divers , 
Et  dont  les  noms  fatigueraient  mes  vers. 
Les  fils  du  roi,  Cambrid,  Erland,  Ansclare, 
Tenck  et  Dolpha ,  de  ce  conseil  bizarre 
Sont  les  Sully  :  Ryor ,  l'aîné  de  tous , 
Ambitieux  sous  un  air  sage  et  doux, 
Partit  la  veille  et  rassemble  l'armée. 
Sa  majesté,  de  courroux  enflammée. 
Entre  au  conseil  en  s'écriant  :  «  Je  veux.... 
Je  ne  veux  rien;  délibérez,  j'écoute.  » 

ANSCLARE. 

Vos  ennemis  vous  menacent  :  chez  eux 
Il  faut  porter  le  ravage. 

LE    ROI. 

Sans  doute. 

ANSCLARE. 

Confiez-moi  deux  cents  vaisseaux. 

LE    ROI. 

Prends-les. 

ANSCLARE. 

J'embarquerai ,  j'armerai  ces  Français 
De  leur  pays  bannis  par  l'injustice. 
Et  que  nourrit  votre  bonté  propice. 

LE    ROI. 

Oui;  leur  aspect  fatigue  mes  sujets. 

CAMRRID. 

A  mes  talens  confiez  la  milice. 


CHANT    I.  i8i 

LE    ROI. 

Va  l'inspecter ,  et  que  Dieu  la  bénisse. 

TENR. 

Sire ,  il  est  temps  que  je  sois  général. 

LE    ROI. 

Rien  de  plus  juste. 

ERLAND. 

Et  moi ,  contre-amiral. 

LE    ROI. 

Très  volontiers. 

DOLPHA. 

Je  mérite  et  demande 
Un  régiment. 

LE    ROI. 

La  faveur  n'est  pas  grande. 

INEPTON. 

Pour  acheter  les  voix  du  parlement , 
Sire,  il  faudra  deux  cent  mille  guinées. 

LE    ROI. 

C'est  trop  payer,  goddam  ! 

INEPTON. 

Dans  ce  moment 
Tout  renchérit;  et  les  autres  années 
Coûteront  moins. 

LE    ROI, 

Soit  ;  venons  aux  Français. 


i8a  GODDAM! 

INEPTON. 

L'heureux  Guillaume  a  de  vastes  projets. 
Si  de  l'Irlande  il  touche  le  rivage, 
Vous  la  perdez.  Il  peut  après 

LE    ROI. 

J'enrage. 
De  l'arrêter  trouvez  donc  le  moyen. 

A.LMOSTHALL. 

L'assassinat. 

WANDYM. 

Moi,  j'en  propose  un  autre 
Moins  hasardeux,  le  poison. 

LE    ROI. 

Et  le  vôtre, 
Lord  Georgepit  ? 

GEORGEPIT. 

C'est  l'incendie. 

LE    ROI. 

Eh  bien  ! 
Délibérez  encore  ;  je  vous  laisse , 
Et  veux  les  mers;  écrivez  ce  mot-là. 
Messieurs  mes  fils ,  il  faut  à  la  princesse 
Un  prompt  hymen  :  le  plus  brave  l'aura.  » 

Cette  princesse  était  la  jeune  Enide, 
Belle ,  et  de  plus  seul  rejeton  des  rois 
A  qui  l'Irlande  obéit  autrefois , 


1 


CHANT     I.  i83 

Et  qu'a  frappés  le  poignard  homicide. 
Les  fils  d'Harold  sollicitent  son  choix; 
Mais  de  Guillaume  elle  chérit  le  frère  ^ 
Le  jeune  Ernest,  et  lui  promit  sa  main. 
Vaine  promesse;  à  Londres  prisonnière, 
Le  seul  Harold  réglera  son  destin. 
Loin  d'elle  Ernest  entraîné  par  la  guerre 
Peut  l'oublier;  une  autre  pourra  plaire; 
Et  ce  penser  redouble  son  chagrin. 
La  bonne  Alix ,  qui  soigna  son  enfance , 
Veut  dans  son  cœur  ramener  l'espérance  : 
a  Le  ciel  est  juste  ;  il  vous  doit  sou  secours. 
Vous  le  savez  ;  le  roi,  trompé  toujours, 
A  pour  ses  fils  une  aveugle  tendresse  : 
Ils  briguent  tous  votre  hymen  ;  sa  faiblesse 
Craindra  long-temps  de  prononcer  entre  eux. 
La  guerre  éclate ,  et  Guillaume  peut-être 
Bientôt  ici  pourra  parler  en  maître. 
Espérez  donc  un  destin  plus  heureux.  » 

Guillaume  alors  préparait  sa  vengeance. 
11  réunit  l'audace  et  la  prudence  : 
Infatigable  ,  ennemi  du  repos , 
11  est  par-tout ,  et  par-tout  sa  présence 
Porte  la  vie  :  il  presse  les  travaux; 
De  ses  soldats  il  fait  des  matelots  ; 
Son  regard  seul  punit  ou  récompense, 


i84  GODDAMr 

Et  ce  regard  enfante  les  héros. 


Au  haut  des  airs  dans  un  brillant  nuage  ^ 
Sont  réunis  ces  premiers  paladins, 
Francs  et  loyaux ,  terreur  des  Sarrasins , 
Toujours  armés  contre  le  brigandage , 
Le  fier  Roland,  Othon,  Astolphe,  Ogier^ 
Roger,  Renaud,  Bradamante,  Olivier, 
Dans  les  combats  prodigues  de  leur  vie  ^ 
Et  dont  le  sang  coula  pour  leur  patrie. 
Ils  souriaient  à  leur  postérité. 
Au  milieu  d'eux,  la  Sylphide  Hilarine 
Levait  son  front  éclatant  de  beauté. 
Connaissez-vous  son  heureuse  origine? 
Devant  le  dieu  qu'adoraient  les  guerriers  , 
Dans  un  vallon  où  la  Seine  serpente , 
Vénus  fuyait  :  à  ses  yeux  se  présente 
Un  lit  de  fleurs ,  de  pampre  et  de  lauriers. 
Ce  lit  champêtre,  un  amant  qui  la  presse. 
Le  demi-jour  qui  précède  la  nuit , 
A  s'arrêter  invitaient  la  déesse  : 
De  cet  amour  Hilarine  est  le  fruit. 
Elle  promet  le  plaisir  et  la  gloire. 
Elle  est  debout ,  une  lance  à  la  main  ; 
Un  demi-casque  orne  son  front  serein  ; 
Et  les  Français  la  nomment  la  Victoire. 


CHANT     I.  i85 

Dans  l'ombre  assis ,  froid  et  silencieux , 
Le  Gnome  Spleen ,  noir  enfant  de  la  terre  ^ 
Dont  le  pouvoir  asservit  l'Angleterre, 
Voit  la  Sylphide ,  et  détourne  les  yeux. 
L'imprudent  Pride  en  jurant  le  rassure , 
Dans  tous  les  cœurs  il  souffle  un  fol  espoir, 
A  chaque  bouche  il  commande  l'injure, 
Et  de  la  haine  il  a  fait  un  devoir. 
Des  gentlemen  la  troupe  enorgueillie , 
Dans  la  débauche  et  loin  des  camps  nourrie , 
Reçoit  du  Gnome  un  courage  imprévu , 
Achète  un  sabre ,  et  croit  avoir  vaincu. 
Dans  la  taverne  ils  entrent  en  tumulte. 
Les  fils  d'Harold  arrivent  triomphans. 
Noble  triomphe!  A  nos  guerriers  absens 
Ils  prodiguaient  les  défis  et  l'insulte. 
Pour  augmenter  le  bruit  et  le  fracas , 
Triste  plaisir  des  gens  qui  n'en  ont  pas , 
Viennent  alors  quelques  nymphes  galantes , 
D'un  brusque  amour  victimes  indolentes. 
Le  lourd  pudding  et  le  sanglant  rost-beef, 
Les  froids  bons  mots,  la  licence  grossière, 
Quelques  éclats  d'un  rire  convulsif 
Toujours  suivi  du  silence ,  la  bière 
Qu'à  chaque  bouche  offre  le  même  verre , 
De  ce  banquet ,  aux  assiettes  fatal , 
Font  un  dîner  vraiment  national. 


i86  GODDAM!     CHANT     I. 

Puis  au  dessert  coulent  en  abondance 
Le  jus  d'Aï ,  le  nectar  bordelais  ; 
Et  ces  messieurs,  ivres  des  vins  de  France, 
Hurlent  un  toast  à  la  mort  des  Français. 


*i 


>W«/%V««/»%'V»«>* 


CHANT    SECOND. 


Deux  cents  vaisseaux  fendent  l'humide  plaine. 

Le  prince  Ansclare,  à  la  gloire  volant, 

A  nos  pêcheurs  livre  un  combat  brillant  ; 

Puis  près  de  Dieppe  il  aborde  sans  peine. 

Tous  ses  Français  bravent  la  mort  certaine , 

Et  sur  la  rive  ils  sautent  les  premiers. 

Quelques  Anglais  descendent  les  derniers. 

Ceux  là  bientôt  dans  le  pays  s'avancent , 

Du  villageois  rassurent  la  frayeur; 

Mais  par  la  haine  emportes ,  ils  s'élancent 

Sur  le  soldat  que  cherche  leur  fureur. 

L'Anglais,  moins  prompt,  et  qui  toujours  calcule , 

Visite  au  loin  maisons ,  fermes ,  châteaux , 

Taxe  le  pauvre,  et  pille  sans  scrupule , 

Saisit  l'argent ,  les  bons  vins ,  les  troupeaux , 

Et ,  qui  mieux  est ,  des  femmes  et  fillettes , 

De  tous  états ,  soit  nobles,  soit  grisettes: 

De  ce  butin  il  charge  ses  vaisseaux. 

Mais  les  Français ,  dont  l'aveugle  courage 

Voulait  cueillir  un  laurier  criminel , 

Bientôt  vaincus  regagnent  le  rivage. 

Que  fait  alors  l'Anglais  lâche  et  cruel? 


ï88  GODDAM! 

De  ses  vaisseaux  il  leur  défend  l'approche , 
A  ce  refus  ajoute  le  reproche , 
Les  rend  aux  flots ,  sur  eux  lance  des  traits , 
Et  part ,  tout  fier  de  ce  double  succès. 
Dans  Albion  cette  nouvelle  heureuse 
Bientôt  circule.  Une  fête  pompeuse 
Au  Ranelagh  se  prépare  à  grands  frais  : 
Le  mois  passé  l'on  y  fêta  la  paix  ; 
Chacun  y  va  promener  sa  tristesse. 
Voyez  entrer  cette  riche  duchesse  ; 
Belle  toujours  dans  une  élection , 
Heureux  qui  peut  l'avoir  pour  champion  ! 
Dans  les  cafés,  dans  les  clubs,  sur  la  place, 
Elle  se  montre  et  pérore  avec  grâce  ; 
Chez  les  votans  passe ,  repasse  encor , 
Et  le  nommant  d'une  voix  familière. 
Au  savetier  elle  offre  un  pot  de  bière. 
Ses  blanches  mains ,  et  sa  bouche  et  son  or. 

Voyez  plus  loin  cette  nymphe  galante , 
Dans  son  maintien  si  grave  et  si  décente. 
Elle  connaît  comme  un  ambassadeur 
La  politique  et  ses  profonds  mystères, 
Et  vit  tramer  le  complot  qui  naguères 
Fit  chez  les  morts  descendre  un  empereur. 

Remarquez -vous  ces  beautés  ?  Rien  n'égale 


CHANT     IL  189 

K   De  leurs  yeux  bleus  la  douceur  virginale. 
Mais  ces  yeux  bleus  dévorent  les  romans. 
Ces  vierges  donc,  et  leurs  jeunes  amans. 
Devers  l'Ecosse  ont  préparé  leur  fuite  ; 
Et  là ,  malgré  le  refus  paternel , 
Ils  s'uniront  d'un  lien  solennel. 
Tranquillement  ils  reviendront  ensuite. 
En  France ,  hélas  !  cette  mode  est  proscrite. 

Ces  beaux  salons,  ces  lustres,  ces  concerts, 

Des  diamans  le  brillant  étalage. 

Ce  grand  concours,  ces  costumes  divers 

Plaisent  d'abord  ;  mais  sur  chaque  visage 

On  voit  empreint  l'ennui  silencieux. 

Le  Gnome  Spleen  a  soufflé  sur  ces  lieux. 

Pour  le  souper  la  foule  se  partage  ; 

Et  tout-à-coup  circule  un  bruit  fâcheux  : 

(f  La  sombre  nuit ,  et  les  vents ,  et  l'orage , 

Ont  protégé  Guillaume  et  ses  soldats  : 

Deux  corps  nombreux,  après  quelques  combats, 

De  l'Angleterre  ont  touché  le  rivage.  » 

A  ce  récit ,  se  lèvent  à  la  fois 

Tous  les  soupeurs ,  et  muette  est  leur  crainte. 

Le  Gnome  Pride,  errant  dans  cette  enceinte. 

Du  lord  Mora  prend  les  traits  et  la  voix  : 

«Eh  bien!  Guillaume  enfin  va  nous  connaître. 

Dit-il;  soupons;  Ryor  s'est  avancé 


I 


igo  GODDAM! 

Pour  le  combattre  ;  et  par  Cambrid  peut-être 
Le  jeune  Ernest  est  déjà  repoussé; 
Soupons.  ))  Chacun  se  rassied  sans  mot  dire, 
Et  l'appétit  sur  les  lèvres  expire. 

Loin  d'eux  Ryor  appelle  nos  regards. 
De  tous  cotés  ses  phalanges  guerrières 
Livrent  aux  vents  ses  jeunes  étendards. 
Vous  le  savez ,  ces  flottantes  bannières 
Au  temps  jadis ,  au  lieu  des  léopards, 
Offraient  aux  yeux  l'emblème  des  renards. 
Au  premier  rang  sont  les  auxiliaires , 
Les  Ecossais ,  dans  les  rochers  nourris , 
Qu'Albion  paie ,  et  voit  avec  mépris. 
A  ses  héros  ce  rempart  est  utile. 
Au  premier  choc  il  résiste  immobile , 
Et  des  Français  il  repousse  l'ardeur. 
Guillaume  vole ,  et  se  place  à  leur  tête  : 
Contre  une  digue  avec  moins  de  fureur 
Fondent  les  flots  qu'irrite  la  tempête. 
De  toutes  parts  le  glaive  ouvre  les  rangs. 
Au  bruit  confus  des  casques  qui  gémissent , 
Des  traits  lancés  qui  soudain  rebondissent, 
Des  fers  brisés ,  des  javelots  sifïlans , 
Se  mêle  alors  le  long  cri  des  mourans. 
Entendez -vous  la  fanfare  guerrière? 
Vainqueurs ,  vaincus ,  par  ces  sons  excités , 


CHANT     IL  191 

Bravent  la  lance ,  et  la  flèche  et  la  pierre  ; 
Et  du  coursier  les  pieds  ensanglantés 
Les  couvrent  tous  d'une  épaisse  poussière. 
Planant  dans  l'air ,  les  paladins  français 
Chez  leurs  neveux  retrouvent  leur  vaillance 
Et  leurs  exploits  :  des  Gnomes  inquiets 
Vers  eux  le  groupe  avec  crainte  s'avance. 
Cheat  leur  demande  et  leur  offre  la  paix  : 
Son  air  est  faux ,  sa  voix  trompeuse  est  douce. 
Robbing  la  suit ,  et  son  avidité 
Veut  du  commerce  obtenir  un  traité. 
Un  rire  amer  aussitôt  les  repousse. 
Pride  indigné  lève  en  jurant  son  bras. 
Nos  chevaliers  l'attendent  ;  il  s'arrête , 
Menace  encor,  fait  en  arrière  un  pas , 
Puis  deux ,  et  fuit  sans  retourner  la  tête. 

Les  Ecossais ,  de  tous  cotés  rompus , 

De  sang  couverts,  avec  gloire  vaincus, 

En  reculant  conservent  leur  courage. 

L'Anglais  soudain  les  repousse  au  carnage. 

«Lâches,  dit-il,  pourquoi  donc  fuyez-vous? 

Nous  vous  payons ,  ainsi  mourez  pour  nous,  » 

Ces  bras  levés,  ce  barbare  langage. 

Des  Ecossais  ont  allumé  la  rage  : 

Sur  leurs  tyrans  ils  courent  furieux.  ;,  > 

Ceux-ci,  malgré  leur  dépit  orgueilleux. 


■ 


192  GODDAM! 

En  combattant  méditent  leur  retraite  ; 
Et  les  Français  achèvent  leur  défaite. 
Sur  un  coursier  qu'on  nomme  King  Pépin" 
Kyor  s'enfuit,  vole,  et  sur  son  chemin 
Aux  laboureurs  laisse  des  ordres  sages. 
«  Abandonnez  vos  champêtres  travaux , 
Leur  disait-il  ;  égorgez  vos  troupeaux , 
Brûlez  vos  bois,  vos  granges,  vos  villages; 
Et  que  vos  champs  de  richesses  couverts , 
Pour  l'ennemi  se  changent  en  déserts.  » 
Chacun  riait  de  ces  ordres  étranges. 
Chez  lui  demeure,  et  conserve  ses  granges. 

«  Vils  Ecossais  !  j'aurais  vaincu  sans  eux , 
Disait  Ryor  fuyant  avec  vitesse; 
Avec  dépit,  moins  brave  et  plus  heureux, 
Cambrid  sans  doute  obtiendra  la  princesse.  » 

Cambrid,  tout  fier  de  ses  nombreux  soldats, 
Du  jeune  Ernest  a  juré  le  trépas. 
Et  prodiguait  les  paroles  altières. 
Stonhap  survient,  et  lui  dit  :  «De  la  paix 
Vous  auriez  dû  conserver  les  bienfaits  : 
A  mon  pays  ils  étaient  nécessaires. 
Mais  nos  dangers  doivent  nous  réunir. 
J'ai  donc  armé  ces  braves  volontaires  ; 

*   Le  roi  Pépin. 


CHANT     II.  193 

Comme  leur  chef  ils  sauront  obéir.  » 
Le  noble  duc,  après  un  long  silence, 
Répond  enfin  avec  indifférence  : 
«  Le  roi  pour  lui  vous  permet  de  mourir.  » 
Il  voit  alors  l'ennemi  qui  s'avance; 
Son  front  pâlit,  et  pourtant  sa  jactance 
A  ses  guerriers  répète  ce  discours  : 
«  Amis ,  mon  bras  protégera  vos  jours  ; 
Du  premier  coup  je  briguerai  la  gloire  ; 
Au  premier  rang  vous  me  verrez  toujours.       ^ 
Suivez-moi  donc  ;  je  marche  à  la  victoire.  » 
Il  dit,  et  Flight,  qu'il  appelle  en  secret, 
De  son  coursier  tourne  aussitôt  la  bride , 
Pique  les  flancs  ;  le  vent  est  moins  rapide  : 
Comme  un  éclair  il  passe  et  disparaît. 
Vous  concevez  des  soldats  la  surprise  : 
«  Quoi  !  disait-on ,  ils  évitent  les  coups, 
Ces  beaux  messieurs  !  Le  combat  est  pour  nous , 
Et  le  succès  pour  eux  !  Quelle  sottise  !  » 
Après  ces  mots  on  doit  fuir ,  et  l'on  fuit , 
Et  faiblement  le  Français  les  poursuit. 
Le  seul  Stonhap ,  intrépide  et  fidèle , 
A  nos  guerriers  oppose  sa  valeur , 
Soutient  leur  choc,  recule  sans  frayeur, 
Sauve  sa  troupe  et  s'éloigne  avec  elle. 

Le  prince  Ansclare  à  Londres  conduisait 


194  GODDAM! 

Tous  ses  forbans  et  son  heureuse  proie. 
Dans  ses  regards  sont  l'orgueil  et  la  joie. 
Amant  d'Énide,  en  lui-même  il  disait  : 
Elle  est  à  moi  !  Mais  l'espoir  l'abuisait. 
L'or  et  les  vins  tentent  sa  troupe  avide. 
Lâche  au  combat,  au  pillage  intrépide , 
A  ce  désir  elle  succombe  enfin. 
Mais  le  moyen  de  régler  le  partage  ? 
Sur  le  convoi  chacun  porte  la  main. 
Rapidement  une  rixe  s'engage, 
Et  tous  alors  boxent  avec  courage. 
Leur  général  crie  et  menace  en  vain  ; 
En  vain  il  frappe  ,  il  assomme ,  il  renverse. 
Ainsi  des  chiens  l'acharnement  glouton 
Brave  les  cris,  les  fouets  et  le  bâton  ; 
Mais  un  seau  d'eau  tout-à-coup  les  disperse. 
Le  jeune  Ernest ,  suivi  d'un  escadron , 
^  Chassait  alors  la  fuyante  milice  ; 
Et  son  aspect  fut  le  seau  d'eau  propice 
Qui  dispersa  les  brigands  d'Albion. 


CHANT    TROISIÈME. 


«  Vous  perdez  donc  l'Irlande?  dit  la  reine. 
— Mon  chancelier  me  l'avait  bien  prédit  ; 
Répond  Harold.  Quel  homme  !  que  d'esprit  î 
— Pourtant  l'Irlande  a  secoué  sa  chaîne. 
Prédire  est  bon,  mais  prévenir  vaut  mieux. 
Il  faut  du  moins  qu'au  mal  on  r-emédie. 
Le  pourra-t-on?  L'Angleterre  envahie 
Veut  tous  vos  soins,  et  les  séditieux.... 
—  Heureux,  my  dear* ^  heureux  le  gentillatre 
Qui ,  sans  rival  sur  son  étroit  théâtre , 
Fouette  son  lièvrie  et  parfois  ses  vassaux , 
Et  du  village  est  ai«si  le  héros  ! 
Lorsque  la  pluie  au  gibier  favorable 
Trouble  sa  chassç,  il  revient  en  sifflant. 
Dîne  et  s'enivre,  et  renversant  la  table, 
Il  bat  sa  femme  et  lui  fait  un  enfant. 
— Votre  discours  a  du  bon,  dit  Gizène, 
Et  du  mauvais.  »  Harold  ne  l'entend  pas. 
Les  yeux  baissés,  rêveur  il  se  promène; 
Puis  il  ajoute  avec  un  long  hélas  ! 
«  Heureux  encor  le  marchand  pacifique 

Ma    chère. 

i3* 


'# 


19^  GODDAM! 

Fumant  sa  pipe  au  fond  de  sa  boutique  ! 
Il  craint  sa  femme  et  son  ton  arrogant; 
De  la  maison  il  lui  laisse  l'empire , 
k^.     Au  moindre  signe  obéit  sans  mot  dire, 
Et  vit  ainsi  cocu ,  battu ,  content. 

—  Bien,  dit  la  reine,  et  jamais  la  sagesse 
N'a  mieux  parlé  ;  mais  l'Irlande  ?  —  Ma  foi , 
Je  l'abandonne.  —  Il  vaudrait  mieux,  je  crois , 
Régler  enfin  l'hymen  de  la  princesse. 

—  Oui ,  mais  nos  fils  sont  rivaux  et  jaloux  ; 
Lequel  choisir  ?  —  Laissez  parler  Enide. 

— Non;  sa  fierté  les  refuserait  tous. 

—  Il  faut  pourtant... — -Qu'une  course  en  décide.  » 

Enide  apprend  cet  arrêt,  et  ses  pleurs 
Semblent  au  ciel  reprocher  ses  malheurs. 
Elle  disait  :  «  Pour  moi  plus  d'espérance. 
Dès  le  berceau  j'ai  connu  le  chagrin , 
Et  d'un  seul  mot  on  fixe  mon  destin  : 
Je  dois  souffrir  et  souffrir  en  silence. 
Mais  cet  hymen  pourra-t-il  s'accomplir  ? 
Quoi  !  dans  ces  lieux  je  traînerais  ma  vie  ! 
Aux  oppresseurs  de  ma  triste  patrie 
Je  m'unirais  !  non ,  non  ,  plutôt  mourir. 
Sensible  Ernest,  dans  le  fracas  des  armes, 
De  ton  amie  on  te  dira  le  sort. 
•En  vain  sur  moi  tu  verseras  des  larmes  ;. 


CHANT     III.  197 

Je  dormirai  dans  le  sein  de  la  mort.  »  ' 

Sur  ce  héros  l'invisible  Sylphide 
Veille  avec  soin.  A  l'Anglais  trop  avide 
Il  enleva  le  convoi  précieux, 
L'or  et  les  vins ,  et  ces  filles  jolies 
Traîtreusement  près  de  Dieppe  ravies. 

Un  bois  épais  se  présente  à  ses  yeux 

L'oiseau  fuyait  son  feuillage  immobile  : 
Du  Gnome  Spleen  c'est  l'ordinaire  asile. 
Plusieurs  Français  de  leur  route  écartés , 
D'autres  cherchant  quelque  douce  aventure, 
Etaient  entrés  dans  la  forêt  obscure , 
Et  par  un  charme  ils  y  sont  arrêtés. 
Non  sans  dessein,  la  Sylphide  guerrière 
Du  jeune  Ernest  y  conduisait  les  pas. 
Il  marche  donc  suivi  de  ses  soldats. 
Leurs  chants  joyeux  du  Gnome  solitaire 
Frappent  l'oreille  :  il  se  lève  à  ce  bruit , 
D'un  noir  manteau  se  couvre ,  écoute  encore , 
Ouvre  ses  yeux  qu'importune  l'aurore , 
Voit  Hilarine ,  et  plus  triste  s'enfuit. 
Ernest  alors  dans  la  forêt  s'avance. 
Avec  surprise  il  contemple  un  Anglais 
Chargé  d'honneurs ,  nageant  dans  l'opulence  : 
Titres ,  cordons,  pouvoirs  ,  nombreux  valets, 
Adroits  flatteurs,  bons  repas ,  femme  aimable , 


iqH  GODDAMî 

Il  avait  tout  :  un  lacet  secourable 
De  tant  de  maux  le  délivre  à  jamais. 

Un  jeune  amant  plus  loin  avec  tristesse. 
Dans  un  bosquet  aborde  sa  maîtresse , 
Et  pour  sourire  il  fait  un  vain  effort. 
Sans  dire  un  mot  il  promène  la  belle; 
Sans  dire  un  mot  il  s'assied  auprès  d'elle  ; 
Sans  dire  un  mot  il  boit ,  fume  et  s'endort. 

Passe  un  mari  qui ,  froid  et  sans  colère  , 

Tient  par  la  main  celle  qui  lui  fut  chère 

Et  qui  long-temps  fit  seule  son  bonheur  : 

Tout  en  vantant  sa  vertu ,  sa  douceur , 

Pour  deux  schelings  et  quatre  pots  de  bière 

Il  veut  la  vendre  :  arrive  un  acheteur 

Qui  la  marchande ,  et  la  trouve  un  i)©^  chère. 


Un  autre  dit  :  «Enfin  elle  est  à  moi. 
O  doux  délire  !  6  volupté  suprême  ! 
f^lle  est  à  moi.  Mais  le  bonheur  extrême 
Ne  peut  durer;  tout  change;  cette  loi 
Seule  est  constante  ;  enfin  la  jouissance 
Refroidira  nos  cœurs  et  nos  désirs , 
Et  le  dégoût  suivra  l'indifférence  ; 
Comment  alors  supporter  l'existem^e  ? 
Mourons,  mourons  au  comble  des  plaisirs.  » 


CHANT     IIÏ.  199 

Du  Gnome  Spleen  la  maligne  influence 
Sur  les  Français  agit  moins  puissamment. 
Point  de  lacets,  de  poignards;  seulement 
De  noirs  pensers ,  de  l'ennui ,  du  silence. 
Ils  écrivaient;  mais,  hëla,s  !  quels  écrits  ! 
Ils  entassaient  dans  leurs  tristes  récits 
Les  vieux  donjons  et  les  nones  sanglantes , 
Les  sots  geôliers,  les  grilles,  les  cachots  , 
Des  ravisseurs  de  Lucrèces  galantes , 
De  grands  malheurs  et  des  çrimejs  nouveaux, 
Des  clairs  de  lune ,  et  puis  les  crépuscules , 
Et  puis  les  nuits ,  des  diables ,  des  cellules , 
De  longs  sermons ,  des  amans  sans  amour , 
Des  spectres  blancs ,  des  tombeaux ,  une  église , 
Tout  le  fatras  enfin  et  la  sottise 
Renouvelés  dans  les  romans  du  jour. 

Les  chants  galans  mêlés  aux  chants  de  guerre , 
Les  vins  mousseux,  les  normandes  beautés , 
A  ces  Français  par  le  Gnome  enchantés 
Rendent  soudain  leur  premier  caractère. 
Le  romancier  rit  de  ses  grands  hélas , 
Et  tous  ensemble  ils  volent  aux  combats. 

D'un  fort  château  placé  sur  leur  passage 

La  résistance  irrite  leur  courage. 

Les  assiégés ,  du  haut  de  leurs  créneaux , 


200  GODDAM! 

Lancent  la  mort,  la  mort  inévitable; 
Mais  le  Français,  de  frayeur  incapable. 
Brave  gaîment  le  vol  des  javelots. 
Contre  le  mur  sa  main  impatiente 
Déjà  dressait  l'échelle  menaçante  ; 

,   L'Anglais  se  rend  pour  conserver  ses  jours. 
Livre  le  fort ,  et  s'éloigne  avec  crainte. 
Du  noir  cachot  creusé  dans  cette  enceinte 
Sortent  alors  des  gémissemens  sourds  : 
On  ouvre  ,  on  voit  sous  cette  voûte  impure 
Deux  cents  Français  enchaînés,  presque  nus, 
Que  tourmentaient  la  faim  et  la  froidure. 
Pâles ,  mourans ,  dans  la  fange  étendus. 
A  cet  aspect  d'abord  même  silence , 
Puis  même  cri  :  «  Poursuivons-les  !  Vengeance  !  » 

Dans  Londre  alors  les  six  princes  rivaux, 
Jockeys  légers,  pour  disputer  Enide 
Ont  préparé  leurs  rapides  chevaux. 
Le  roi  lui-même  à  la  course  préside. 
Sur  des  gradins  se  placent  les  seigneurs, 
Des  gentlemen  la  brigade  si  fîère , 
Marchands,  courtiers,  et  filous  et  boxeurs, 
Femmes ,  enfans ,  enfin  la  ville  entière. 
Mais  du  combat  le  prix  noble  et  charmant , 
La  belle  Enide  en  son  appartement 
Voulut  riester  :^  lamort  résolue. 


i 


CHANT     III.  20I 

De  ce  tournois  elle  craint  peu  l'issue. 

De  tous  côtés  s'arrangent  les  paris. 

L'espoir,  le  doute,  agitent  les  esprits. 

Les  six  rivaux  s'élancent  dans  l'arène , 

Et  de  la  voix  animant  leurs  coursiers , 

Souples,  debout  sur  leurs  courts  étriers, 

Le  cou  tendu,  touchant  la  selle  à  peine, 

Au  même  instant  ils  arrivent  au  but. 

L'heureux  Harold  sourit  à  leur  adresse; 

Le  courtisan  enviant  leur  vitesse 

Claqua  des  mains,  et  le  peuple  se  tut. 

Tous  sont  vainqueurs ,  et  le  prix  est  unique  : 

Quel  embarras  !  Le  roi  leur  dit  :  «Boxez.  » 

Ils  rechignaient;  la  course  est  pacifique. 

Mais  non  la  boxe,  a  Eh  quoi  !  vous  balancez  ?  » 

Ajoute  Harold.  Enfin  donc  ils  se  placent. 

De  loin  toujours  s'observent,  se  menacent. 

Parent  les  coups  qu'on  ne  leur  porte  pas , 

Frappent  l'air  seul,  et  long-temps  divertissent 

Les  gens  grossiers  qui  riaient  aux  éclats. 

Les  courtisans  derechef  applaudissent. 

«  Vous  boxez  tous  avec  même  talent , 

Leur  dit  Harold  ;  il  faut  finir  pourtant  : 

Les  coqs  î  les  coqs  !  »  On  les  cherche,  ils  paraissent. 

Armés  soudain  de  piquans  éperons , 

Des  six  héros  ils  reçoivent  les  noms , 

Et  fièrement  sur  leurs  ergots  se  dressent. 


% 


202 


GODDAM! 
Mais  tout-à-coup  ces  dignes  champions 
Baissent  la  queue,  et  légers  ils  s'échappent. 
Sous  les  gradins  les  princes  les  rattrappent. 
Au  bruit  du  fifre  et  des  aigres  clairons , 
On  les  ramène  au  combat  :  plus  poltrons , 
Leur  fuite  prompte  excite  un  nouveau  rire. 
Qu  avaient-ils  donc  ?  Puisqu'il  faut  vous  le  dire , 
Ces  coqs ,  messieurs ,  n'étaient  que  des  chapons. 


Des  cris  de  peur  alors  se  font  entendre  : 

«Un  revenant  !  un  démon  !  un  Français! 

—  Où  donc,  où  donc?  —  Là  bas,  dans  le  palais. 

— Est-il  seul? — Oui. — Tout  vif  il  faut  le  ])rendre.) 

De  ce  tumulte,  impatient  lecteur. 

Dans  l'autre  chant  vous  connaîtrez  l'auteur. 


1^. 


CHANT     QUATRIÈME 


Tandis  qu'Ernest  à  la  troupe  ennemie 

Fait  expier  son  lâche  assassinat , 

Passe  un  guerrier  étranger  au  combat 

Et  dont  la  voix  fièrement  le  défie. 

Il  lui  répond  plus  fièrement  encor , 

Vers  lui  s'avance ,  et  sur  son  casque  d'or 

Au  même  instant  reçoit  un  coup  terrible. 

Le  feu  jaillit  du  cimier  fracassé , 

Et  sur  la  croupe  Ernest  est  renversé. 

Il  se  relève,  et  dans  le  bois  paisible 

Poursuit  l'Anglais  qui  fuit  rapidement. 

«  Attends ,  dit-il ,  attends  donc  un  moment. 

Quoi  ce  coup  seul  suffit  à  ton  courage  ?  yy 

Il  parle,  il  vole,  et  sous  l'obscur  ombrage 

Il  s'enfonçait.  L'Anglais  subitement 

Vers  lui  se  tourne  :  Ernest  frappé  chancelle  ; 

La  bride  fuit  ses  doigts  ;  son  front  pâlit , 

Et  va  toucher  le  pommeau  de  la  selle. 

Sur  l'étrier  bientôt  il  s'affermit; 

Mais  l'inconnu  que  son  glaive  menace 

Etait  bien  loin  :  il  suit  toujours  sa  trace , 

Et  sa  surprise  égale  son  dépit. 


204  GODDAMf 

L'autre  pourtant  a  ralenti  sa  fuite. 
Ernest  arrive  ;  un  vaste  souterrain 
Reçoit  l'Anglais;  Ernest  s'y  précipite; 
Le  coursier  meurt  ;  le  cavalier  soudain 
Se  relevant ,  sur  l'Anglais  qui  l'évite 
Lève  le  bras  et  le  levait  en  vain  : 
A  son  costume ,  à  sa  beauté  divine , 
Il  reconnaît  la  Sylphide  Hilarine. 
Elle  sourit ,  et  disparaît  enfin. 
Comment  sortir  ?  Où  trouver  une  issue  ? 
Une  clarté  de  loin  s'offre  à  sa  vue  ; 
Puis  il  entend  le  bruit  des  balanciers 
Que  font  mouvoir  d'habiles  ouvriers. 
Souvent,  lecteur,  l'ordre  du  ministère 
Faisait  frapper  dans  ces  noirs  souterrains 
De  faux  écus  pour  les  états  voisins. 
Voyant  d'Ernest  la  cocarde  étrangère , 
Ces  gens  ont  peur,  et  courent;  le  Français 
Monte  avec  eux  par  de  sombres  passages. 
Sort,  et  d'Harold  reconnaît  le  palais; 
Il  est  désert:  valets,  nobles  et  pages 
Sont  du  tournois  tranquilles  spectateur^. 
Des  fugitifs  les  subites  clameurs 
Troublent  la  fête  et  sèment  les  alarmes. 
Vers  le  palais  s'avancent  des  gendarmes. 
Mais  d'autres  cris  causent  d'autres  frayeurs  : 
«Guillaume  approche,  et  nos  troupes  nombreuses 


1 


CHANT     IV.  2o5 

N'arrêtent  point  ses  troupes  valeureuses.  » 
Tout  s'arme  alors  :  dans  ce  commun  danger 
Le  roi  lui-même  a  saisi  son  épée 
Qui  dans  le  sang  ne  fut  jamais  trempée  ; 
Jusqu'à  combattre  il  veut  bien  déroger. 

Pour  arrêter  celui  que  rien  n'arrête , 

Le  jaloux  Spleen  épaissit  sur  sa  tête 

Les  froids  brouillards  que  chassait  l'aquilon  , 

Des  vallons  creux  l'infecte  exhalaison , 

Et  les  vapeurs  de  l'humide  charbon 

Que  dans  ses  flancs  recèle  en  vain  la  terre. 

Le  peuple  Gnome  autour  de  lui  se  serre. 

Mais  la  Sylphide  et  ses  fiers  paladins 

Au  haut  des  cieux  montrent  leurs  fronts  sereins. 

Pride  excitait  sa  troupe  malfaisante, 

Et  de  nos  preux  la  lance  menaçante 

La  fait  pâlir,  la  poursuit  dans  les  airs, 

Et  pour  jamais,  la  replonge  aux  enfers. 

Spleen  reste  seul  :  en  vain  Renaud  le  chasse, 

Roland  en  vain  le  frappe  et  le  terrasse  ; 

D'un  ton  funèbre  il  leur  criait  :  «  Plus  fort  ! 

Vous  le  savez ,  je  n'aime  que  la  mort.  » 

Avant  le  choc ,  tous  les  guerriers  paisibles , 
L'yeomanry,  volontaires,  fensibles, 
Sont  ébranlés,  et  regrettent  leurs  toits. 


2o5  GODDAM! 

Les  uns  (lisaient  :  «  A  quoi  bon  cette  guerre  ? 

Qui  la  veut  seul ,  seul  aussi  doit  la  faire.  » 

A  ces  cris  sourds  se  mêlent  d'autres  voix: 

«  Sur  nos  vaisseaux  nous  aurons  du  courage. 

Ils  marchent  bien  ;  nous  sommes  trois  contre  un  ; 

Nous  évitons  le  grapin  importun; 

Du  vent  toujours  nous  prenons  l'avantage  ; 

Enfin  le  rhum  échauffe  le  combat. 

Mais  de  trop  près  sur  terre  l'on  se  bat.  » 


Lorsqu'un  gros  loup  à  la  prunelle  ardente 

Au  bord  du  bois  tout-à-coup  se  présente , 

Moutons ,  agneaux ,  qui  dans  la  plaine  épars 

Broutaient  les  fleurs ,  en  groupe  se  rassemblent , 

L'un  contre  l'autre  ils  se  pressent ,  ils  tremblent , 

Et  sur  le  loup  attachent  leurs  regards  : 

S'il  fait  un  pas ,  sauve  qui  peut  !  leur  trouble , 

Que  du  berger  la  voix  même  redouble , 

Peint  assez  bien  celui  des  villagepis 

Impatiens  de  regagner  leurs  toits. 

Dans  le  palais ,  seul  avec  la  princesse , 
Que  fait  Ernest  ?  Sa  courageuse  adresse 
Y  soutenait  un  siège  irrégulier. 
La  porte  il  ferme,  et  puis  la  barricade; 
En  quatre  pas  il  monte  l'escalier  ; 
De  la  fenêtre ,  il  ose  défier 


n 


m 


CHANT     IV.  207 

Des  assiëgeans  la  nombreuse  brigade. 
Leurs  cris ,  leurs  traits  ne  peuvent  l'effrayer. 
Plusieurs,  armés  de  la  tranchante  hache, 
Sur  le  perron  s'élancent ,  et  leurs  coups 
Vont  de  la  porte  ébranler  les  verroux. 
La  main  d'Alix  adroitement  arrache 
Les  marbres  durs  qui  pavent  le  salon; 
La  main  d'Ernest  adroitement  les  lance  : 
Tombent  alors  le  pesant  Thorthrenthron , 
Le  froid  Cranncraft ,  le  triste  AVhirwherwhon. 
D'autres  guerriers  une  troupe  s'avance. 
Sur  eux  pleuvaient  les  sofas  et  les  lits, 
Puis  les  portraits  d'Harold  et  de  ses  fils , 
Des  livres  même  à  la  tranche  dorée, 
La  grande  charte  en  lambeaux  déchirée , 
Les  lourds  fauteuils,  les  barils  de  porter, 
Et  le  fromage  arrondi  dans  Chester. 
Du  brave  Ernest  la  belle  et  tendre  amie 
Craint  pour  lui  seul ,  modère  sa  valeur , 
Aide  son  bras,  et  doucement  essuie 
Ce  front  brûlant  que  mouille  la  sueur. 
Mais  des  Anglais  la  rage  renaissante 
Sur  le  palais  lance  la  torche  ardente. 
Le  toit  s'embrase ,  et  les  frais  aquilons 
Portent  au  loin  la  flamme  dévorante 
Qui  dans  les  airs  s'élève  en  tourbillons. 
L'effroi  pâlit  le  visage  d'Enide. 


i 


2o8  GODDAM! 

«  Venez ,  lui  dit  son  amant  intrépide  , 
Ne  craignez  rien ,  suivez-moi ,  descendons.  )> 
Elle  descend  et  :yeut  cacher  ses  larmes  ; 
Ernest  avance ,  et  couvert  de  ses  armes , 
La  porte  il  ouvre  en  criant  :  «Me  voilà  !» 
A  cet  aspect ,  à  cette  voix  terrible  , 
Tel  qui  se  crut  jusqu'alors  invincible 
Connut  la  peur,  et  bien  loin  recula. 

.    Guillaume  alors  dans  le  champ  du  carnage , 
De  ses  soldats  dirigeait  le  courage  : 
Harold  le  voit  ;  de  ses  fils  entouré , 
Sur  le  héros  il  court  d'un  pas  rapide  , 
Et  croit  déjà  son  triomphe  assuré. 
Mais  ce  héros  sur  le  groupe  timide 
Tourne  les  yeux,  et  ce  regard  vainqueur 
Calme  soudain  la  royale  fureur. 
Le  septuor  dans  les  rangs  se  retire  : 
Là ,  par  degrés  il  reprend  sa  valeur. 
«  Quoi  !  sept  contre  un ,  nous  fuyons?  Que  va  dire 
L'armée  entière  ?  Allons ,  morbleu ,  du  cœur  !  » 
De  rechef  donc  sur  Guillaume  on  s'élance, 
En  répétant  :  Goddam  !  Tranquille  et  fier , 
Il  lève  alors  sa  redoutable  lance , 
Et  sur  sa  bouche  est  le  sourire  amer. 
Nouvel  effroi  pour  eux,  fuite  nouvelle, 
Fuite  complète  :  ils  ne  s'arrêtent  plus  : 


1 


I 


CHANT     IV.  20() 

Et  sourds  au  cri  qui  de  loin  les  rappelle 
A  travers  champs  ils  courent  éperdus. 
Pour  les  venger  aussitôt  se  présente , 
Sur  des  chevaux  à  la  course  dressés, 
Des  gentlemen  la  hrigade  élégante. 
Par  nos  hussards  siffles ,  battus ,  chassés , 
Ils  répétaient  dans  leur  noble  colère  : 
French  dogsl  *  Eh  oui  ces  dogues  belliqueux: 
Faisaient  courir  les  lièvres  d'Angleterre , 
Et  dans  le  gîte  ils  entrent  avec  eux. 

Du  triste  Harold  la  majesté  fuyante 
Traverse  Londre  :  il  essuie  en  chemin 
Force  brocards ,  et  la  pomme  insolente 
Tombait  sur  lui  sans  respect  et  sans  fin. 
pi  passe  donc ,  applaudi  de  la  sorte , 

devant  Bedlam ,  d'un  saut  franchit  la  porte , 

*uis  la  referme ,  en  s'écriant  :  «  Goddam  ! 

.u  diable  soit  mon  fidèle  royaume  ! 
[Pour  pénitence  acceptez-le,  Guillaume. 

'aime  les  fous,  et  je  reste  à  Bedlam.  » 

■Voyez  ses  fils  et  leur  galop  rapide. 

j'un  d'eux  disait  :  «  Dans  ce  trouble  commun, 
[Nous  pouvons  fuir  ;  mais  enlevons  Énide , 

^t  donnons-lui  six  maris  au  lieu  d'un.  » 

Cliiens  de  Français     l||| 


o  GODDAM! 

Les  lourds  turncps,  lancés  avec  adresse, 

De  tous  cotés  pleuvent  sur  chaque  altesse. 

Droit  au  palais  ils  courent  :  le  héros , 

Qui  défendait  sa  charmante  maîtresse , 

En  souriant  reconnaît  ses  rivaux , 

Et  d'un  coup-d'œil  rassure  la  princesse. 

Voyant  Ernest ,  ils  se  disent  entre  eux  : 

«  Ils  nous  faudrait  combattre  ;  le  temps  presse  ; 

Au  diable  donc  envoyons-les  tous  deux.  » 

Sans  pérorer,  le  groupe  des  ministres 
Passe  et  s'enfuit;  et  mille  cris  sinistres 
Fendent  les  airs  :  a  Pendons ,  pendons  ceux-là  !  » 
Des  gentlemen  la  brigade  effarée , 
Aux  ris  moqueurs  sans  doute  préparée , 
'Le  front  baissé ,  promptement  défila. 

Stonhap  encor ,  dans  un  étroit  passage , 
Se  défendait  avec  quelques  soldats. 
Mais  la  fatigue  appesantit  son  bras , 
Et  la  sueur  inonde  son  visage. 
Guillaume  arrive ,  et  dit  avec  douceur  : 
«  D'un  lâche  roi  généreux  déftînseur , 
Ne  cherche  plus  un  trépas  inutile  ; 
Rends-toi.  »  Soudain  l'Anglais ,  fier  et  docile , 
Remet  son  glaive  à  ce  noble  vainqueur. 


CHANT     IV. 

Facilement  s'échappent  de  la  ville 
Les  fils  d'Harold  en  jockeys  travestis. 
L'oreille  basse ,  et  sous  d'autres  habits , 
Au  même  instant  le  ministère  file. 
Au  port  voisin  ils  trouvent  deux  vaisseaux 
Qu'avait  armés  leur  sage  prévoyance. 
Mais  où  porter  leurs  talens ,  leur  vaillance? 
Long-temps  en  vain  ils  fatiguent  les  flots  ; 
Chassés  partout,  ils  n'ont  plus  d'espérance. 
Par  les  courans  et  par  les  aquilons 
Us  sont  poussés  vers  le  pôle  Antarctique  ; 
Et  loin ,  bien  loin  ,  dans  la  mer  Pacifique, 
Us  vont  peupler  les  îles  des  Larrons. 


FIN    DE   GODDAM  ! 


lA' 


1 


LES   DÉGUISEMENS 


DE    VÉNUS, 


T.iBLEAUX    IMITES    DU    GREC. 


1 


I 


LES    DÉGUISEMENS 


DE    VÉNUS. 


TABLEAU     I. 


Aux  bergers  la  naissante  aurore 
Annonçait  l'heure  des  travaux  ; 
Mais  Myrtis  sommeillait  encore; 
Un  songe  agitait  son  repos. 
Il  se  croit  aux  champs  de  Cythère  ; 
Vénus,  en  habit  de  bergère, 
A  ses  yeux  apparaît  soudain  : 
Elle  balance  dans  sa  main 
De  myrte  une  branche  légère. 
Surpris ,  il  fléchit  les  genoux , 
Et  contemple  cette  immortelle 
Que  Paris  jugea  la  plus  belle , 
Et  dont  les  bienfaits  sont  si  doux. 
Long-temps  il  Fadmire ,  et  sa  bouche 
Pour  l'implorer  en  vain  s'ouvrait; 
Du  myrte  heureux  Vénus  le  touche. 
Sourit  ensuite  et  disparaît. 


LES     DEGUISEMENS 


TABLEAU     IL 


Myrtis  dans  la  forêt  obscure 
Cherchait  le  frais  et  le  repos. 
Zéphire  lui  porte  ces  mots 
Que  chante  une  voix  douce  et  pure 

«  Dans  ma  main  je  tiens  une  fleur  ; 
Fl-e^r  aussi ,  je  suis  moins  éclose  : 
Dieu  des  filles  et  du  bonheur, 
Je  t'offre  quinze  ans  et  la  rose. 

«  Mon  sein  se  gonfle ,  et  quelquefois 
Je  rêve  et  soupire  sans  cause. 
Jeune  Myjrtis ,  c'est  dans  ce  bois 
Qu'on  trouve  quinze  ans  et  la  rose. 

«  J'affaisse  à  peine  le  gazon 
Où  seule  encore  je  repose  : 
Si  tu  viens  ,  rapide  Aquilon , 
Ménage  quinze  ans  et  la  rose.  » 


Il  parait ,  elle  fuit  soudain , 
Légère  et  long-temps  poursuivie; 
Le  berger  l'implorait  en  vain. 


DE     VÉNUS.  217 

Mais  à  la  fleur  elle  confie 
Le  premier  baiser  de  ramour  ; 
Puis  sa  main  à  Myrtis  la  jette  ; 
Il  la  reçoit  faible  et  muette , 
L'autre  fleur  se  donne  à  son  tour. 
Ménage  quinze  ans  et  la  rose, 
Calme-toi ,  fougueux  Aquilon. 
Un  cri  s'échappe,  et  le  gazon.... 
Viens ,  doux  Zéphire ,  elle  est  éclose. 


TABLEAU     IIL 

«  Dryades ,  pourquoi  fuyez- vous  ? 

Des  bois  protectrices  fidèles , 

Soyez  sans  crainte  et  sans  courroux. 

A  mes  regards  vous  êtes  belles  ; 

Mais  un  moment  tournez  les  yeux  : 

Je  n'ai  du  Satyre  odieux 

Ni  les  traits  ni  l'audace  impie. 

Arrêtez  donc,  troupe  chérie, 

Au  nom  du  plus  puissant  des  dieux.  » 

De  Myrtis  la  prière  est  vaine. 

D'un  pas  rapide  vers  la  plaine 

Les  Dryades  fuyaient  toujours. 

Une  seule  un  moment  s'arrête, 

Fuit  encore  en  tournant  la  tête , 


1. 


2i8  LES     DÉGUISEMENS 

Et  du  bois  cherche  les  détours. 
Seize  printemps  forment  son  âge; 
Un  simple  feston  de  feuillage 
Couronne  et  retient  ses  cheveux  ; 
Des  Eurus  le  souffle  amoureux 
Soulève  et  rejette  en  arrière 
Sa  tunique  verte  et  légère; 
Et  déjà  Myrtis  est  heureux. 
11  atteint  la  nymphe  timide 
Sur  le  bord  d'un  torrent  rapide, 
Au  milieu  des  rochers  déserts 
De  mousse  et  d'écume  couverts. 
Un  espace  étroit  se  présente  : 
L'un  contre  l'autre  ils  sont  pressés  ; 
Et  bientôt  l'onde  mugissante 
Mouille  leurs  pieds  entrelacés. 


TABLEAU     IV. 


Dans  sa  cabane  solitaire 

Myrtis  attendait  le  sommeil. 

Arrive  une  jeune  étrangère: 

Le  teint  de  Flore  est  moins  vermeil. 

Du  voile  éclatant  des  princesses 

Sa  beauté  s'embellit  encor  ; 

Sur  sa  tête  le  réseau  d'or 


DE     VÉNUS.  219 

De  ses  cheveux  fixe  les  tresses; 
L'or  entoure  son  cou  de  lis 
Et  ^erre  ses  bras  arrondis  ; 
La  pourpre  forme  sa  ceinture  ; 
Et  sur  le  cothurne  brillant , 
De  ses  pieds  utile  parure , 
Sa  tunique  à  longs  plis  descend. 
Myrtis  en  silence  l'admire. 
«  Je  fuis  un  tyran  déteste, 
Lui  dit-elle  avec  un  sourire , 
Donne-moi  l'hospitalité. 
— Embellissez  mon  toit  modeste. 
Des  joncs  tressés  forment  mon  lit  ; 
Il  est  pour  vous.  —  Où  vas-tu  ?  Reste  ; 
Du  lit  la  moitié  me  suffît.  » 
Sur  cet  humble  et  nouveau  théâtre 
Elle  s'assied  ;  un  long  soupir 
De  son  sein  soulève  l'albâtre  : 
C'était  le  signal  du  plaisir. 
Sur  la  cabane  hospitalière 
Passe  en  vain  le  dieu  du  repos  ; 
Myrtis  et  la  belle  étrangère 
Échappent  à  ses  lourds  pavots. 
Leur  impatiente  jeunesse 
Jouit  et  désire  sans  cesse. 
Ivres  de  baisers  et  d'amour , 
D'amour  ils  soupirent  encore  ; 


LES     DÉGUISEMENS 

Et  pourtant  la  riante  Aurore 
Entr  ouvrait  les  portes  du  jour. 


TABLEAU     V. 


«  Nymphe  de  ce  riant  bocage , 
Venus  même  sous  votre  ombrage 
Sans  doute  dirigea  mes  pas. 
Elle  a  ralenti  votre  fuite, 
Elle  accéléra  ma  poursuite 
Et  vous  fît  tomber  dans  mes  bras. 
Des  mortels  souvent  les  déesses 
Reçurent  les  tendres  caresses; 
Imitez  et  craignez  Vénus  ; 
Elle  punirait  vos  refus.  » 
Malgré  cette  voix  suppliante , 
Et  malgré  ses  désirs  secrets , 
La  nymphe  défend  ses  attraits. 
Et  toujours  sa  bouche  riante 
Echappe  aux  baisers  indiscrets. 
A  quelques  pas ,  dans  la  prairie , 
Un  fleuve  promenait  ses  flots. 
Le  front  couronné  de  roseaux, 
Des  Naïades  la  plus  jolie 
Se  jouait  au  milieu  des  eaux. 
Tantôt  sous  le  cristal  humide 


DE     VÉNUS. 
Elle  descend,  remonte  encor; 
Et  présente  au  regard  avide 
De  son  sein  le  jeune  trésor  ; 
Tantôt  glissant  avec  souplesse 
Elle  étend  ses  bras  arrondis, 
Et  sur  l'onde  qui  la  caresse 
Elève  deux  globes  de  lis. 
Bientôt  mollement  renversée , 
Par  le  flot  elle  est  balancée  ; 
Son  pied  frappe  l'eau  qui  jaillit. 
Invisible  dans  le  bocage, 
Myrtis  écartant  le  feuillage 
Voit  tout  et  de  plaisir  sourit. 
Alors  la  champêtre  déesse 
Que  dans  ses  bras  toujours  il  presse 
Rapproche  les  rameaux  touffus , 
D'un  voile  en  rougissant  se  couvre, 
Et  sur  sa  bouche  qui  s'entrouvre 
Expire  le  dernier  refus. 

TABLEAU     VI. 

Sous  des  ombrages  solitaires, 
Devant  un  Satyre  effronté 
Fuyait  avec  rapidité 
La  plus  timide  des  bergères. 


222  LES     DÉGUJSEMENS 

Au  loin  elle  aperçoit  Myrtis  : 
«A  mon  secours  le  ciel  t'envoie, 
Jeune  inconnu,  défends  Nais.  » 
Le  Satyre  lâche  sa  proie. 
La  bergère  à  son  protecteur 
Sourit ,  mais  conserve  sa  peur. 
«Bannis  tes  injustes  alarmes, 
Dit-il,  je  respecte  tes  charmes. 
Viens  donc  ;  du  village  voisin 
Je  vais  t'indiquer  le  chemin.  » 
Elle  rougit ,  et  moins  timide , 
A  pas  lents  elle  suit  son  guide. 
Mais  elle  entend  un  bruit  lointain  : 
Du  berger  elle  prend  la  main 
Et  dans  ses  bras  cherche  un  asile. 
Discret ,  il  demeure  immobile 
Et  n'ose  presser  ses  appas. 
Elle  voyait  son  doux  martyre. 
Le  bruit  cesse;  Myrtis  soupire, 
Et  Naïs  reste  dans  ses  bras. 


TABLEAU     VIL 

Phébus  achevait  sa  carrière  ; 
Dans  les  cieux  l'ombre  s'étendait  ; 
Myrtis  à  pas  lents  descendait 


DE     VÉNUS.  223 

De  la  montagne  solitaire. 
Une  femme  sur  son  chemin 
Se  place  et  doucement  l'arrête. 
Au  croissant  que  porte  sa  tête , 
A  sa  taille ,  à  son  port  divin , 
Il  a  reconnu  l'Immortelle. 
«  Cher  Endymion ,  viens ,  dit-elle. 
Un  moment  pour  toi  j'ai  quitte 
Le  ciel  et  mon  trône  argenté; 
Viens  ,  sois  heureux  et  sois  fidèle.  » 
Le  berger  suit  ses  pas  discrets. 
De  cette  méprise  apparente 
Il  profite ,  et  la  nuit  naissante 
Protège  ses  baisers  muets. 
Il  trouve  dans  la  jouissance 
L'abandon  et  la  résistance , 
L'embarras  de  la  nudité , 
Les  murmures  de  la  tendresse , 
Les  refus  et  la  douce  ivresse , 
La  pudeur  et  la  volupté. 

TABLEAU     VIIL 

«  Berger  j'appartiens  à  Diane  : 
Pourquoi  toujours  suis-tu  mes  pas  ? 
Je  hais  Vénus  :  fuis  donc,  profane; 


224  LES     DÉGUISEMENS 

Crains  cette  flèche  et  le  trépas.  » 
Elle  dit ,  et  sa  main  cruelle 
Sur  l'arc  pose  le  trait  léger  : 
Mais  Myrtis  qui  la  voit  si  belle , 
Sourit  et  brave  le  danger. 
Un  fossé  profond  les  sépare; 
Avec  audace  il  est  franchi. 
Imprudent  !  d'un  regret  suivi , 
Le  trait  vole ,  siffle  et  s'égare. 
La  nymphe  de  nouveau  s'enfuit  ; 
Le  berger  toujours  la  poursuit. 
Dans  une  grotte  solitaire , 
De  Diane  asile  ordinaire , 
Elle  entre;  et  sa  main  aussitôt 
Saisit  et  lève  un  javelot. 
Sa  fierté ,  sa  grâce  pudique 
Irritent  le  désir  naissant, 
D'un  côté  sa  blanche  tunique 
Tombe  et  sur  le  genou  descend; 
De  l'autre  une  agathe  polie 
La  relève,  livrant  aux  yeux 
Les  lis  d'une  cuisse  arrondie 
^     Et  des  contours  plus  précieux. 
De  son  sein  qui  s'enfle  et  palpite. 
Et  dont  ce  combat  précipite 
Le  voluptueux  mouvement , 
Un  globe  est  nu  :  le  jeune  amant 


DE     VÉNUS. 
S'arrête ,  et  des  yeux  il  dévore , 
Maigre  le  javelot  fatal , 
L'albâtre  pur  et  virginal 
Qu'au  sommet  la  rose  colore. 
Il  saisit  la  Nymphe ,  et  sa  voix 
Pour  l'implorer  devient  plus  tendre. 
Des  cris  alors  se  font  entendre  ; 
Le  cor  résonne  dans  les  bois. 
«Malheureux!  laisse-moi,  dit-elle; 
Diane  est  jalouse  et  cruelle  : 
Si  je  l'invoque ,  tu  péris.  » 
Malgré  sa  nouvelle  menace , 
Le  berger  fortement  l'embrasse  : 
Des  baisers  préviennent  ses  cris. 
Diane  approche,  arrive,  passe; 
Au  loin  elle  conduit  la  chasse , 
Et  laisse  la  Nymphe  à  Myrtis. 


TABLEAU     IX. 

D'Érigone  c'était  la  fête. 
Des  bacchantes  sur  les  coteaux 
Couraient  sans  ordre  et  sans  repos. 
La  plus  jeune  pourtant  s'arrête, 
Nomme  Myrtis,  et  fuit  soudain 
Sous  l'ombrage  du  bois  voisin. 


I 


i5 


126  LES     DÉGUISEMENS 

Le  lierre  couronne  sa  tête; 
Ses  cheveux  flottent  au  hasard; 
Le  voile  qui  la  couvre  à  peine, 
Et  que  des  vents  enfle  l'haleine, 
Sur  son  corps  est  jeté  sans  art; 
Le  pampre  forme  sa  ceinture 
Et  de  ses  hras  fait  la  parure; 
Sa  main  tient  un  thyrse  léger. 
Sa  bouche  riante  et  vermeille 
Présente  à  celle  du  berger 
Le  fruit  coloré  de  la  treille. 
Son  abandon,  sa  nudité. 
Ses  yeux  lascifs  et  son  sourire 
Promettent  l'amoureux  délire 
Et  l'excès  de  la  volupté. 
Au  loin ,  ses  bruyantes  compagnes 
De  cymbales  et  de  clairons 
Fatiguent  l'écho  des  montagnes , 
Mêlant  à  leurs  libres  chansons 
La  danse  qui  peint  avec  grâce 
L'embarras  naissant  du  désir. 
Et  celle  ensuite  qui  retrace 
Tous  les  mouvemens  du  plaisir.  . 


DE     VENUS.  227 


TABLEAU     X. 


«  Jeune  berger,  respecte  Égine. 

La  Terre  me  donna  le  jour; 

Jadis  je  suivais  Proserpine  ; 

Et  de  Cërès  j'orne  la  cour.  » 

En  disant  ces  mots,  dans  la  plaine 

Elle  fuyait  devant  Myrtis, 

Et  déjà  du  berger  l'haleine 

Vient  humecter  son  cou  de  lis. 

Elle  échappe  à  sa  main  ardente.  • 

Plus  rapide  il  vole ,  et  deux  fois 

Saisit  la  tunique  flottante 

Qui  se  déchire  entre  ses  doigts. 

«  Préviens  son  triomphe ,  6  ma  mère  !  » 

Elle  dit  :  aussitôt  la  terre 

S'entrouvre  avec  un  bruit  affreux , 

Vomit  le  bitume  et  la  pierre , 

Et  présente  un  gouffre  de  feux. 

Myrtis  épouvanté  s'arrête  : 

La  Nymphe  retourne  la  tête, 

Et  de  loin  lui  tendant  la  main , 

L'appelle  avec  un  ris  malin. 

Le  berger  un  moment  balance; 

Vénus  le  rassure  en  secret; 

i5' 


228  LES     DÉGUISEMENS 

Éginc,  qu'il  poursuit,  s'élance, 
Et  dans  les  flammes  disparaît. 
Il  s'y  jette  ;  imprudence  heureuse  ! 
Sur  un  lit  de  mousse  et  de  fleurs 
Il  tombe ,  et  la  Nymphe  amoureuse 
Sourit  entre  ses  bras  vainqueurs. 


TABLEAU     XL 


Le  ciel  est  pur ,  mais  sans  lumière; 
L'ombre  enveloppe  l'hémisphère. 
Myrtis,  égaré  dans  les  bois. 
Trouble  en  vain  leur  vaste  silence, 
L'écho  seul  répond  à  sa  voix. 
Du  rendez- vous  l'heure  s'avance  ; 
Adieu  l'amoureuse  espérance, 
Adieu  tous  les  baisers  promis. 
«  Des  nuits  malfaisante  Déesse , 
Disait-il,  je  hais  ta  tristesse; 
Je  hais  tes  voiles  ennemis.  » 
Il  parle  encore,  et  l'Immortelle, 
Comme  Vénus  riante  et  belle, 
Se  présente  à  ses  yeux  surpris. 
Recouverts  de  crêpes  humides , 
Son  char  et  ses  coursiers  rapides 
De  l'ébène  offrent  la  couleur. 


DE.    VÉNUS.  !i2g 

A  Tenfour  voltigent  les  Songes, 
Les  Spectre  et  les  vains  Mensonges 
Fils  du  Sommeil  et  de  l'Erreur. 
De  son  trône  elle  est  descendue. 
Le  berger  se  trouble  à  sa  vue , 
Et  la  crainte  saisit  son  cœur  ; 
Mais  la  Déesse  avec  douceur  : 
«  Jeune  imprudent,  je  te  pardonne. 
Je  ferai  plus  ;  oui ,  mon  secours 
Est  souvent  utile  aux  Amours. 
Que  veux-tu?  parle,  je  l'ordonne.  » 
Myrtis,  que  charme  sa  beauté, 
Garde  le  silence  et  l'admire; 
L'Immortelle  par  un  sourire 
Enhardit  sa  timidité. 
Elle  a  déposé  sur  la  terre 
Le  pâle  flambeau  qui  l'éclairé. 
A  ses  cheveux  bruns  et  tressés 
Des  pavots  sont  entrelacés  ; 
Une  légère  draperie , 
Noire  et  d'étoiles  enrichie  , 
Trahit  l'albâtre  de  son  corps , 

Et  de  l'amour  les  doux  trésors. 

Sur  l'herbe  s'assied  la  Déesse; 

Le  berger  s'y  place  a  son  tour*. 

Il  voit  et  baise  avec  ivresse 

Des  charmes  inconnus  au  jour. 


23o  LES    DÉGUlSrEMENS 

Un  feu  renaissant  le  dévore. 
«Encore,  disait-il,  encore; 
Que  nos  plaisirs  soient  éternels  !  » 
Elle  sourit,  et  de  l'Aurore  y 

Le  retard  surprit  les  mortels. 


TABLEAU     XIL 


l^/W^W^V» 


Myrtis  sur  le  fleuve  rapide 
Voit  un  esquif  abandonné, 
Qui,  par  le  courant  entraîné, 
Vogue  sans  rames  et  sans  guide. 
Au  milieu  des  flots  le  berger 
S'élance,  et  dans  l'esquif  léger 
Il  trouve  une  fille  jolie 
Sur  un  lit  de  joncs  endormie. 
Elle  sourit  dans  son  sommeil , 
Et  sa  bouche  alors  demi-close 
Montre  l'ivoire  sous  la  rose. 
Un  baiser  produit  son  réveil , 
Un  baiser  étouffe  ses  plaintes , 
Un  baiser  adoucit  ses  craintes , 
Un  autre  cause  un  long  soupir, 
Un  autre  allume  le  désir , 
Un  autre  achève  le  plaisir 
Et  lentement  la  fait  mourir. 


DE     VÉNU3.  a5i 

Elle  renaît  soumise  et  tendre , 
Ne  voile  point  ses  charmes  nus , 
Et  sans  peine  consent  à  rendre 
Tous  les  baisers  qu  elle  a  reçus. 
Soudain  les  flots  sont  plus  tranquilles  ; 
Et  le  bateau  légèrement 
Glisse  sur  les  vagues  dociles 
Qui  le  balancent  mollement. 


TABLEAU     XIII. 

Caché  dans  une  grotte  humide 
Où  vient  mourir  le  flot  amer, 
Myrtis ,  l'œil  fixé  sur  la  mer , 
Epiait  une  Néréide. 
Tout-à-coup  se  montre  Téthys  ; 
Et  sous  sa  conque  blanchissante, 
Que  traînent  ses  dauphins  chéris, 
S'affaisse  l'onde  obéissante. 
A  l'entour  nagent  les  Tritons  : 
Leur  barbe  est  d'écume  imbibée, 
Des  coquilles  ornent  leur  front , 
Et  de  leur  trompe  recourbée 
Au  loin  retentissent  les  sons. 
Près  du  char ,  les  Océanides 
Et  les  charmantes  Néréides 


a32  LES    DÉGUISEMENS 

Variant  leurs  jeux  et  leurs  chants , 
Glissent  sur  les  flots  caressans. 
Téthys  vers  la  grotte  s'aivance , 
Entre  seule ,  voit  le  berger , 
Rit  de  son  trouble  passager 
Et  lui  commande  le  silence. 
La  perle  dans  ses  blonds  cheveux 
En  guirlandes  brille  et  serpente; 
La  perle  rend  plus  précieux 
L'azur  de  sa  robe  élégante. 
Le  sable  reçoit  son  manteau , 
Et  lui  présente  un  lit  nouveau. 
Aimez ,  jeunes  Océanides  ; 
Aimez ,  rapides  Aquilons  ; 
Et  vous ,  charmantes  Néréides , 
Tombez  dans  les  bras  des  Tritons. 

TABLEAU     XIV. 

«  Qu  ordonnez-vous ,  chaste  Déesse  ? 

— Rien  :  Vesta  trompant  tous  les  yeux 

Pour  toi  seul  a  quitté  les  cieux. 

Je  t'aime. — Vous! — De  ma  sagesse 

Tu  triomphes ,  heureux  Myrtis  ! 

J'ai  des  attraits;  mais,  trop  sévère, 

J'effrayais  les  Jeux  et  les  Ris  : 


I 


DE     VÉNUS.  a33 

Hëlas!  j'aurais  mieux  fait  de  plaire.  » 

De  ce  triomphe  inattendu 

Myrtis  jouit  en  espérance. 

Vesta ,  sans  voile  et  sans  défense , 

Oubliait  sa  longue  vertu. 

Au  jeune  berger  qui  l'embrasse 

Elle  se  livre  gauchement  ; 

Ses  baisers  mêmes  sont  sans  grâce. 

De  son  aigre  sévérité 

Punition  juste  et  cruelle  ! 

Triste  et  honteuse ,  l'Immortelle 

Remporte  au  ciel  sa  chasteté. 


TABLEAU     XV. 

Dans  l'onde  fraîche  une  bergère 

Se  baignait  durant  la  chaleur. 

Sur  le  rivage  solitaire 

Myrtis  passe;  au  cri  de  frayeur 

Il  répond  avec  un  sourire  : 

«Ne  craignez  rien;  sous  ces  berceaux 

Sage  et  discret,  je  mè  retire. 

Mais  quand  vous  sortirez  des  eaux , 

Je  vous  habillerai  moi-même. 

— Sois  généreux ,  jeune  Myrtis , 

Et  n'emporte  pas  mes  habits. 


234  LES    DÉGUISEMÈNS 

Peut-être  la  Nymphe  qui  t'aime 
Saura  te. . .  »  Discours  superflus  ! 
Le  berger  ne  l'entendait  plus. 
De  l'onde  elle  sort,  et  tremblante 
Elle  arrive  sous  le  bosquet. 
Malgré  sa  prière  touchante , 
Myrtis  poursuit  son  doux  projet. 
En  plaçant  la  courte  tunique 
Sur  ce  corps  de  rose  et  de  lis, 
Il  touche  une  gorge  élastique 
Et  d'autres  charmes  arrondis. 
Sa  main  rattache  la  ceinture , 
Trop  haut  d'abord  et  puis  trop  bas  : 
La  bergère  en  riant  murmure, 
Et  cependant  ne  l'instruit  pas. 
A  son  humide  chevelure 
On  rend  le  feston  de  bluets 
Qui  toujours  forme  sa  parure. 
Les  brodequins  viennent  après  ; 
Long-temps  incertaine  et  craintive , 
Elle  rougit ,  enfin  s'assied ,   • 
A  Myrtis  présente  son  pied , 
Et  sa  rougeur  devient  plus  vive. 
Dans  ce  moment  heureux ,  Phébus 
Était  au  haut  de  sa  carrière  ; 
Le  jour  finit ,  et  la  bergère 
Avait  encore  les  pieds  nuds. 


DE     VÉNU5.  aî5 


TABLEAU     XVI. 


Du  midi  s'élance  Forage. 
Dans  son  frêle  bateau ,  Myrtis , 
Jouet  des  vents  et  de  Téthys , 
Ne  peut  regagner  le  rivage. 
«  Appaise  tes  fougueux  enfans  , 
Belle  Orithye  ;  et  sur  la  rive 
Pour  toi  je  brûlerai  l'encens.  » 
Au  ciel  monte  sa  voix  plaintive. 
Soudain  un  nuage  léger 
Sur  les  flots  mugissans  s'abaisse  ; 
H  s'entrouvre  ;  et  d'une  déesse 
Les  bras  enlèvent  le  berger. 
Tremblant,  il  garde  le  silence; 
Un  baiser  dissipe  sa  peur. 
Neptune  jusqu'aux  cieux  s'élance; 
Les  vents  redoublent  leur  fureur  ; 
Myrtis  caché  dans  le  nuage 
S'élève  au  milieu  de  l'orage , 
Avec  sécurité  fend  l'air , 
Voit  partir  le  rapide  éclair 
Que  suit  la  foudre  vengeresse, 
Et  sur  le  sein  de  sa  maîtresse, 
Il  brave  Eole  et  Jupiter. 


236  LES     DEGUISEMENS 


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TABLEAU     XVII. 

«  De  Myrtis  que  la  voix  est  tendre  ! 
Il  approche ,  et  n'a  pu  me  voir  : 
Sous  cet  arbre  il  viendra  s'asseoir  ; 
Je  veux  me  cacher  et  l'entendre.  » 
La  jeune  bergère,  à  ces  mots, 
Sur  l'arbre  monte  avec,  adresse , 
Et  disparaît  dans  les  rameaux. 
Le  berger  sous  leur  voûte  épaisse 
Bientôt  arrive ,  et  les  échos 
Répètent  ses  accens  nouveaux  : 

«  Un  oiseau  venu  de  Cy  thère 
Se  cache ,  dit-on ,  dans  ce  bois. 
Sa  voix  est  touchante  et  légère , 
Et  son  bec  embellit  sa  voix. 

«  Les  chasseurs  sont  à  sa  poursuite. 
Mille  fois  heureux  son  vainqueur  ! 
Mais  il  craint  la  cage  et  l'évite  ; 
Et  c'est  lui  qui  prend  l'oiseleur. 

«  Jeune  oiseau ,  ton  joli  plumage 
Fait  naître  l'amoureux  désir  ; 


DE     VÉNUS.  a37 

Et  pour  moi ,  dans  l'épais  feuillage , 
Tu  seras  l'oiseau  du  plaisir.  » 

Il  dit ,  et  sur  l'arbre  s'élance  : 
La  bergère  ne  pouvait  fuir , 
Et  le  rire  était  sa  défense  : 
x\u  vainqueur  il  faut  obéir. 
Quelques  nymphes  de  ce  bocage 
Du  même  arbre  cherchent  l'ombrage^ 
Mais  le  bruit  des  baisers  nouveaux 
Se  perd  dans  le  confus  ramage 
Des  fauvettes  et  des  moineaux. 


TABLEAU     XVIIL 

«Ma  fidélité  conjugale 

Trop  long-temps  regretta  Tithon  ; 

Trop  long-temps  j'ai  pleuré  Géphale , 

Egis  et  le  jeune  Orion. 

La  douleur  flétrirait  mes  charmes.... 

Revenez ,  amoureux  désirs  ! 

Les  roses  naissent  de  mes  larmes  ; 

Elles  naîtront  de  mes  plaisirs.  » 

A  ces  mots ,  la  galante  Aurore 

De  Myrtis ,  qui  sommeille  encore , 

Hâte  le  paresseux  réveil. 


238  LES     DEGUISEMENS 

Elle  a  quitté  son  char  vermeil. 
Sur  sa  tête  brille  une  étoile  ; 
Un  safran  pur  et  précieux 
Colora  sa  robe  et  son  voile. 
L'amour  est  peint  dans  ses  beaux  yeux. 
L'humble  lit  du  berger  timide 
La  reçoit;  6  douces  faveurs! 
Sous  elle  le  feuillage  aride 
Renaît  et  la  couvre  de  fleurs. 


TABLEAU     XIX. 

L'amour  ne  connaît  point  la  crainte. 
Du  bois  Myrtis  franchit  l'enceinte; 
Il  s'y  cache ,  et  voit  s'approcher 
Celle  qu'il  ose  ainsi  chercher. 
Ses  traits  sont  purs  ;  la  violette 
S'entrelace  à  la  bandelette 
Qui  couronne  son  front  serein. 
Sur  sa  longue  robe  de  lin 
Descend  une  courte  tunique  ; 
Son  regard  est  doux  et  pudique. 
Myrtis  paraît,  elle  rougit; 
Il  prévient  sa  fuite ,  et  lui  dit  : 
«.  De  Minerve  jeune  prêtresse, 
Mes  yeux  te  suivaient  à  l'autel. 


DE    VÉNUS.  239 

J'ai  vu  tes  mains  à  la  Déesse 
Offrir  un  encens  solennel... 

—  Fuis. — Ne  sois  pas  inexorable. 

—  Fuis  donc!  — Avec  toi  je  fuirai. 
— Des  fers  attendent  le  coupable 
Qui  profane  ce  bois  sacre. 

— Ta  bouche  menace  et  soupire. 
— Imprudent  !  je  plains  ton  délire: 
Crains  le  trépas,  retire-toi. 

—  Non.  — Minerve ,  protège-moi.  » 
Mot  fatal  !  son  ame  alarmée 

Le  rétracte  ,  mais  vainement; 
Entre  les  bras  de  son  amant 
Elle  est  en  myrte  transformée. 
Il  recule ,  saisi  d'horreur  ; 
Il  doute  encor  de  son  malheur; 
D'une  voix  éteinte  il  appelle 
La  jeune  vierge  ;  avec  frayeur 
Il  touche  l'écorce  nouvelle  ; 
Ses  pleurs  coulent,  et  sa  douleur 
Maudit  la  Déesse  inflexible. 
Dans  le  bois  il  entend  du  bruit; 
Il  embrasse  l'arbre  insensible , 
S'éloigne,  revient,  et  s'enfuit. 


24o  LES     DÉGUISEMENS 


TABLEAU     XX. 

De  la  jeune  et  belle  prêtresse 
L'image  poursuivait  Myrtis. 
Il  fuit  les  autels  de  Cypris , 
Il  fuit  la  brillante  jeunesse , 
Et  chaque  jour  aigrit  son  mal. 
Un  soir  enfin ,  du  bois  fatal 
Il  franchit  de  nouveau  l'enceinte. 
Il  baise  les  rameaux  chéris  ; 
Au  ciel  il  adresse  sa  plainte  : 
Le  ciel  paraît  sourd  à  ses  cris. 
Éole  entasse  les  nuages , 
De  leurs  flancs  sortent  les  orages; 
Les  éclairs  suivent  les  éclairs  ; 
La  foudre  sillonne  les  airs. 
Le  berger  brave  la  tempête 
Et  les  feux  roulans  sur  sa  tête. 
Le  myrte  arrosé  de  ses  pleurs 
Par  un  faible  et  naissant  murmure 
Semble  répondre  à  ses  douleurs. 
Prodige  heureux  !  L'écorce  dure 
Se  soulève ,  et  prend  sous  sa  main 
L'albâtre  et  les  contours  du  sein. 
Une  bouche  naît  sous  la  sienne , 


DE     VÉNUS.  2/,i 

Et  soudain  une  fraîche  haleine 
Se  mêle  à  ses  soupirs  brûlans. 
Les  rameaux  qu'en  ses  bras  il  presse 
Transformés  en  bras  ronds  et  blancs , 
Lui  rendent  sa  douce  caresse. 
Plus  de  combats,  plus  de  refus; 
Et  de  Minerve  la  prêtresse 
Est  déjà  celle  de  Vénus. 


TABLEAU     XXL 

Des  dieux  la  prompte  messagère 
Part ,  vole ,  se  montre  à  Myrtis  , 
Et  dit  :  «  La  reine  de  Cythère 
Parut  la  plus  belle  à  Paris  ; 
L'heureuse  pomme  fut  pour  elle  : 
Mais  entre  Junon  et  Pallas 
Toujours  subsiste  la  querelle, 
Et  c'est  toi  qui  les  jugeras.  » 
En  parlant  ainsi,  la  Déesse 
Est  debout  sur  son  arc  brillant. 
Myrtis  contemple  sa  jeunesse , 
Ses  yeux  d'azur,  son  front  riant. 
L'or  de  sa  baguette  divine , 
Les  perles  de  ses  bracelets , 
Et  l'écharpe  flottante  et  fine 

16 


a42  LES    DÉGUISEMENS 

Qui  voile  à  demi  ses  attraits. 
«  Pourquoi  gardes-tu  le  silence  ? 
Reprend-elle  :  réponds,  Myrtis  ; 
Le  refus  serait  une  offense. 
— Disputez -vous  aussi  le  prix? 
— Je  le  pourrais  ;  j'ai  quelques  charmes. 
— Voyons. — -Promets-tu  le  secret? 
— Oui. — Je  crains.... — Soyez  sans  alarmes. 
—  Eh  bien,  juge;  mais  sois  discret. 
— Ce  voile  à  vos  pieds  doit  descendre. 
Ce  n'est  pas  tout;  la  volupté 
Embellit  encor  la  beauté , 
Et  le  prix  est  pour  la  plus  tendre.  » 
L'Immortelle  baisse  les  yeux , 
Repousse  la  main  qui  la  touche, 
Aux  baisers  dérobe  sa  bouche , 
Et  tombe  sur  l'arc  radieux. 


TABLEAU     XXIL 

Assise  sur  un  faisceau  d'armes 
Recouvert  d'un  léger  tapis , 
Aux  regards  de  l'heureux  Myrtis 
Pallas  abandonne  ses  charmes. 
Le  berger  hésite,  et  pourtant 
Ecarte  d'une  main  timide 


DE     VENUS.  243 

Son  casque  à  panache  flottant, 
Sa  lance  d'or  et  son  égide. 
La  cuirasse  tombe  à  son  tour, 
Et  même  la  blanche  tunique. 
De  Pallas  la  beauté  pudique 
Vainement  éveille  l'Amour; 
Jamais  il  n'obtient  de  retour. 
Le  berger  étonné  l'admire , 
Mais  affecte  un  calme  trompeur. 
La  Déesse  voit  sa  froideur, 
Prend  sa  main ,  doucement  l'attire , 
Le  reçoit  dans  ses  bras ,  soupire , 
Et  prudente  elle  répétait  : 
«  On  me  croit  sage,  sois  discret.  » 


TABLEAU     XXIIL 

«  Viens,  jeune  et  charmante  Théone. 

—  Non;  Junon  peut-être  t'attend  : 
Jamais  son  orgueil  ne  pardonne. 

—  Qu'importe?  —  Fuis.  —  Un  seul  instant! 

—  Demain  je  tiendrai  mes  promesses. 
— Je  brûle  des  feux  du  désir; 
Viens;  la  beauté  fait  les  déesses. 

—  Et  qui  fait  les  dieux?  —  Le  plaisir.  » 


244  LES     DÉGUISEMENS 


TABLEAU     XXIV. 

Myrtis  devant  Junon  s'incline. 
Un  diadème  radieux, 
De  pourpre  un  manteau  précieux. 
Un  sceptre  dans  sa  main  divine, 
Annoncent  la  reine  des  cieux. 
Au  juge  que  sa  voix  rassure 
Elle  abandonne  sa  ceinture 
Et  s^es  superbes  vêtemens  : 
Sans  voiles  et  sans  ornemens, 
La  nudité  fait  sa  parure. 
Alors  sur  des  coussins  épais 
Que  l'or  et  la  perle  enrichissent , 
Et  qui  légèrement  fléchissent, 
Le  berger  place  ses  attraits. 
Ses  regards  troublent  la  Déesse. 
Elle  soupçonne  de  Pallas 
La  ruse  et  la  douce  faiblesse  ; 
A  Myrtis  elle  ouvre  ses  bras, 
Sourit  de  sa  vive  caresse , 
Et  prudente  elle  répétait  : 
«  On  me  croit  sage ,  sois  discret,  w 


DE     VÉNUS.  245 


TABLEAU     XXV. 

Du  haut  des  airs  qu  elle  colore 
La  jeune  Iris  descend  encore, 
Myrtis  la  reçoit  dans  ses  bras. 
Elle  se  livre  à  ses  caresses , 
Et  pourtant  elle  dit  tout  bas  : 
«  Si  je  tarde ,  les  deux  déesses 
Pourront  croire....  Séparons-nous.  » 
Suivent  des  baisers  longs  et  doux. 
«  Je  ne  puis  prononcer  entre  elles , 
Dit  enfin  le  berger.  —  Pourquoi  ? 
—  Également  elles  sont  belles  ; 
Et  la  plus  aimable ,  c'est  toi.  » 

TABLEAU     XXVL 

Rêveuse  et  doucement  émue , 
Elle  arrive  dans  le  bosquet 
Où  de  Vénus  est  la  statue,, 
A  ses  pieds  dépose  un  bouquet , 
Et  dit  :  «  O  Gypris,  je  t'implore; 
Protège-moi  contre  ton  fils , 
Pour  lui  je  suis  trop  jeune  encore'. 
Je  ne  veux  point  aimer  Myrtis.  » 
Quelques  jours  après ,  sa  jeunesse 


246  LES     DÉGUISEMENS 

De  l'amour  craint  moins  les  douceurs. 
D'un  feston  de  myrte  et  de  fleurs 
Elle  couronne  la  déesse, 
Disant  :  «  Vois  mon  trouble  secret  : 
J'aime,  apprends-moi  comment  on  plaît.  » 
Elle  revient,  et  le  sourire 
Ouvre  sa  bouche  qui  soupire  : 
«  Il  m'aime ,  ô  propice  Venus  ! 
Seule  à  ses  regards  je  suis  belle  ; 
Mais  je  veux  par  quelques  refus 
Irriter  sa  flamme  nouvelle.  » 
Une  guirlande  sous  sa  main 
Se  déploie;  et  de  la  statue. 
Que  le  ciseau  fit  belle  et  nue , 
Elle  couvrait....  Myrtis  soudain 
Du  feuillage  sort  et  s'ëcrie  : 
-  «  Ne  couvre  rien ,  ma  jeune  amie  ; 
Crains  Vénus.  »  Sans  force  et  sans  voix , 
Elle  rougit ,  chancelle ,  glisse  ; 
Et  la  guirlande  protectrice 
Reste  inutile  entre  ses  doigts. 


TABLEAU     XXVII. 

Le  sombre  Pluton  sur  la  terre 
Etait  monté  furtivement. 


DÉ     VÉNUS.  347 

De  quelque  nymphe  solitaire 
Il  méditait  renlèvement. 
De  loin  le  suivait  son  épouse  : 
Son  indifférence  est  jalouse; 
Sa  main  encor  cueillait  la  fleur 
Qui  jadis  causa  son  malheur  : 
Il  renaissait  dans  sa  pensée. 
Myrtis  passe  ;  il  voit  ses  attraits , 
Et  la  couronne  de  cyprès 
A  ses  cheveux  entrelacée. 
Il  se  prosterne;  d'une  main 
Elle  fait  un  signe,  et  soudain 
Remonte  sur  son  char  d'ébène. 
Près  d'elle  est  assis  le  berger. 
Les  coursiers  noirs,  d'un  saut  léger. 
Ont  déjà  traversé  la  plaine. 
Ils  volent  ;  des  sentiers  déserts 
Les  conduisent  dans  les  enfers. 
Du  Styx  ils  franchissent  les  ondes  : 
Caron  murmurait  vainement; 
Et  Cerbère  sans  aboîment 
Ouvrait  ses  trois  gueules  profondes. 
Le  berger  ne  voit  point  Minos, 
Du  Destin  l'urne  redoutable, 
D'Alecton  le  fouet  implacable , 
Ni  l'affreux  ciseau  d'Atropos. 
Avec  prudence  Proserpine 


248  LES     DÉGUISEMENS 

Le  conduit  dans  un  lieu  secret 
Oîi  Plu  ton  admis  à  regret 
Partage  sa  couche  divine. 
Myrtis  baise  ses  blanches  mains  , 
La  presse  d'une  voix  émue , 
Et  la  Déesse  demi-nue 
Se  penche  sur  de  noirs  coussins. 
Elle  craint  un  époux  barbare  : 
Le  berger  quitte  le  Tartare  ; 
Par  de  longs  sentiers  ténébreux 
Il  remonte ,  et  sa  main  profane 
Ouvre  la  porte  diaphane 
D'où  sortent  les  Songes  heureux. 


TABLEAU     XXVIIL 

Morphée  a  touché  sa  paupière  ; 
Elle  dort  sous  l'ombrage  frais. 
Des  Zéphirs  l'aile  familière 
Dévoile  ses  charmes  secrets. 
Myrtis  vient ,  ô  douce  surprise  ! 
«  Hier  au  temple  de  Vénus , 
Dit-il ,  j'ai  fléchi  ses  refus  ; 
Dérobons  la  faveur  promise.... 
Non ,  je  respecte  son  sommeil  ; 
J'aurai  le  baiser  du  réveil.  » 


DE     VÉNUS.  249 

Il  voit  un  bouquet  auprès  d'elle; 
Des  roses  il  prend  la  plus  belle; 
Avec  adresse,  avec  lenteur, 
Sa  main  la  place  sur  Tébène , 
Et  sa  bouche  baise  la  fleur. 
Il  s'éloigne  alors ,  non  sans  peine , 
Et  se  cache  dans  un  buisson 
D'où  sort  un  léger  papillon. 
L'insecte  léger  voit  la  rose , 
Un  moment  sur  elle  se  pose , 
Puis  s'envole ,  et  fuit  sans  retour. 
Myrtis  dit  tout  bas  :  «  C'est  l'Amour.  » 


TABLEAU     XXIX. 

«  Arrêtez ,  charmante  déesse  ! 
Votre  main ,  au  banquet  des  cieux , 
Verse  le  nectar ,  et  des  dieux 
Vous  éternisez  la  jeunesse. 
—  Il  est  vrai  :  dans  ma  coupe  d'or 
Tes  lèvres  trouveront  encor 
De  ce  breuvage  quelque  reste  : 
Bois  donc.  —  J'ai  bu.  Quelle  chaleur 
Pénètre  mes  sens  et  mon  cœur  ! 
Restez ,  ô  déesse  !  —  Je  reste.  » 
Il  est  heureux ,  et  ses  désirs 


'25o  LES    DÉGUISEMENS 

Demandent  de  nouveaux  plaisirs. 
En  riant ,  la  jeune  Immortelle 
S'échappe ,  fuit  et  disparaît. 
Le  berger  en  vain  la  rappelle. 
Seul  il  marche,  de  la  forêt 
Il  suit  les  routes  ténébreuses  ; 
Et  là  dans  ses  bras  tour-à-tour 
Tombent  les  maîtresses  nombreuses 
Qu'un  moment  lui  donna  l'amour. 
Un  moment ,  bergères ,  princesses , 
Nymphes  ,  bacchantes  et  déesses 
Reçoivent  ses  baisers  nouveaux , 
Puis  s'échappent  :  point  de  repos  ; 
Du  nectar  la  douce  puissance 
Soutient  sa  rapide  inconstance. 
Ses  vœux  n'appelaient  point  Vesta , 
Et  dans  son  temple  elle  resta. 
Las  enfin  ,  sous  le  frais  ombrage 
Il  s'assied ,  et  sa  faible  voix 
Implore  uAe  seconde  fois 
L'échansonne  au  divin  breuvage. 
Elle  vient  ;  à  Myrtis  encor 
Sa  main  offre  la  coupe  d'or, 
Et  déjà  les  désirs  renaissent. 
De  son  bienfait  Hébé  jouit  ; 
Sous  ses  attraits  les  fleurs  s'affaissent; 
Plus  belle  ensuite  elle  s'enfuit. 


DE     VÉNUS.  aSi 

Le  berger,  dont  la  douce  plainte 
La  poursuit  jusque  dans  les  cieux , 
Sur  le  gazon  voluptueux 
De  ses  charmes  baise  Fempreinte , 
Et  le  sommeil  ferme  ses  yeux. 


TABLEAU     XXX. 

Il  dort  ;  un  baiser  le  réveille, 
O  surprise  !  6  douce  merveille  ! 
D'Amours  légers  environné , 
Un  char  par  des  cygnes  traîné 
Dans  l'air  l'emporte  avec  vitesse. 
La  crainte  agite  ses  esprits  ; 
Mais  la  belle  et  tendre  Déesse 
Le  rassure  par  un  souris. 
Sur  des  coussins  de  pourpre  fine, 
Près  de  sa  maîtresse  divine 
Il  s'assied ,  d'amour  éperdu. 
Aussitôt  un  voile  étendu 
Forme  pour  eux  un  dais  utile. 
Myrtis ,  de  surprise  immobile , 
Dans  Vénus  revoit  les  appas 
Des  déesses  et  des  mortelles 
Que  ses  yeux  trouvèrent  si  belles , 
Et  qui  tombèrent  dans  ses  bras. 


52       LES     DEGUISEMENS     DE     VÉNUS. 
Elle  répond  à  son  silence  : 
«  Je  t'aimai  long-temps  en  secret. 
Tout  est  facile  à  ma  puissance  ; 
Et  Venus  de  ton  inconstance 
Fut  toujours  la  cause  et  l'objet.  » 
A  ces  mots ,  au  berger  timide 
Ses  bras  d'albâtre  sont  tendus  ; 
Par  degrés  à  sa  bouche  avide 
Elle  livre  ses  charmes  nus , 
Sous  les  baisers  devient  plus  belle  , 
Enfin  permet  tout  à  Myrtis , 
Et  lui  dit  :  «  Sois  aussi  fidèle 
Et  moins  malheureux  qu'Adonis.  » 
Consume  d'amour  et  d'ivresse , 
Sur  les  lèvres  de  sa  maîtresse 
Myrtis  boit  le  nectar  divin  ; 
Il  meurt  et  renaît  sur  son  sein  ; 
Et  cependant  le  char  rapide , 
Glissant  avec  légèreté 
Dans  l'air  doucement  agité , 
Descend  vers  les  bosquets  de  Gnide. 

FIN    DES    DEGUISEMENS     DE    VENUS. 


LES   TABLEAUX 


LES    TABLEAUX 


L 
LA     ROSE. 

(j'est  l'âge  qui  touche  à  l'enfance , 
C'est  Justine,  c'est  la  candeur. 
Déjà  l'amour  parle  à  son  cœur  : 
Crédule  comme  l'innocence , 
Elle  écoute  avec  complaisance 
Son  langage  souvent  trompeur. 
Son  œil  satisfait  se  repose 
Sur  un  jeune  homme  à  ses  genoux, 
Qui,  d'un  air  suppliant  et  doux, 
Lui  présente  une  simple  rose. 
De  cet  amant  passionné , 
Justine ,  refusez  l'offrande  ; 
Lorsqu'un  amant  donne ,  il  demande , 
Et  beaucoup  plus  qu'il  n'a  donné. 


256  LES     TABLEAUX. 

II. 
LA     MAIN. 

Quand  on  aime  bien ,  l'on  oublie 

Ces  frivoles  ménagemens 

Que  la  raison  ou  la  folie 

Oppose  au  bonheur  des  amans. 

On  ne  dit  point  :  «  La  résistance 

(c  Enflamme  et  fixe  les  désirs  ; 

(c  Reculons  l'instant  des  plaisirs 

«  Que  suit  trop  souvent  l'inconstance.  » 

Ainsi  parle  un  amour  trompeur , 

Et  la  coquette  ainsi  raisonne. 

La  tendre  amante  s'abandonne 

A  l'objet  qui  toucha  son  cœur  ; 

Et  dans  sa  passion  nouvelle , 

Trop  heureuse  pour  raisonner , 

Elle  est  bien  loin  de  soupçonner 

Qu'un  jour  il  peut  être  infidèle. 

Justine  avait  reçu  la  fleur. 

On  exige  alors  de  sa  bouche 

Cet  aveu  qui  flatte  et  qui  touche , 

Alors  même  qu'il  est  menteur. 

Elle  répond  par  sa  rougeur  ; 

Puis  avec  un  souris  céleste 


LES    TABLEAUX.  257 

Aux  baisers  de  l'heureux  Valsin 
Justine  abandonne  sa  main , 
Et  la  main  promet  tout  le  reste. 

m. 

LE     SONGE. 

Le  sommeil  a  touché  ses  yeux  ; 

Sous  des  pavots  délicieux 

Ils  se  ferment,  et  son  cœur  veille. 

A  l'erreur  ses  sens  sont  livrés. 

Sur  son  visage  par  degrés 

La  rose  devient  plus  vermeille; 

Sa  main  semble  éloigner  quelqu'un  ; 

Sur  le  duvet  elle  s'agite; 

Son  sein  impatient  palpite , 

Et  repousse  un  voile  importun. 

Enfin. ,  plus  calme  et  plus  paisible  j 

Elle  retombe  mollement  ; 

Et  de  sa  bouche  lentement 

S'échappe  un  murmure  insensible. 

Ce  murmure  plein  de  douceur 

Ressemble  au  souffle  de  Zéphire, 

Quand  il  passe  de  fleur  en  fleur; 

C'est  la  volupté  qui  soupire  ; 

Oui ,  ce  sont  les  gémissemens 

^1 


258  LES     TABLEAUX. 

D'une  vierge  de  quatorze  ans, 
Qui  dans  un  songe  involontaire 
Voit  une  bouche  téméraire 
Effleurer  ses  apj^s  naissans , 
Et  qui  dans  ses  bras  caressans 
Presse  un  époux  imaginaire. 
Le  sommeil  doit  être  charmant, 
Justine,  avec  un  tel  mensonge; 
Mais  plus  heureux  encor  l'amant 
Qui  peut  causer  un  pareil  songe  ! 


IV. 
LE     SEIN. 

Justine  reçoit  son  ami 
Dans  un  cabinet  solitaire. 
Sans  doute  il  sera  téméraire  ? 
Oui ,  mais  seulement  à  demi  : 
On  jouit  alors  qu'on  diffère. 
11  voit ,  il  compte  mille  appas  , 
Et  Justine  était  sans  alarmes  ; 
Son  ignorance  ne  sait  pas 
A  quoi  serviront  tant  de  charmes. 
Il  soupire  et  lui  tend  les  bras  , 
Elle  y  vole  avec  confiance  ; 
Simple  encore  et  sans  prévoyance  , 


t 


LES     TABLEAUX.  aôç) 

Elle  est  aussi  sans  embarras. 
Modérant  l'ardeur  qui  le  presse  , 
Valsin  dévoile  avec  lenteur 
Un  sein  dont  l'aimable  jeunesse 
Venait  d'achever  la  rondeur  ; 
Sur  des  lis  il  y  voit  la  rose  ; 
Il  en  suit  le  léger  contour  ; 
Sa  bouche  avide  s'y  repose  ; 
Il  l'échauffé  de  son  amour  ; 
Et  tout-à-coup  sa  main  folâtre 
Enveloppe  un  globe  charmant , 
Dont  jamais  les  yeux  d'un  amant 
N'avaient  même  entrevu  l'albâtre. 
C'est  ainsi  qu'à  la  volupté 
Valsin  préparait  la  beauté 
Qui  par  lui  se  laissait  conduire  ; 
Il  savait  prendre  un  long  détour. 
Heureux  qui  s'instruit  en  amour  , 
Et  plus  heureux  qui  peut  instruire  ! 


V. 
LE     BAISER. 

Ah  !  Justine ,  qu'avez-vous  fait  ? 

Quel  nouveau  trouble  et  quelle  ivresse  ! 

Quoi  !  cette  extase  enchanteresse 

17. 


j.6o  LES     TABLEAUX. 

D'un  simple  baiser  est  l'effet  ? 
Le  baiser  de  celui  qu'on  aime 
A  son  attrait  et  sa  douceur  ; 
Mais  le  prélude  du  bonheur 
Peut-il  être  le  bonheur  même  ? 
Oui ,  sans  doute ,  ce  baiser-là 
Est  le  premier ,  belle  Justine  ; 
Sa  puissance  est  toujours  divine  , 
Et  votre  cœur  s'en  souviendra. 
Votre  ami  murmure  et  s'étonne 
Qu'il  ait  sur  lui  moins  de  pouvoir  ; 
Mais  il  jouit  de  ce  qu'il  donne; 
C'est  beaucoup  plus  que  recevoir. 


VI. 
LES     RIDEAUX. 


Dans  cette  alcôve  solitaire 

Sans  doute  habite  le  repos  ; 

Voyons.  Mais  ces  doubles  rideaux 

Semblent  fermés  par  le  mystère  ; 

Et  ces  vêtemens  étrangers 

Mêlés  aux  vêtemens  légers 

Qui  couvraient  Justine  et  ses  charmes , 

Et  ce  chapeau  sur  un  sofa , 

Ce  manteau  plus  loin ,  et  ces  armes, 


LES     TABLEAUX.  i6i 

Disent  assez  qu'Amour  est  là. 
C'est  lui-même  ;  je  crois  entendre 
Le  premier  cri  de  la  douleur , 
Suivi  d'un  murmure  plus  tendre 
Et  des  soupirs  de  la  langueur. 
Yalsin,  jamais  ton  inconstance 
N'avait  connu  la  volupté  ; 
Savoure-la  dans  le  silence. 
Tu  trompas  toujours  la  beauté  ; 
Mais  sois  fidèle  à  l'innocence. 

VII. 
LE     LENDEMAIN. 

D'un  air  languissant  et  rêveur 
Justine  a  repris  son  ouvrage  ; 
Elle  brode  ;  mais  le  bonheur 
Laissa  sur  son  joli  visage 
L'étonnement  et  la  pâleur. 
Ses  yeux  qui  se  couvrent  d'un  voile 
Au  sommeil  résistent  en  vain  ; 
Sa  main  s'arrête  sur  la  toile  , 
Et  son  front  tombe  sur  sa  main. 
Dors  et  fuis  un  monde  malin  ; 
Ta  voix  plus  douce  et  moins  sonore , 
Ta  bouche  qui  s'en tr  ouvre  encore  ^ 


26a  LES     TABLEAUX. 

Tes  regards  honteux  ou  distraits , 
Ta  démarche  faible  et  gênée  , 
De  cette  nuit  trop  fortunée 
Révéleraient  tous  les  secrets. 


VIIL 
L'INFIDÉLITÉ. 

Un  bosquet,  une  jeune  femme  ; 
A  ses  genoux  un  séducteur 
Qui  jure  une  éternelle  flamme , 
Et  qu'elle  écoute  sans  rigueur  ; 
C'est  Valsin.  Dans  le  même  asile 
Justine  crédule  et  tranquille , 
Venait  rêver  à  son  amant  ; 
Elle  entre  :  que  le  peintre  habile 
Rende  ce  triple  étonnement. 

IX. 

LES     REGRETS. 

Justine  est  seule  et  gémissante , 
Et  mes  yeux  avec  intérêt 
La  suivent  dans  ce  lieu  secret 
Oii  sa  chute  fut  si  touchante. 


i 


LES     TABLEAUX.  263 

D'abord  son  tranquille  chagrin 
Garde  un  morne  et  profond  silence  : 
Mais  des  pleurs  s'échappent  enfin 
Et  coulent  avec  abondance 
De  son  visage  sur  son  sein  ; 
Et  ce  sein  formé  par  les  Grâces  , 
Dont  le  voluptueux  satin 
Du  baiser  conserve  les  traces  , 
Palpite  encore  pour  Valsin. 
Dans  sa  douleur  elle  contemple 
Ce  réduit  ignoré  du  jour  , 
Cette  alcôve  ,  qui  fut  un  temple  , 
Et  redit  :  «  Voilà  donc  l'amour  !  » 

X. 
LE     RETOUR. 

Cependant  Valsin  infidèle 
Ne  cessa  point  d'être  constant  ; 
Justine  ,  aussi  douce  que  belle , 
Pardonna  l'erreur  d'un  instant. 
Elle  est  dans  les  bras  du  coupable. 
Il  lui  parle  de  ses  remords  ; 
Par  un  silence  favorable 
Elle  répond  à  ses  transports  ; 
Elle  sourit  à  sa  tendresse  , 


264  LES     TABLEAUX. 

Et  permet  tout  à  ses  désirs  : 
Mais  pour  lui  seul  sont  les  plaisirs , 
Elle  conserve  sa  tristesse  ; 
Son  amour  n'est  plus  une  ivresse  : 
Elle  abandonne  ses  attraits , 
Mais  cependant  elle  soupire  ; 
Et  ses  yeux  alors  semblent  dire  : 
Le  charme  est  détruit  pour  jamais. 


FIN    DES    TABLEAUX. 


MÉLANGES 


i 


1 


i 


LES    FLEURS 


Vous  trompiez  donc  un  amant  empressé , 

Et  c'est  en  vain  que  vous  m'aviez  laissé 

D'un  prompt  retour  l'espérance  flatteuse  ! 

De  nouveaux  soins  vous  fixent  dans  vos  bois. 

De  cette  absence ,  hélas  !  trop  douloureuse , 

Vos  écrits  seuls  me  consolent  parfois  : 

Je  les  relis ,  c'est  ma  plus  douce  étude. 

N'en  doutez  point  ;  dès  les  premiers  beaux  jours , 

Porté  soudain  sur  l'aile  des  Amours, 

Je  paraîtrai  dans  votre  solitude. 

Seule  et  tranquille  à  l'ombre  des  berceaux , 

Vous  me  vantez  les  charmes  du  repos 

Et  les  douceurs  d'une  sage  mollesse  ; 

Vous  les  goûtez  ;  aussi  votre  paresse 

Du  soin  des  fleurs  s'occupe  uniquement. 

Ce  doux  travail  plairait  à  votre  amant  ; 

Flore  est  si  belle ,  et  sur-tout  au  village  ! 

Fixez  chez  vous  cette  beauté  volage. 

Mais  ses  faveurs  ne  se  donnent  jamais; 

Achetez  donc ,  c^t  payez  ses  bienfaits. 

Des  Aquilons  connaissez  l'influence , 


a68  LES     FLEURS 

Et  de  Phœbé  méprisez  la  puissance. 
On  vit  jadis  nos  timides  aïeux 
L'interroger  d'un  regard  curieux  ; 
Mais  aujourd'hui  la  sage  expérience 
A  détrompé  le  crédule  mortel. 
Sur  nos  jardins  Phœbé  n'a  plus  d'empire. 
De  son  rival  l'empire  est  plus  réel  ; 
C'est  par  lui  seul  que  tout  vit  et  respire, 
Et  le  parterre  où  vont  naître  vos  fleurs 
Doit  recevoir  ses  rayons  créateurs. 

Du  triste  hiver  Flore  craint  la  présence  ; 
C'est  au  printemps  que  son  règne  commence. 
Voyez- vous  naître  un  jour  calme  et  serein  ? 
Semez  alors ,  et  soyez  attentpe'; 
Car  du  Zéphir  le  souffle  à  votre  main 
_    Peut  dérober  la  graine  fugitive. 
De  sa  bonté  l'eau  doit  vous  assurer. 
En  la  noyant ,  celle  qui ,  trop  légère , 
Dans  le  cristal  ne  pourra  pénétrer , 
Sans  y  germer ,  vieillirait  sous  la  terre. 

L'oignon  préfère  un  sol  épais  et  gras  ; 
Un  sol  léger  suffit  à  la  semence  ; 
Confiez-lui  votre  douce  espérance, 
Et  de  vos  fleurs  les  germes  délicats. 
Mais  n'allez  point  sur  la  graine  étouffée 


LES     FLEURS.  ^69 

Accumuler  un  trop  pesant  fardeau  ; 
Et,  sans  tarder ,  arrosez-la  d'une  eau 
Par  le  soleil  constamment  échauffée. 
Craignez  sur-tout  que  Tonde  en  un  moment 
N'entraîne  au  loin  la  graine  submergée. 
Pour  l'arrêter  qu'une  paille  alongée 
D'un  nouveau  toit  la  couvre  également. 
Par  ce  moyen  vous  pourrez  aisément 
Tromper  l'effort  des  Aquilons  rapides, 
Et  de  l'oiseau  les  recherches  avides. 

N'osez  jamais  d'une  indiscrète  main 

Toucher  la  fleur,  ni  profaner  le  sein 

Que  chaque  aurore  humecte  de  ses  larmes  ; 

Le  doigt  ternit  la  fraîcheur  de  ses  charmes  , 

Et  leur  fait  perdre  un  tendre  velouté  , 

Signe  chéri  de  la  virginité. 

Au  souffle  heureux  du  jeune  époux  de  Flore 

Le  bouton  frais  s'empressera  d'éclore , 

Et  d'exhaler  ses  plus  douces  odeurs  : 

Zéphire  seul  doit  caresser  les  fleurs. 

Le  tendre  amant  embellit  ce  qu'il  touche. 

Témoin  ce  jour  où  le  premier  baiser 

Fut  toutrà-coup  déposé  sur  ta  bouche. 

Un  feu  qu'en  vain  tu  voulais  appaiser 

Te  colora  d'une  rougeur  nouvelle  ; 

Mes  yeux  jamais  ne  te  virent  si  belle. 


270  LES     FLEURS. 

Mais  qu'ai-je  dit?  devi*ais-je  à  mes  leçons 
Des  voluptés  entremêler  l'image? 
Réservons-la  pour  de  simples  chansons , 
Et  que  mon  vers  désormais  soit  plus  sage. 

De  chaque  fleur  connaissez  les  besoins. 
Il  est  des  plants  dont  la  délicatesse 
De  jour  en  jour  exige  plus  de  soins. 
Aux  vents  cruels  dérobez  leur  faiblesse  ; 
Un  froid  léger  leur  donnerait  la  mort. 
Qu'un  mur  épais  les  défende  du  nord  ; 
Et  de  terreau  qu'une  couche  dressée 
Sous  cet  abri  soit  pour  eux  engraissée. 
Obtenez-leur  les  regards  bienfaisans 
Du  dieu  chéri  qui  verse  la  lumière. 
J'aime  sur-tout  que  ses  rayons  naissans 
Tombent  sur  eux  ;  mais  par  un  toit  de  verre 
De  ces  rayons  modérez  la  chaleur  ; 
Un  seul  suffit  pour  dessécher  la  fleur. 
Dans  ces  prisons  retenez  son  enfance 
Jusqu'au  moment  de  son  adolescence. 
Quand  vous  verrez  la  tige  s'élever 
Et  se  couvrir  d'une  feuille  nouvelle , 
Permettez-lui  quelquefois  de  braver 
Les  Aquilons  moins  à  craindre  pour  elle. 
Mais  couvrez-la  quand  le  soleil  s'enfuit. 
Craignez  toujours  le  souffle  de  la  nuit , 


LES     FLEURS.  271 

Et  les  vapeurs  de  la  terre  exhalées  ; 
Craignez  le  froid  tout-à-coup  reproduit , 
Et  du  printemps  les  tardives  gelées. 
Malgré  ces  soins,  parfois  l'on  voit  jaunir 
Des  jeunes  fleurs  la  tige  languissante. 
Un  mal  secret  sans  doute  la  tourmente  ; 
La  mort  va  suivre ,  il  faut  la  prévenir. 
D'un  doigt  prudent  découvrez  la  racine  ; 
De  sa  langueur  recherchez  l'origine  ; 
Et ,  sans  pitié ,  coupez  avec  le  fer 
L'endroit  malade  ou  blessé  par  le  ver. 
De  cette  fleur  l'enfance  passagère 
De  notre  enfance  est  le  vivant  tableau. 
J'y  vois  les  soins  qu'un  fils  coûte  à  sa  mère , 
Et  les  dangers  qui  souvent  du  berceau 
Le  font  passer  dans  la  nuit  du  tombeau. 
Mais  quelquefois  la  plus  sage  culture 
Ne  peut  changer  ce  qu'a  fait  la  nature , 
Ni  triompher  d'un  vice  enraciné. 
Ce  fils  ingrat ,  en  avançant  en  âge , 
Trompe  souvent  l'espoir  qu'il  a  donné  ; 
Ou ,  par  la  mort  tout-à-coup  moissonné , 
Avant  le  temps  il  voit  le  noir  rivage. 
Souvent  aussi  l'objet  de  votre  amour, 
La  tendre  fleur  se  flétrit  sans  retour. 
Parfois  les  flots  versés  pendant  l'orage 
Dans  vos  jardins  porteront  le  ravage , 


272  LES     FLEURS. 

Et  sans  pitié  l'Aquilon  furieux 
Renversera  leurs  trésors  à  vos  yeux; 
Mais  quand  d'Iris  l'écharpe  colorée 
S'arrondira  sous  la  voûte  des  cieux  j 
Quand  vous  verrez  près  de  Flore  éplorée 
Le  papillon  recommencer  ses  jeux , 
Sur  leurs  besoins  interrogez  vos  plantes , 
Et  réparez  le  ravage  des  eaux. 
Avec  un  fil ,  sur  de  légers  rameaux , 
Vous  soutiendrez  leurs^  tiges  chancelantes. 

Ces  nouveaux  soins,  partagés  avec  vous, 

Amuseront  mon  oisive  paresse. 

Mais  ces  travaux,  ô  ma  jeune  maîtresse, 

Seront  mêlés  à  des  travaux  plus  doux. 

Vous  m'entendez ,  et  rougissez  peut-être. 

Le  jour  approche  où  nos  jeux  vont  renaître. 

Hâtez  ce  jour  désiré  si  long-temps , 

Dieu  du  repos ,  dieu  des  plaisirs  tranquilles , 

Dieu  méconnu  dans  l'enceinte  des  villes  ; 

Fixez  enfin  mes  désirs  inconstans , 

Et  terminez  ma  recherche  imprudente. 

Pour  être  heureux,  il  ne  faut  qu'une  amante , 

L'ombre  des  bois ,  les  fleurs  et  le  printemps. 

Printemps  chéri ,  doux  matin  de  l'année, 
Console-nous  de  l'ennui  des  hivers  ; 


LES     FLEURS.  273 

Reviens  enfin,  et  Flore  emprisonnée 
Va  de  nouveau  s'élever  dans  les  airs. 
Qu'avec  plaisir  je  compte  tes  richesses  ! 
Que  ta  présence  a  de  charmes  pour  moi  ! 
Puissent  mes  vers ,  aimables  comme  toi , 
En  les  chantant  te  payer  tes  largesses  ! 
Déjà  Zéphire  annonce  ton  retour. 
De  ce  retour  modeste  avant-courrière , 
Sur  le  gazon  la  tendre  primevère 
S'ouvre ,  et  jaunit  dès  le  premier  beau  jour, 
A  ses  cotés  la  blanche  pâquerette 
Fleurit  sous  l'herbe ,  et  craint  de  s'élever. 
Vous  vous  cachez ,  timide  violette , 
Mais  c'est  en  vain ,  le  doigt  sait  vous  trouver  ; 
Il  vous  arrache  à  l'obscure  retraite 
Qui  recelait  vos  appas  inconnus; 
Et  destinée  aux  boudoirs  de  Cythère , 
Vous  renaissez  sur  un  trône  de  verre 
Ou  vous  mourez  sur  le  sein  de  Vénus. 

L'Inde  autrefois  nous  donna  l'anémone , 
De  nos  jardins  ornement  printanier. 
Que  tous  les  ans,  au  retour  de  l'automne, 
Un  sol  nouveau  remplace  le  premier , 
Et  tous  les  ans ,  la  fleur  reconnaissante 
Reparaîtra  plus  belle  et  plus  brillante. 
Elle  naquit  des  larmes  que  jadis 

18 


274  LES     FLEURS. 

Sur  un  amant  Venus  a  répandues. 
Larmes  d'amour,  vous  n'êtes  point  perdues-, 
Dans  cette  fleur  je  revois  Adonis. 

Dans  la  jacinthe  un  bel  enfant  respire  ; 
J'y  reconnais  le  fils  de  Piérus  : 
Il  cherche  encor  les  regards  de  Phëbus  ; 
Il  craint  encor  le  souffle  de  Zëphire. 

Des  feux  du  jour  évitant  la  chaleur , 

Ici  fleurit  l'infortuné  Narcisse. 

Il  a  toujours  conservé  la  pâleur 

Que  sur  ses  traits  répandit  la  douleiir  : 

Il  aime  l'ombre  à  ses  ennuis  propice  ; 

Mais  il  craint  l'eau  qui  causa  son  malheur. 

N'oubliez  pas  la  brillante  auricule  ; 

Soignez  aussi  la  riche  renoncule , 

Et  la  tulipe,  honneur  de  nos  jardins: 

Si  leurs  parfums  répondaient  à  leurs  charmes , 

La  rose  alors ,  prévoyant  nos  dédains , 

Pour  son  empire  aurait  quelques  alarmes. 

Que  la  houlette  enlève  leurs  oignons 

Vers  le  déclin  de  la  troisième  année  ; 

Puis  détachez  les  nouveaux  rejetons 

Dont  vous  verrez  la  tige  environnée  ; 

Ces  rejetons  fleuriront  à  leur  tour  ; 


LES     FLEURS.  275 

Donnez  vos  soins  à  leur  timide  enfance  ; 
De  vos  jardins  elle  fait  l'espërance, 
Et  vos  bienfaits  seront  payes  un  jour. 

Voyez  ici  la  jalouse  Clytie 
Durant  la  nuit  se  pencher  tristement , 
Puis  relever  sa  tête  appesantie , 
Pour  regarder  son  infidèle  amant. 
Le  lis ,  plus  noble  et  plus  brillant  encore , 
Lève  sans  crainte  un  front  majestueux; 
Roi  des  jardins,  c^  favori  de  Flore 
Charme  à  la  fois  l'odorat  et  les  yeux. 
Mais  quelques  fleurs  chérissent  l'esclavage. 
L'humble  genêt ,  le  jasmin  plus  aimé, 
Le  chèvre-feuille,  et  le  pois  parfumé,  ii  T 

tCherchent  toujours  à  couvrir  un  treillage. 
Le  jonc  pliant  sur  ces  appuis  nouveaux 
Doit  enchaîner  leurs  flexibles  rameaux. 

[L'iris  demande  un  abri  solitaire';^  aodciJ/l  i.  id 
L'ombre  entretient  sa  fraîcheur  passagère.  >i?' 
Le  tendre  œillet  est  faible  et  délicat  ;  i^  = 

Veillez  sur  lui;  que  sa  fleur  élargie     ^ 
Sur  le  carton  soit  en  voûte  arrondielrj  -h  A  v 
Coupez  les  jets  autour  de  lui  pressés; 
N'en  laissez  qu'un  ;  la  tige  en  est  plus  belle. 
Ces  autres  brins,  dans  la  terre  enfoncés, 

18. 


f   itOi' 


27«  LES     FLEURS. 

Vous  donneront  une  tige  nouvelle  ; 
Et  quelque  jour  ces  rejetons  naissans 
Remplaceront  leurs  pères  vieillissans. 


Aimables  fruits  des  larmes  de  FAurore, 
De  votre  nom  j'embellirai  mes  vers  ; 
Mais  quels  parfums  s'exhalent  dans  les  airs  ? 
Disparaissez ,  les  roses  vont  éclore. 

Lorsque  Vénus,  sortant  du  sein  des  mers. 
Sourit  aux  dieux  charmés  de  sa  présence , 
Un  nouveau  jour  éclaira  l'univers  : 
Dans  ce  moment  la  rose  prit  naissance. 
D'un  jeune  lis  elle  avait  la  blancheur; 
Mais  aussitôt  le  père  de  la  treille 
De  ce  nectar  dont  il  fut  l'inventeur 
Laissa  tomber  une  goutte  vermeille , 
Et  pour  toujours  il  changea  sa  couleur. 
De  Cythérée  elle  est  la  fleur  chérie, 
Et  de  Paphos  elle  orne  les  bosquets  ; 
Sa  douce  odeur ,  aux  célestes  banquets , 
Fait  oublier  celle  de  l'ambroisie  ; 
Son  vermillon  doit  parer  la  beauté  ; 
C'est  le  seul  fard  que  met  la  volupté  ; 
A  cette  bouche  où  le  sourire  joue 
Son  coloris  prête  un  charme  divin; 
Elle  se  mêle  aux  lis  d'un  joli  sein  ; 


LES     FLEURS.  277 

De  la  pudeur  elle  couvre  la  joue; 
Et  de  l'Aurore  elle  roueit  la  main. 


'»' 


Cultivez-la  cette  rose  si  belle  ; 

Vos  plus  doux  soins  doivent  être  pour  elle. 

Que  le  ciseau  dirigé  par  vos  doigts 

Légèrement  la  blesse  quelquefois. 

Noyez  souvent  ses  racines  dans  Tonde. 

Des  plants  divers  faisant  un  heureux  choix , 

Préférez  ceux  dont  la  tige  féconde 

Renaît  sans  cesse ,  et  fleurit  tous  les  mois. 

Songez  sur-tout  à  ce  bosquet  tranquille 

Où  notre  amour  fuyait  les  importuns  ; 

Conservez-lui  son  ombre  et  ses  parfums  : 

A  mes  desseins  il  est  encore  utile. 

Ce  doux  espoir ,  dans  mon  cœur  attristé , 

Vient  se  mêler  aux  chagrins  de  Tabsence. 

Ah!  mes  ennuis  sont  en  réalité , 

Et  mon  bonheur  est  tout  en  espérance! 


■ 


♦-»v«v»/**  »♦<*%*%*♦  ***^****< 


JAMSEL. 

ANECDOTE     HISTORIQUE. 


Jeune  ,  sensible  et  né  pour  les  vertus , 
Jamsel  aimait  comme  l'on  n'aime  plus , 
Et  d'Euphrosine  il  fixa  la  tendresse. 
D'un  prompt  hymen  ils  nourrissaient  l'espoir^ 
Et  chaque  jour  ils  pouvaient  se  revoir. 
Seuls  une  fois ,  dans  un  instant  d'ivresse , 
Troubles  tous  deux ,  éperdus ,  entraînés  , 
Par  le  bonheur  ils  se  sont  enchaînés. 
Ton  souvenir  fera  couler  des  larmes , 
Premier  baiser ,  délice  d'un  moment , 
Et  dans  leur  cœur  où  pénètrent  tes  charmes 
Tu  laisseras  un  long  embrasement  ! 
Souvent  leur  bouche  implora  l'hyménée  ; 
Mais  sans  pitié  l'on  repoussa  leurs  vœux. 
Belle  Euphrosine ,  une  mère  obstinée , 
Pour  enrichir  un  fils  ambitieux , 
T'avait  d'avance  au  cloître  condamnée. 
Les  lois  voyaient,  et  n'osaient  prévenir 
Ces  attentats  ;  il  fallut  obéir. 
De  son  amant  à  jamais  séparée  , 


JAMSEL.  279 

Dans  ces  tombeaux  creusés  au  nom  du  ciel 
Vivante  encore  elle  fut  enterrée, 
Tomba  sans  force  aux  marches  de  l'autel , 
Et  prononça  son  malheur  éternel. 

A  son  ami  plongé  dans  la  tristesse 

Le  monde  en  vain  offrait  tous  les  secours , 

Tous  les  plaisirs  que  cherche  la  jeunesse  ; 

Les  jeux,  les  arts,  de  nouvelles  amours, 

Rien  ne  distrait  sa  morne  inquiétude; 

Pour  lui  le  monde  est  une  solitude. 

Moins  misérable  on  peint  le  voyageur    ,  ^ 

Sur  des  rochers  poussé  par  le  naufrage  : 

Privé  des  siens ,  seul  dans  ce  lieu  sauvage , 

Il  s'épouvante  et  pâlit  de  frayeur  ; 

Des  pas  de  l'homme  il  cherche  et  craint  la  trace , 

Et  sur  le  roc  il  monte  avec  effort  ; 

11  ne  voit  rien ,  n'entend  rien  ,  tout  est  mort  ; 

Silence  affreux  !  d'effroi  son  cœur  se  glace. 

Vers  le  rivage  il  revient  promptement  ; 

Son  œil  encor  parcourt  avidement 

Des  flots  calmés  la  lointaine  surface  ; 

Mais  le  rivage  et  les  flots  sont  déserts , 

Et  ses  longs  cris  se  perdent  dans  les  airs. 

Jamsel  enfin  en  pleuraint  se  rappelle 
Qu'un  tendre  père  et  qu'un  ami  fidèle, 


a8o  JAMSEL. 

Sacrifies  jusqu'alors  à  l'amour , 
Depuis  long-temps  demandent  son  retour. 
«  J'irai ,  dit-il  ;  peut-être  que  leur  vue 
Adoucira  le  poison  qui  me  tue; 
De  ma  faiblesse  ils  seront  le  soutien , 
Et  dans  leur  cœur  j'épancherai  le  mien: 
Comme  un  torrent  au  lugubre  murmure , 
Qui ,  tout-à-coup  enflé  par  l'aquilon , 
Dans  le  bassin  où  dort  une  onde  pure 
Va  de  ses  flots  verser  le  noir  limon.  » 

Jamsel  retourne  aux  lieux  qui  l'ont  vu  naître. 

Il  croit  en  vain  dans  ce  séjour  champêtre 

Calmer  son  ame ,  et  respirer  la  paix  ; 

La  solitude  augmente  ses  regrets. 

Ni  le  printemps,  ni  les  parfums  de  Flore, 

Ni  la  douceur  du  baiser  paternel , 

Ni  l'amitié  plus  consolante  encore, 

Rien  n'effaçait  un  souvenir  cruel. 

Un  noir  chagrin  lentement  le  dévore. 

De  temps  en  temps  son  orgueil  abattu 

Se  relevait;  honteux  de  sa  faiblesse, 

Dans  les  écrits  où  parle  la  sagesse 

Il  veut  puiser  la  force  et  la  vertu. 

Hélas  !  son  œil  en  parcourait  les  pages  ; 

Mais  son  esprit  inattentif,  errant , 

Volait  ailleurs,  et  de  tendres  images 


JAMSEL.  281 

Le  replongeaient  dans  un  trouble  plus  grand. 
Si  quelquefois  un  ami  lui  rappelle 
De  ses  aïeux  le  rang  et  la  valeur , 
Aux  mots  sacrés  de  patrie  et  d'honneur 
Il  se  réveille  ;  une  fierté  nouvelle 
Dans  ses  regards  remplace  la  langueur 
Et  peint  son  front  d'une  heureuse  rougeur. 
D'un  joug  honteux  ce  moment  le  délivre. 
Il  a  vaincu  sans  doute,  et  va  revivre 
Pour  l'honneur  seul  ?  Non ,  ce  noble  transport 
De  sa  faiblesse  est  le  dernier  effort  ; 
Et  l'amitié ,  qui  ne  peut  se  résoudre 
A  délaisser  l'insensé  qui  la  fuit , 
Voit  succéder  le  silence  et  la  nuit 
A  cet  éclair  qui  promettait  la  foudre. 
Se  trouve-t-il  dans  un  cercle  nombreux? 
Seul  il  conserve  un  air  morne  et  farouche  ; 
Des  mots  sans  suite  échappent  de  sa  bouche 
Enjtrecoupés  de  soupirs  douloureux. 
Les  entretiens  l'obsèdent  ;  rien  ne  frappe 
Ses  yeux  distraits;  sans  voix  et  sans  couleur 
Long-temps  il  garde  un  silence  rêveur; 
Puis  tout-à-coup  il  frissonne ,  il  s'échappe , 
Et  va  des  bois  chercher  la  profondeur. 
Infortuné!  si  l'amour  t'abandonne, 
D'autres  plaisirs  peuvent  te  consoler. 
Vois-tu  les  fleurs  dont  l'arbre  se  couronne  ? 


282  JAMSEL. 

Sur  ces  près  verts  vois-tu  l'onde  couler  ? 

Des  vastes  champs  observe  la  culture , 

Du  jeune  pâtre  écoute  les  chansons , 

Suis  la  vendange  et  les  riches  moissons; 

Homme  égaré,  reviens  à  la  nature. 

Mais  la  nature  est  muette  à  ses  yeux. 

Aux  prés  fleuris  sa  tristesse  préfère 

Un  sol  aride ,  un  rocher  solitaire , 

Et  des  cyprès  le  deuil  silencieux. 

L'ombre  survient  ;  la  lune  renaissante 

Lui  prête  en  vain  sa  lueur  bienfaisante 

Pour  retourner  au  toit  accoutumé  ;, 

Sur  le  rocher  pensif  il  se  promène  ; 

Puis  sur  la  pierre  il  s'étend  avec  peine  ^ 

Pâle ,  sans  force ,  et  d'amour  consumé. 

Si  du  sommeil  la  douceur  étrangère 

Vient  un  moment  assoupir  ses  douleurs  , 

Un  songe  affreux  le  saisit ,  et  des  pleurs , 

Des  pleurs  brûlans  entrouvrent  sa  paupière. 

Le  jour  paraît ,  il  déteste  le  jour  ; 

La  nuit  revient ,  il  maudit  son  retour. 

a  J'ai  tout  perdu ,  tout ,  jusqu'à  l'espérance , 

Dit-il  enfin;  pleurer,  voilà  mon  sort. 

Oh  !  malheureux  !  à  ma  longue  souffrance 

Je  ne  vois  plus  de  terme  que  la  mort. 

Pourquoi  l'attendre?  y  courir  est-ce  un  crime? 

Non ,  sur  mes  jours  mo/i  droit  est  légitime. 


JAMSEL.  283 

Faible  sophiste,  insensé  discoureur, 
Peùx-tu  défendre  au  triste  voyageur, 
Qu'un  ciel  brûlant  dessèche  dans  la  plaine. 
De  chercher  l'ombre  et  la  forêt  prochaine  ? 
Qu'un  soldat  reste  au  poste  désigné  ; 
Sa  main  tranquille  a  signé  l'esclavage 
Et  de  ses  droits  il  a  vendu  l'usage  ; 
Moi ,  je  suis  libre ,  et  je  n'ai  rien  signé  ; 
Mourons.  »  Il  dit,  et  sa  main  intrépide. 
Sans  hésiter ,  prend  le  tube  homicide  ; 
Le  plomb  s'échappe  et  finit  ses  tourmens. 
Son  ami  vient  ;  6  douloureux  momens  ! 
Mais  de  son  cœur  étouffant  le  murmure , 
D'un  blanc  mouchoir  il  couvre  la  blessure. 
Soin  superflu  !  Jamsel  en  soupirant , 
Sur  cet  ami  soulève  un  œil  mourant 
Qui  se  referme ,  et  d'une  voix  éteinte  : 
«  Je  meurs ,  dit-il ,  sans  remords  et  sans    crainte. 
Assez  long-temps  j'ai  supporté  le  jour. 
Pardonne-moi  ;  je  ne  pouvais  plus  vivre. 
Donne  à  l'objet  de  mon  funeste  amour 
Ce  voile  teint  d'un  sang...  »  Il  veut  poursuivre  ; 
Sa  bouche  à  peine  exhale  un  son  confus  : 
«Chère  Euphrosine  !...  »  Il  soupire,  et  n'est  plus. 

Loin  de  ces  lieux ,  sa  malheureuse  amie , 
Que  fatiguait  le  fardeau  de  la  vie, 


284  JAMSEL. 

Au  ciel  en  vain  se  plaignait  de  son  sort , 
Et  demandait  le  repos  ou  la  mort. 
De  ses  chagrins  son  air  trahit  la  cause. 
Ce  n'était  plus  la  beautë  dans  sa  fleur. 
Les  longs  ennuis ,  l'amour  et  la  langueur , 
Sur  son  visage  avaient  pâli  la  rose  : 
En  la  peignant ,  on  eût  peint  la  douleur. 
De  sa  tristesse  on  ose  faire  un  crime. 
Loin  de  la  plaindre ,  on  hâte  le  moment 
Oïl  du  malheur  cette  faible  victime 
Dans  le  trépas  rejoindra  son  amant. 
Entre  ses  mains  un  messager  fidèle 
Vient  déposer  le  voile  ensanglanté. 
Elle  frissonne ,  et  recule ,  et  chancelle. 
«Il  ne  vit  plus....  mon  arrêt  est  porté!  » 
Dit-elle  ensuite  ;  et  sa  plainte  touchante , 
Et  ses  regards  se  tournent  vers  le  ciel  ; 
Et  tout-à-coup  sa  bouche  impatiente 
De  cent  baisers  couvre  ce  don  cruel. 
Tous  ses  malheurs  vivement  se  retracent 
A  son  esprit  ;  des  pleurs  chargent  ses  yeux  ; 
Mais  elle  craint  que  ses  larmes  n'effacent 
D'un  sang  chéri  le  reste  précieux. 
«  Sans  moi ,  Jamsel ,  pourquoi  quitter  la  vie? 
Dit-elle  enfin  d'une  voix  affaiblie. 
Mais  attends-moi,  je  ne  tarderai  pas  : 
On  aime  encore  au-delà  du  trépas.  » 


JA.MSEL. 
Ce  dernier  coup ,  et  de  si  longues  peines 
O  nt  épuise  ses  forces  ;  par  degrés 
Le  froid  mortel  se  glisse  dans  ses  veines  ; 
La  clarté  fuit  de  ses  yeux  égarés, 
ce  Dieu  de  bonté,  fais  grâce  à  ma  faiblesse!  » 
Après  ces  mots ,  sur  sa  bouche  elle  presse 
Le  lin  sanglant ,  nomme  encore  Jamsel , 
Tombe,  et  s'endort  du  sommeil  éternel. 


LE    VOYAGE 

DE    CÉLINE. 


«  La  nuit  s'écoule ,  et  vainement 
J'attends  l'ingrat  qui  me  délaisse. 
Quelle  froideur  dans  un  amant  !  .]^]|^ 
Quel  outrage  pour  ma  tendresse  ! 
Hélas  !  l'hymen  fit  mon  malheur  ; 
Libre  enfin ,  jeune  encore  et  belle , 
J'aimai ,  je  connus  le  bonheur  ; 
Et  voilà  Dorval  infidèle  ! 
Chez  un  peuple  sensible  et  bon , 
Si  noble  et  si  galant ,  dit-on , 
Combien  les  femmes  sont  à  plaindre  ! 


286  LE     VOYAGE 

L'hymen ,  l'amour ,  l'opinion , 

IjCs  lois  même,  il  leur  faut  tout  craindre. 

Trop  heureux  ce  monde  lointain , 

Fidèle  encore  à  la  nature , 

Où  Tamour  est  sans  imposture, 

Sans  froideur,  sans  trouble  et  sans  fin  !  » 

Pendant  cette  plainte  chagrine , 
Du  jour  tombe  le  vêtement , 
Et  sur  le  duvet  tristement 
Se  penche  la  jeune  Céline. 
Un  propice  habitant  du  ciel 
Connu  de  la  Grèce  païenne , 
Une  substance  aérienne 
Que  là-haut  on  nomme  Morphel , 
Descend ,  l'emporte  et  la  dépose 
Dans  ce  désert  si  bien  chanté , 
Sur  ces  joncs  si  fameux  qu'arrose 
Le  Mississipi  tant  vanté. 
Des  vrais  amours  c'est  le  théâtre. 
Heureuse  Céline  !  en  marchant , 
La  ronce  et  le  caillou  tranchant 
Ensanglantent  tes  pieds  d'albâtre  ; 
Mais  ils  sont  vierges  ces  cailloux , 
Vierges  ces  ronces  ;  quel  délice  ! 
Vierge  encore  est  ce  précipice  : 
Pourquoi  fuir  un  danger  si  doux? 


DE     CÉLINE.  287 

Dans  ce  moment  vers  notre  belle 
Un  homme  accourt;  noir,  sale  et  nu, 
Debout  il  reste  devant  elle , 
Et  regarde  :  cet  inconnu 
Est  un  sauvage  véritable, 
Etranger  aux  grands  sentimens, 
Bien  indigène,  et  peu  semblable 
Aux  sauvages  de  nos  romans. 
«  Je  t'ëpouse ,  mais  rien  ne  presse  ; 
En  attendant ,  prends  sur  ton  dos 
Ces  outils ,  ces  pieux  et  ces  peaux  ; 
Double  ta  force  et  ton  adresse. 
Au  pied  de  ce  coteau  lointain 
Cours  vite ,  choisis  bien  la  place , 
Et  bâtis  ma  hutte;  demain 
Je  te  rejoins,  et  de  ma  chasse 
Pour  moi  tu  feras  un  festin  : 
Je  pourrai  t'en  livrer  les  restes. 
Bon  soir;  bannis  cet  air  chagrin-^  ^î^'j^ 
Et  relève  ces  yeux  modestes  : 
Tu  le  vois ,  ton  maître  est  humain.  »  _    v  i 

Qu'en  dites-vous,  jeune  Céline ?'f'*j^^]  '^■' 
Rien,  elle  pleure,  et  de  Morphel 
Fort  à  propos  l'aile  divine    »^i<>^  f>^  ' 
L'emporte  sous  un  autre  ciel. 
La  voilà  planant  sur  les  îles 


288  LE     VOYAGE 

De  ce  pacifique  océan 

Qui  ne  l'est  plus  quand  l'ouragan 

Vient  fondre  sur  les  flots  tranquilles, 

Ce  qu'il  fait  souvent  comme  ailleurs. 

De  vingt  peuplades  solitaires 

Elle  observe  les  lois,  les  mœurs, 

Et  sur-tout  les  galans  mystères  ; 

Mystères  ?  non  pas  ;  leur  amour 

A  la  nuit  préfère  le  jour. 

Céline,  en  détournant  la  vue  : 

«  L'innocence  est  aussi  trop  nue , 

Trop  cynique;  ces  bonnes  gens. 

Moins  naturels,  seraient  plus  sages. 

A  l'amour  quels  tristes  hommages  ! 

Les  malheureux  n'ont  que  des  sens. 

Quoi!  jamais  de  jalouses  craintes? 

Jamais  de  refus  ni  de  plaintes  ? 

Point  d'obstacles ,  point  d'importuns  ? 

La  rose  est  ici  sans  piqûre , 

Mais  sans  couleur  et  sans  parfums. 

Un  peu  d'art  sied  à  la  nature  ; 

Oui ,  sur  l'étoffe  de  l'amour 

Elle  permet  la  broderie. 

Adieu  donc ,  adieu  sans  retour 

A  toute  la  sauvagerie , 

Bonne  dans  les  romans  du  jour.  » 


DE     CÉLINE.  itSg 

Hélas  !  elle  n'en  est  pas  quitte, 
Et  se  trouve,  non  sans  regrets, 
Parmi  les  nouveaux  Zélandais. 
La  peuplade  qu'elle  visite 
D'une  zagaie  arme  sa  main , 
Y  joint  une  hache  pesante 
Et  marche  fîère  et  menaçante 
Contre  le  repaire  voisin. 
Femmes ,  enfans ,  et  leurs  chiens  même , 
Tout  combat,  l'ardeur  est  extrême, 
Chez  Céline  extrême  la  peur. 
Les  siens  sont  battus  ;  le  vainqueur 
Saisit  sa  belle  et  douce  proie; 
Il  touche,  en  grimaçant  de  joie, 
La  jambe ,  les  mains  et  les  bras; 
Il  touche  aussi  la  gorge  nue , 
Et  dit  :  «  Elle  est  jeune  et  dodue; 
Pour  nous  quel  bonheur,  quel  repas  î  >» 
Elle  frémit,  et  sur  sa  tête 
Ses  cheveux  se  dressent;  Morphel 
Dérange  ce  festin  cruel  : 
En  Chine  elle  fuit  et  s'arrête. 

■■  ;^'  - 
Près  d'elle  passe  un  Mandarin , 
Qui  la  voit,  l'emmené  et  l'épouse. 
Il  n'aimait  pas;  mais  dans  Pékin 
L'indifférence  est  très  jalouse. 

»9 


a9o  LE     VOYAGE 

Céline  d'un  brillant  palais 
Devient  la  reine  ;  hélas  !  que  faire , 
Dans  un  grand  palais  solitaire , 
D'une  royauté  sans  sujets  ? 
D'honneurs  lointains  on  l'environne  ^ 
A  ses  beaux  yeux  à  peine  on  donne 
Du  jour  quelques  faibles  rayons, 
Et  dans  le  fer  on  emprisonne 
La  blancheur  de  ses  pieds  mignons. 
L'époux  du  moins  est-il  fidèle  ? 
Touche-t-il  à  ce  doux  trésor, 
Et  sait-il  que  sa  femme  est  belle  ? 
Point  ;  il  achète  au  poids  de  l'or 
Une  guenon ,  et  pis  encor. 

Bon  Morphel,  hâtez-vous;  Céline 
Jamais  n'habitera  la  Chine. 
Il  est  sans  doute  moins  jaloux, 
Et  plus  brave  il  sera  plus  doux , 
Le  fier  et  vagabond  Tartare, 
Vainqueur  des  Chinois  si  rusés, 
Si  nombreux,  et  nommé  barbare 
Par  ces  fripons  civilisés. 
D'une  cabane  solitaire 
S'approche  la  belle  étrangère; 
Elle  entre:  quoi  î  point  d'habitans? 
Vient  un  jeune  homme ^  en  trois  instans 


DE     CÉLINE.  291 

Elle  est  amante,  épouse,  mère  : 

En  voyage  on  abrège  tout. 

Plaignons  cette  mère  nouvelle. 

«  Du  ménage  le  soin  t'appelle, 

Dit  son  Tartare  ;  allons ,  debout  !  » 

Elle  se  lève ,  il  prend  sa  place , 

Hume  le  julep  efficace , 

Avale  un  bouillon  succulent , 

Puis  un  autre,  craint  la  froidure. 

Dans  les  replis  d'une  fourrure  ,  -ï^  Ji. 

S'enfonce,  parle  d'un  ton  lent,  -  •'^. 

Tient  sur  sa  poitrine  velue 

Et  berce  dans  sa  large  main 

L'enfant  que  sa  mère  éperdue 

Abandonne  et  reprend  soudain , 

Reçoit  la  bruyante  visite  ,1  / 

De  l'ami  qui  le  félicite , 

Des  parens  et  des  alentours, 

Et  pendant  tous  ces  longs  discours,         ^ 

La  jeune  épouse  qu'on  délaisse  > 

S'occupe ,  malgré  sa  faiblesse ,  .  )'b  oC 

De  l'accouché  qui  boit  toujours.  an  M 

«  A  ce  sot  usage ,  dit-elle ,  .  m'n  lïf 

Il  faudra  bien  s'accoutumer.  *  ^"  ■■ 

Mon  époux  du  reste  est  fidèle , 

Point  négligent  ;  on  peut  l'aimer.  » 

Tout  en  aimant ,  dans  leur  chaumière         > 


2()2  LE     VOYAGE 

Leur  bienveillance  hospitalière 
Admet  un  soir  deux  voyageurs, 
L'un  vieux,  l'autre  jeune  :  on  devine 
Qu'avec  grâce  et  gaîté  Céline 
Du  soupe  leur  fait  les  honneurs. 
Sa  curiosité  naïve 
Les  écoute  et  devient  plus  vive. 
Mais  pendant  les  récits  divers , 
Sur  leurs  yeux  les  pavots  descendent , 
Et  séparément  ils  s'étendent 
Sur  des  joncs  de  peaux  recouverts. 
La  Tartarie  est  peu  jalouse. 
«  Va ,  dit-elle  à  la  jeune  épouse  ; 
Offre  tes  attraits  au  plus  vieux. 
— Y  pensez -vous?  — Un  rien  t'étonne. 
Va,  l'hospitalité  l'ordonne. 
—  Vous  y  consentez  ?  — Je  fais  mieux. 
Je  l'exige.  —  Mais  il  faut  plaire , 
Pour  être  aimé  ;  sans  le  désir , 
Comment  peut  naître  le  plaisir  ? 
Je  n'en  ai  point.  — •  Tant  pis,  ma  chère; 
Il  en  aura ,  lui ,  je  l'espère. 
S'il  n'en  avait  pas  !  sur  mon  front 
Quel  injuste  et  cruel  affront  !  » 
Elle  obéit ,  non  sans  scrupule , 
Et  revient  un  moment  après, 
a  Déjà  ?  dit  l'époux;  tes  attraits... 


1 


DE     CÉLINE  293 

—  Votre  coutume  est  ridicule, 
Et  Yous  en  êtes  pour  vos  frais. 

—  L'insolent  !  —  S'il  paraît  coupable , 
Son  âge  est  une  excuse.  —  Non. 

—  La  fatigue...  —  Belle  raison  ! 

—  Cependant  le  sommeil  l'accable. 

—  J'y  mettrai  bon  ordre  ;  un  bâton  !  » 
A  grands  coups  il  frappe ,  réveille , 
Chasse ,  poursuit  le  voyageur , 

Et  venge  son  étrange  honneur. 

Puis  il  dit  :  «  L'autre  aussi  sommeille  ; 

Mais  avant  tout  il  voudra  bien 

Faire  son  devoir  et  le  mien. 

Va.  — Peux-tu... — Point  de  remontrance. 

J'ai  cru  qu'on  savait  vivre  en  France.  » 

Tout  s'apprend;  à  vivre  elle  apprit. 

L'étranger  poursuit  son  voyage  ; 

A  sa  femme  docile  et  sage 

Le  mari  satisfait  sourit , 

Et  dit  d'une  voix  amicale  : 
«  Ecoute  ;  la  foi  conjugale 

A  l'usage  doit  obéir; 

Mais  à  présent  il  faut ,  ma  chère , 

Expier  ta  nuit ,  et  subir 

Une  pénitence  légère.  » 

Le  houx  piquant  arme  sa  main  ; 

Son  épouse  répand  des  larmes , 


294  lE     VOYAGE 

Et  les  larmes  coulaient  en  vain  ; 
Aux  fouets  Morphel  soustrait  ses  charmes. 

Voici  rinde  ;  spectacle  affreux  ! 
Que  veulent  ces  coquins  de  Brames 
D'un  bûcher  excitant  les  flammes , 
Et  ce  peuple  abruti  par  eux? 
«La  victime  est  jeune  et  jolie , 
Répète  Céline  attendrie  : 
Je  la  plains ,  et  l'usage  a  tort. 
On  doit  pleurer  un  mari  mort, 
Et  sans  lui ,  détester  la  vie  ; 
Mais  le  suivre  ?  c'est  par  trop  fort.  » 

Vers  Ceilan  l'orage  la  pousse. 

La  loi  dans  cette  île  est  très  douce , 

Et  deux  maris  y  sont  permis. 

Céline  plaît  à  deux  amis. 

Entre  eux  ils  disent:  «Femme  entière 

Pour  chacun  de  nous  est  trop  chère  ; 

Partageons  ;  à  son  entretien 

Alors  suffira  notre  bien. 

Si  l'épouse  est  active  et  sage , 

Les  soins,  les  comptes  du  ménage, 

Par  elle  seront  mieux  réglés  : 

Les  garçons  toujours  sont  volés.  » 

Que  fait  Céline  ?  Une  folie. 


DE     CÉLINE,  295 

Mais  Tari  \our  jamais  en  Asie 
Ne  se  file  ;  point  de  délais  ; 
Et  voilà  nos  deux  Chingulais 
Mariés  par  économie. 
La  beauté  par-tout  a  des  droits  : 
Pour  Céline  le  premier  mois 
Fut  neuf  et  vraiment  admirable ,  ^ 

Le  second  seulement  passable , 
Le  troisième  assez  misérable,  * 

Le  quatrième  insupportable. 
«  J'aurais  dû  prévoir  ces  dégoûts ,  ? 

Dit-elle  ;  quel  sot  mariage  ! 
L'homme  qui  consent  au  partage 
N'est  point  amant ,  pas  même  époux. 
Au  public  je  parais  heureuse  : 
J'ai  de  beaux  schalls ,  un  bel  écrin , 
Et  dans  mon  léger  palanquin 
Je  sors  brillante  et  radieuse; 
Je  suis  maîtresse  à  la  maison , 
Mais  toujours  seule  :  ma  raison 
Sait  juger  les  lois  politiques 
Et  les  abus  enracinés  ; 
Dans  les  états  bien  gouvernés, 
Il  n'est  point  de  filles  publiques.  »  ^ 
Passons-lui  cet  arrêt  léger , 
Ne  fût-ce  que  pour  abréger. 
Jeune  femme  que  l'on  offense  « 


2^6  LE     VOYAGE 

Trouve  aisément  à  se  venger  ; 
Mais  quoique  juste ,  la  vengeance 
Pour  elle  n'est  pas  sans  danger. 
Chez  leur  épouse  avec  mystère 
Les  deux  amis  entrent  un  soir. 
Que  veulent-ils?  Le  froid  devoir 
A  la  beauté  pourrait-il  plaira  ? 
Au  devoir  ils  ne  pensent  guère. 
.    A  quoi  donc?  Vous  Fallez  savoir. 
L'un  d'opium  tient  un  plein  verre. 
L'autre  un  lacet  ;  il  faut  choisir. 
«  Non,  répond-elle,  il  faut  partir.  » 

Elle  part,  vole,  voit  l'Afrique,, 
Passe  le  brûlant  équateur. 
Et  chez  un  peuple  pacifique 
Trouve  l'amour  et  le  bonheur. 
Est-il  de  bonheur  sans  nuage  ? 
Son  amant  l'observe  de  près; 
Il  craint  ;  et  fidèle  à  l'usage , 
Il  s'adresse  à  l'aréopage 
Composé  de  vieillards  discrets. 
En  pompe  on  vient  prendre  Céline, 
Et  dans  le  temple  on  la  conduit. 
Blanche  et  triste  y  sera  sa  nuit  : 
De  l'inconstance  féminine 
L'ange  correcteur  descendra. 


DE     CÉLINE.  297 

Et  Céline  s'en  souviendra. 
En  effet ,  il  vient  ;  notre  belle , 
Tombant  sous  sa  robuste  main, 
Frissonne ,  et  la  verge  cruelle 
Va  punir  un  crime  incertain  : 
Du  pays  c'est  l'usage  étrange. 
Mais  par  un  miracle  imprévu, 
Un  éclat  soudain  répandu 
Remplit  le  temple;  voilà  l'ange 
Qui  s'échappe  sans  dire  un  mot  ; 
Et  Céline  crie  aussitôt  : 
«  Quoi ,  c'est  mon  amant  !  Quel  outrage! 
Quelle  ruse  !  quoique  sauvage , 
Ma  foi,  ce  peuple  n'est  point  sot.  » 

Fuyez ,  le  danger  peut  renaître. 
On  parle  d'un  peuple  voisin; 
Chez  ce  peuple  la  loi  peut-être 
Vous  accorde  un  plus  doux  destin  : 
Il  faut  tout  voir  et  tout  connaître. 
Elle  arrive,  et  sourit  d'abord. 
Point  de  princes ,  mais  des  princesses 
Dont  les  refus  ou  les  caresses 
De  leurs  époux  règlent  le  sort. 
L'époux  n'a  qu'un  mince  partage. 
De  sa  femme  empruntant  l'éclat, 
Prince  sans  cour  et  sans  état. 


9-98  LE     VOYAGE 

Il  plaît,  c'est  son  seul  apanage; 
Amour  éternel  et  soumis , 
C'est  sa  dette;  de  par  l'usage, 
A  l'ëpouse  tout  est  permis , 
A  l'époux  rien;  veillé  par  elle, 
S'il  s'avise  d'être  infidèle , 
Le  voilà  déprincipisé , 
Battu ,  proscrit  et  méprisé. 
Vous  soupirez ,  belle  Céline  ! 
Qu'avez-vous  donc  ?  Je  le  devine. 
Il  faut  un  trône  à  la  beauté  ; 
Qu'elle  règne ,  c'est  son  partage; 
Mais  ce  principe  clair  et  sage , 
Par  les  poètes  adopté, 
Et  dans  les  chansons  répété , 
N'a  point  encor  changé  l'usage; 
L'usage  est  un  vieil  entêté, 
et  Ce  pays,  si  j'étais  princesse , 
Dit  Céline,  me  plairait  fort; 
Mais  des  autres  femmes  le  sort , 
Comme  ailleurs ,  m'afflige  et  me  blesse. 
Que  je  hais  la  loi  du  plus  fort  !  » 
Si  la  force ,  frondeuse  aimable , 
Est  par  fois  injuste  pour  vous  , 
La  loi  du  plus  faible,  entre  nous. 
Serait-elle  bien  équitable  ? 
Sur  ce  point  on  disputera , 


DE     CÉLINE.  29^ 

Et  jamais  on  ne  s'entendra. 


Femme  jolie  est  difficile. 

Morphel,  toujours  preste  et  docile, 

La  transporte  plus  loin,  plus  près, 

Je  ne  sais  où  :  dans  cet  asile 

Ses  vœux  seront-ils  satisfaits? 

Un  peuple  immense  l'environne  ; 

D'or  et  de  myrte  on  la  couronne  ; 

Avec  pompe  sur  un  autel 

Un  groupe  amoureux  la  dépose; 

A  ses  pieds  qui  foulent  la  rose 

On  brûle  un  encens  solennel; 

Les  hymnes  montent  jusqu'au  ciel  : 

«  Jadis  dans  ses  plus  beaux  ouvrages 

L'homme  adora  le  Créateur  ; 

Mais  du  jour  l'astre  bienfaiteur 

Avait-il  droit  à  tant  d'hommages  ? 

Femmes ,  nos  vœux  reconnaissans 

Réparent  cette  longue  injure; 

Doux  chef-d'œuvre  de  la  nature ,  / 

Reçois  notre  éternel  encens. 

Messieurs,  dit-elle,  quel  prodige! 

Chez  les  plus  forts  tant  de  raison , 

Tant  de  justice  !  Mais  où  suis-je  ? 

De  ce  pays  quel  est  le  nom  ?  » 

Une  voix  lui  répond  :  «  Princesse , 


3oo  LE     VOYAGE 

Reine,  impératrice,  déesse. 
Régnez  sur  un  peuple  d'amans. 
Pour  les  hommes  sont  la  tristesse , 
L'espoir  timide,  les  tourmens, 
'  La  folle  et  jalouse  tendresse. 
Et  l'esclavage  des  sermens  ; 
Pour  vous  toujours  nouvelle  ivresse. 
Toujours  nouveaux  enchantemens , 
Mêmes  attraits ,  même  jeunesse  ; 
Et  les  plaisirs  pour  votre  altesse 
En  jours  changeront  leurs  momens.  » 
Elle  est  au  pays  des  romans. 

Tout  disparaît,  et  c'est  dommage. 
Cet  épisode  du  voyage 
Goûte  à  Céline  quelques  pleurs. 
Pour  la  distraire ,  au  loin  son  guide 
La  promène  d'un  vol  rapide. 
Dans  un  bois  d'orangers  en  fleurs 
Qu'un  vent  doux  rafraîchit  sans  cesse, 
Elle  entre,  et  dit:  «  Lieux  enchanteurs. 
Où  sont  vos  heureux  possesseurs  ?  » 
Passent  un  Cafre  et  sa  maîtresse. 
Quelle  maîtresse  !  Pour  cheveux , 
L'épaisseur  d'une  courte  laine  ; 
Pour  habit ,  des  signes  nombreux 
Imprimés  sur  la  peau  d'ébène  ; 


DE     CÉLINE.  _  3o£ 

Le  front  et  le  nez  aplatis , 

Des  deux  lèvres  la  boursoufflure , 

Bouche  grande  et  les  yeux  petits , 

Un  sein  flottant  sur  la  ceinture  ; 

Bref,  le  fumet  de  la  nature. 

Et  ses  gestes  trop  ingénus; 

Chez  les  Gafres  telle  est  Venus. 

L'orgueil  est  par  fois  raisonnable  : 

Céline  donc  de  sa  beauté 

Prévoit  l'effet  inévitable , 

Et  craint  un  viol  effronté. 

Touchantes ,  mais  vaines  alarmes  ! 

A  l'aspect  de  ces  nouveaux  charmes , 

L'Africain  recule  surpris , 

De  la  surprise  passe  aux  ris, 

Et  dit  :  a  O  l'étrange  figure  ! 

D'où  vient  cette  caricature  ? 

Ils  sont  plaisans  ces  cheveux  bloîids, 

Flottant  presque  jusqu'aux  talons. 

Quelle  bouche  !  on  la  voit  à  peine. 

Jamais  sein,  chez  l'espèce  humaine. 

D'une  orange  eût-il  la  rondeur? 

Vive  une  molle  négligence  ! 

Des  yeux  bleus  !  Quelle  extravagance  ! 

Blanche  et  rose  !  Quelle  fadeur  ! 

Va ,  guenon  ,  cache  ta  laideur.  » 

Céline,  étouffant  de  colère , 


3o2  LE     VOYAGE 

S'enfuit  et  ne  pouvait  mieux  faire. 

«  Ce  pays,  malgré  son  beau  ciel, 

Malgré  son  printemps  éternel , 

De  tous  est  1^  moins  habitable.  » 

Elle  dit  :  l'ange  secourable 

De  ces  mots  devine  le  sens; 

Il  l'enlève ,  et  tandis  qu'il  vole , 

Par  quelques  grains  d'un  doux  encens 

Sa  bienveillance  la  console. 

Céline  moins  timide  alors 

Regarde  son  guide,  soupire, 

Et  son  trouble  en  vain  semble  dire  : 

Pourquoi  n'avez-vous  pas  un  corps? 

Dans  les  plaines  de  la  Syrie 

Enfin  la  dépose  Morphel. 

Par-tout  on  rencontre  Israël  ; 

Israël  la  trouve  jolie, 

La  mène  au  marché  de  Damas , 

Et  met  en  vente  ses  appas. 

Auriez-vous  donc  un  prix,  Céline? 

Un  gros  Turc  arrive  en  fumant , 

De  la  tête  aux  pieds  l'examine , 

Toujours  fume ,  et  dit  froidement  : 

«  Est-elle  vierge? — Non,  Française. 

— Combien? — Mille  piastres. — Ah, juif! 

— Grâce  et  gentillesse. — Fadaise. 


DE     CELINE.  3o3 

—  Le  regard  doux  et  fin. — Trop  vif. 
J'aimerais  mieux  une  maîtresse 
D'esprit  et  de  corps  plus  épaisse. 
Mais  passons  sur  ce  dernier  point  : 
Du  repos ,  un  mois  d'épinettes , 
Et  de  baume  force  boulettes , 
Doubleront  ce  mince  embonpoint. 
Trois  cents  piastres. — Par  le  prophète, 
Je  suis  des  juifs  le  plus  honnête, 
Et  je  veux  au  fond  des  enfers 
Tomber  vivant... — Point  de  blasphème; 
Adieu. — Cinq  cents?  —  Trois  cents,  et  même.. 
— Allons,  prenez-la;  mais  j'y  perds.  » 
L'autre  paye,  à  regret  peut-être, 
Et  lentement  s'éloigne  ;  en  maître 
A  sa  porte  il  frappe  trois  coups  : 
Aussitôt  se  meuvent  et  crient 
Serrures ,  barres  et  verroux. 
Pauvre  Céline  5^  où  tombez-vous  ! 
Trois  rivales  !  elles  sourient , 
Mais  de  dépit,  et  le  courroux 
S'allume  dans  leurs  yeux  jaloux. 
L'injure  peut-être  allait  suivre  ;  .  ^ 

Le  Mustapha ,  sans  s'émouvoir , 
D'un  mot  les  rend  à  leur  devoir  : 
a  Paix  et  concorde ,  ou  je  vous  livre 
Aux  fouets  du  vieil  eunuque  noir,  n 


3o4  LE    VOYAGE 

En  vain  leur  fierté  mécontente 
Fit  valoir  ses  droits  au  mouchoir  ; 
Il  fallut  à  la  débutante 
Céder  le  rôle  et  le  boudoir. 
Point  de  premier  acte  en  Turquie  ; 
La  Française  y  tenait  un  peu  ; 
Le  Musulman  siffle  son  jeu 
Et  se  fâche  ;  la  comédie 
Devient  drame ,  et  puis  tragédie. 
Céline  donc,  pour  dénoûment, 
Prend  un  stylet  de  diamant , 
Le  laisse  échapper,  le  relève , 
S'éveille  avant  le  coup  fatal , 
Et  s'écrie  :  «  Ah  !  c'est  toi ,  Dorval  ? 
Après  je  te  dirai  mon  rêve.  » 

Malgré  quelques  légers  dégoûts  , 
Mesdames,  demeurez  en  France. 
Le  pays  de  la  tolérance 
Est-il  sans  agrémens  pour  vous  ? 
Trop  souvent  un  épais  nuage 
Obscurcit  le  ciel  des  amours, 
Et  sur  l'hymen  gronde  l'orage  ; 
Mais  si  vous  donnez  les  beaux  jours  , 
Convenez-en,  presque  toujours 
Les  tempêtes  sont  votre  ouvrage  : 
Quelle  imprévoyance ,  et  parfois 


DE     CÉLINE.  3o5 

Quelle  erreur  dans  vos  premiers  choix  ! 
L'ennui  peut  paraître  incommode  : 
Le  mot  de  mœurs  est  à  la  mode , 
La  moralité  vous  poursuit  ; 
En  prose ,  en  vers ,  même  en  musique , 
Sans  goût ,  sans  cause ,  on  vous  critique  ; 
Sans  fin ,  sans  trêve ,  on  vous  instruit  ; 
Maint  vieux  libertin  émërite , 
Maint  petit  rimeur  hypocrite, 
Maint  abonne  dans  maint  journal  y 
De  vos  plaisirs,  de  vos  parures ,    - 
De  vos  talens,  de  vos  lectures  ^ 
Se  fait  contrôleur  général  : 
Eh  bien  !  à  tout  cela  quel  mal  ? 
De  vous  ces  gens  n'approchent  guère  ; 
Et  vous  ne  lisez  pas ,  j'espère , 
Un  sot  qui  croit  être  moral. 
Cessez  donc  vos  plaintes ,  Mesdames. 
L'infaillible  Eglise  jadis 
A  vos  corps  si  bien  arrondis 
Dureipent  refusa  des  âmes; 
De  ce  Concile  injurieux 
Subsiste  encor  l'arrêt  suprême  ;  ^ 

Qu'importe  ?  Vous  charmez  les  yeux , 
Le  cœur ,  les  sens ,  et  l'esprit  même  ; 
Des  âmes  ne  feraient  pas  mieux. 


20 


3o6 


I 


ÉGLOGUE. 


Hier  Nicette 
Sous  des  bosquets 
Sombres  et  frais 
Marchait  seulette  ; 
Elle  s'assit 
Au  bord  de  l'onde 
Claire  et  profonde, 
Deux  fois  s'y  vit 
Jeune  et  mignonne, 
Et  la  friponne 
Deux  fois  sourit. 
De  l'imprudente 
La  voix  brillante 
Osait  chanter 
Et  répéter 
Chanson  menteuse 
Contre  l'amour , 
Contre  l'amour 
Qui  doit  un  }our 
La  rendre  heureuse. 
Le  long  du  bois 
Je  fais  silence , 
Et  je  m'avance 


I 


ÉGLOGUE.  3o7 

En  tapinois; 
Puis  je  m'arrête; 
Et  sur  sa  tête 
Faisant  soudain 
Pleuvoir  les  roses , 
Qui  sous  ma  main 
S'offraient  ëcloses  : 
a  Salut  à  vous , 
Mon  inhumaine; 
N'ayez  courroux 
Qu'on  vous  surprenne. 
A  vos  chansons 
Nous  vous  prenons 
Pour  Philomèle. 
Aussi  bien  qu'elle 
Vous  cadenciez , 
Ma  toute  belle  ; 

Mais  mieux  feriez, 

Si  vous  aimiez 

Aussi  bien  qu'elle. 

— J'ai  quatorze  ans, 

Répond  Nicette; 

Suis  trop  jeunette 

Pour  les ^  amans. 

— Crois-moi,  ma  chère. 

Quand  on  sait  plaire , 

On  peut  aimer. 


20 


3o8  ÉGLOGUE. 

Plaire,  charmer, 
Sur-tout  aimer, 
C'est  le  partage , 
C'est  le  savoir 
Et  le  devoir 
Du  premier  âge. 
— Oui,  mais  cet  âge. 
Du  moins  chez  vous, 
Est  dans  ses  goûts 
Toujours  volage. 
Sur  un  buisson 
Le  papillon 
Voit-il  la  rose  ? 
Il  s'y  repose. 
Est-il  heureux? 
Amant  frivole , 
Soudain  il  vole 
A  d'autres  jeux. 
Mais  la  pauvrette. 
Seule  et  muette. 
Ne  peut  voler...» 
Ici  la  bell^ 
^        Voulait  parler, 
Pour  désoler 
Mon  cœur  fidèle  ; 
Mais  un  soupir 
Vint  la  trahir. 


ÉGLOGUE.  3o9 

Et  du  plaisir 
Fut  le  présage. 
Le  lieu,  le  temps, 
L'ëpais  feuillage , 
Gazons  naissans 
A  notre  usage. 
Doux  embarras 
D'une  pucelle 
Qui  ne  sait  pas 
Ce  qu'on  veut  d'elle , 
Et  dont  le  cœur 
Tous  bas  implore 
Certain  bonheur 
Que  sa  pudeur 
Redoute  encore; 
Tout  en  secret 
Pressait  Nicette; 
A  sa  défaite 
Tout  conspirait. 
Elle  s'offense, 
Gronde  et  rougit, 
Puis  s'adoucit. 

Puis  recommence,  Jf^ 

Pleure  et  gémit, 
Se  tait,  succombe, 
Chancelle  et  tombe.... 
En  rougissant 


I 


3io  ENVOI     A     ÉLÉONORE. 

Elle  se  lève, 
Sur  moi  soulève 
Un  œil  mourant. 
Et  me  serrant 
Avec  tendresse, 
Dit  :  «  Fais  serment 
D'aimer  sans  cesse. 
Que  nos  amours 
Ne  s'affaiblissent 
Et  ne  finissent 
Qu'avec  nos  jours.  » 


ENVOI     A     ELEONORE. 


I 


De  cette  idylle 
J'ai  pris  le  style 
Chez  les  Gaulois  ; 
Sa  négligence 
De  la  cadence 
Brave  les  lois; 
%        Mais  à  Nicette 

Simple  et  jeunette 
On  passera 
Ce  défaut  là. 
Céder  comme  elle , 


DIEU     VOUS     BENISSE.  3ii 

Ma  toute  belle , 
Fut  ton  destin  : 
Sois  donc  fidèle 
Aussi  bien  quelle; 
C'est  mon  refrain. 


DIEU     VOUS    BENISSE. 


Quand  je  vous  dis  :  Dieu  vous  bénisse  ; 

Je  n'entends  pas  le  Créateur 

Dont  la  main  féconde  et  propice 

Vous  donna  tout  pour  mon  bonheur  ; 

Encor  moins  le  dieu  d'hymënëe, 

Dont  l'eau  bénite  infortunée 

Change  le  plaisir  en  devoir  : 

S'il  fait  des  heureux ,  l'on  peut  dire 

Qu'ils  ne  sont  pas  sous  son  empire, 

Et  qu'il  les  fait  sans  le  savoir. 

Mais  j'entends  ce  dieu  du  bel  âge , 

Qui  sans  vous  serait  à  Paphos. 

Or  apprenez  en  peu  de  mots 

Comme  il  bénit ,  ce  dieu  volage. 

Le  Désir,  dont  l'air  éveillé 

Annonce  assez  l'impatience , 

Lui  présente  un  bouquet  mouillé 


3i2  LES    PARADIS. 

Dans  la  fontaine  de  Jouvence  ; 
Les  yeux  s'umhectent  de  langueur , 
Le  rouge  monte  au  front  des  belles , 
Et  l'eau  bénite  avec  douceur 
Tombe  dans  l'ame  des  fidèles. 
Soyez  dévote  à  ce  dieu-là , 
Vous,  qui  nous  prouvez  sa  puissance; 
Eternuez  en  assurance; 
Le  tendre  Amour  vous  bénira. 


LES     PARADIS. 


Croyez-moi  ,  l'autre  monde  est  un  monde  inconnu 

Où  s'égare  notre  pensée. 
D'y  voyager  sans  fruit  la  mienne  s'est  lassée  : 

Pour  toujours  j'en  suis  revenu. 

J'ai  vu  dans  ce  pays  des  fables 
Les  divers  paradis  qu'imagina  l'erreur, 

Il  en  est  bien  peu  d'agréables  : 
Aucun  n'a  satisfait  mon  esprit  et  mon  cœur. 

«  Vous  mourez ,  nous  dit  Py tbagore , 
Mais  sous  un  autre  nom  vous  renaissez  encore. 
Et  ce  globe  à  jamais  par  vous  est  habité.  » 
Crois-tu  nous  consoler  par  ce  triste  mensonge , 
Philosophe  imprudent  et  jadis  trop  vanté? 


LES     PARADIS.  3i3 

Dans  un  nouvel  ennui  ta  fable  nous  replonge. 
Ments  à  notre  avantage ,  ou  dis  la  vérité. 

Celui-là  mentit  avec  grâce 
Qui  créa  l'Elysëe  et  les  eaux  du  Léthë. 

Mais  dans  cet  asile  enchanté 
Pourquoi  l'amour  heureux  n'a-t-il  pas  une  place  ? 
Aux  douces  voluptés  pourquoi  l'a-t-on  fermé  ? 
Du  calme  et  du  repos  quelquefois  on  se  lasse  ; 
On  ne  se  lasse  point  d'aimer  et  d'être  aimé. 

Le  dieu  de  la  Scandinavie, 

Odin,  pour  plaire  à  ses  guerriers, 

Leur  promettait  dans  l'autre  vie 
Des  armes ,  des  combats ,  et  de  nouveaux  lauriers. 
Attaché  dès  l'enfance  aux  drapeaux  de  Bellone , 
J'honore  la  valeur ,  aux  braves  j'applaudis  ; 

Mais  je  pense  qu'en  paradis 

Il  ne  faut  plus  tuer  personne. 

Un  autre  espoir  séduit  le  Nègre  infortuné 

Qu'un  marchand  arracha  des  déserts  de  l'Afrique  ; 

Courbé  sous  un  joug  despotique, 
Dans  un  long  esclavage  il  languit  enchaîné  : 
Mais  quand  la  mort  propice  a  fini  ses  misères , 
Il  revole  joyeux  au  pays  de  ses  pères, 
Et  cet  heureux  retour  est  suivi  d'un  repas. 


3i4  LES     PARADIS. 

Pour  moi,  vivant  ou  mort,  je  reste  sur  vos  pas. 
Esclave  fortune ,  même  après  mon  trépas , 

Je  ne  veux  plus  quitter  mon  maître. 

Mon  paradis  ne  saurait  être 

Aux  lieux  où  vous  ne  serez  pas. 

Jadis  au  milieu  des  nuages 
L'habitant  de  l'Ecosse  avait  place  le  sien. 
11  donnait  à  son  grë  le  calme  ou  les  orages  ; 
Des  mortels  vertueux  il  cherchait  l'entretien  ; 

Entouré  de  vapeurs  brillantes, 

Couvert  d'une  robe  d'azur, 
Il  aimait  à  glisser  sous  le  ciel  le  plus  pur , 
Et  se  montrait  souvent  sous  des  formes  riantes. 

Ce  passe-temps  est  assez  doux  ; 

Mais  de  ces  Sylphes ,  entre  nous , 

Je  ne  veux  point  grossir  le  nombre. 
J'ai  quelque  répugnance  à  n'être  plus  qu'une  ombre. 
Une  ombre  est  peu  de  chose,  et  les  corps  valent  mieux; 
Gardons-les.  Mahomet  eut  grand  soin  de  nous  dire 
Que  dans  son  paradis  l'on  entrait  avec  eux. 

Des  Houris  c'est  l'heureux  empire. 

Là  les  attraits  sont  immortels  ; 
Hébé  n'y  vieillit  point;  la  belle  Cythérée, 
D'un  hommage  plus  doux  constamment  honorée , 
Y  prodigue  aux  élus  des  plaisirs  éternels. 


PLAN    D'ETUDE.  3i5 

Mais  je  voudrais  y  voir  un  maître  que  j'adore , 
L'Amour,  qui  donne  seul  un  charme  à  nos  désirs, 
L'Amour ,  qui  donne  seul  de  la  grâce  aux  plaisirs. 
•  Pour  le  rendre  parfait ,  j'y  conduirais  encore 

La  tranquille  et  pure  Amitié , 
Et  d'un  cœur  trop  sensible  elle  aurait  la  moitié. 

Asile  d'une  paix  profonde , 
Ce  lieu  serait  alors  le  plus  beau  des  séjours; 

Et  ce  paradis  des  Amours , 
Auprès  d'Eléonore  on  le  trouve  en  ce  monde. 


PLAN    D'ETUDE. 


De  vos  projets  je  blâme  l'imprudence  ; 

Trop  de  savoir  dépare  la  beauté. 

Ne  perdez  point  votre  aimable  ignorance , 

Et  conservez  cette  naïveté 

Qui  vous  ramène  aux  jeux  de  votre  enfance. 

Le  dieu  du  goût  vous  donna  des  leçons 
Dans  l'art  chéri  qu'inventa  Terpsichore; 
Un  tendre  amant  vous  apprit  les  chansons 
Qu'on  chante  à  Gnide  ;  et  vous  savez  encore 
Aux  doux  accens  de  votre  voix  sonore 
De  la  guitare  entremêler  les  sons. 


3i6  PLAN     D'ETUDE. 

Des  préjugés  repoussant  l'esclavage, 
Conformez-vous  à  ma  religion; 
Soyez  païenne;  on  doit  l'être  à  votre  âge. 
Croyez  au  dieu  qu'on  nommait  Gupidon. 
Ce  dieu  charmant  prêche  la  tolérance , 
Et  permet  tout ,  excepté  l'inconstance. 

N'apprenez  point  ce  qu'il  faut  oublier , 
Et  des  erreurs  de  la  moderne  histoire 
Ne  chargez  point  votre  faible  mémoire. 
Mais  dans  Ovide  il  faut  étudier 
Des  premiers  temps  l'histoire  fabuleuse, 
Et  de  Paphos  la  chronique  amoureuse. 

Sur  cette  carte  où  l'habile  graveur 
Du  monde  entier  resserra  l'étendue , 
Ne  cherchez  point  quelle  rive  inconnue 
Voit  l'Ottoman  fuir  devant  son  vainqueur  : 
Mais  connaissez  Amathonte ,  Idalie , 
Les  tristes  bords  par  Léandre  habités , 
Ceux  où  Didon  a  terminé  sa  vie, 
Et  de  Tempe  les  vallons  enchantés. 
Egarez-vous  dans  le  pays  des  fables; 
N'ignorez  point  les  divers  changemens 
Qu'ont  éprouvés  ces  lieux  jadis  aimables  : 
Leur  nom  toujours  sera  cher  a^ux  amans. 


PROJET     DE     SOLITUDE.  817 

Voilà  l'ëtude  amusante  et  facile 
Qui  doit  par  fois  occuper  vos  loisirs, 
Et  précéder  l'heure  de  nos  plaisirs. 
Mais  la  science  est  pour  vous  inutile. 
Vous  possédez  le  talent  de  charmer  ; 
Vous  saurez  tout,  quand  vous  saurez  aimer. 


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PROJET     DE     SOLITUDE. 


Fuyons  ces  tristes  lieux,  6  maîtresse  adorée! 
Nous  perdons  en  espoir  la  moitié  de  nos  jours, 
Et  la  crainte  importune  y  trouble  nos  amours. 
Non  loin  de  ce  rivage  est  une  île  ignorée , 
Interdite  aux  vaisseaux,  et  d'écueils  entourée. 
Un  zéphir  éternel  y  rafraîchit  les  airs. 
Libre  et  nouvelle  encor,  la  prodigue  nature 
Embellit  de  ses  dons  ce  point  de  l'univers  : 
Des  ruisseaux  argentés  roulent  sur  la  verdure , 
Et  vont  en  serpentant  se  perdre  au  sein  des  mers  ; 
Une  main  favorable  y  reproduit  sans  cesse 
L'ananas  parfumé  des  plus  douces  odeurs  ; 
Et  l'oranger  touffu ,  courbé  sous  sa  richesse , 
Se  couvre  en  même  temps  et  de  fruits  et  de  fleurs. 
Que  nous  faut-il  de  plus?  cette  île  fortunée 
Semble  par  la  nature  aux  amans  destinée. 


3i8  PALINODIE. 

L'Océan  la  resserre ,  et  deux  fois  en  un  jour 

De  cet  asile  étroit  on  achève  le  tour. 

Là  je  ne  craindrai  plus  un  père  inexorable. 

C'est  là  qu'en  liberté  tu  pourras  être  aimable , 

Et  couronner  l'amant  qui  t'a  donné  son  cœur. 

Vous  coulerez  alors,  mes  paisibles  journées, 

Par  les  nœuds  du  plaisir  l'une  à  l'autre  enchaînées; 

Laissez-moi  peu  de  gloire  et  beaucoup  de  bonheur. 

Viens  ;  la  nuit  est  obscure  et  le  ciel  sans  nuage  ; 

D'un  éternel  adieu  saluons  ce  rivage, 

Où  par  toi  seule  encor  mes  pas  sont  retenus. 

Je  vois  à  l'horizon  l'étoile  de  Vénus  ; 

Vénus  dirigera  notre  course  incertaine. 

Eole  exprès  pour  nous  vient  d'enchaîner  les  vents  ; 

Sur  les  flots  applanis  Zéphire  souffle  à  peine  ; 

Viens;  l'Amour  jusqu'au  port  conduira  deux  amans. 


PALINODIE. 


Jadis,  trahi  par  ma  maîtresse, 
J'osai  calomnier  l'Amour; 
J'ai  dit  qu'à  ses  plaisirs  d'un  jour 
Succède  un  siècle  de  tristesse. 
Alors ,  dans  un  accès  d'humeur , 
Je  voulus  prêcher  l'inconstance. 


PALINODIE.  3i9 

J  étais  dëmenti  par  mon  cœur  ; 
L'esprit  seul  a  commis  l'offense. 

Une  amante  m'avait  quitté  ; 

Ma  douleur  s'en  prit  aux  amantes. 

Pour  consoler  ma  vanité , 

Je  les  crus  toutes  inconstantes  : 

Le  dépit  m'avait  égaré. 

Loin  de  moi  le  plus  grand  des  crimes, 

Celui  de  noircir  par  mes  rimes 

Un  sexe  toujours  adoré 

Que  l'amour  a  fait  notre  maître , 

Qui  seul  peut  donner  le  bonheur , 

Qui  sans  notre  exemple  peut-être 

N'aurait  jamais  été  trompeur. 

Malheur  à  toi ,  lyre  fidèle ,  ' 

Où  j'ai  modulé  tous  mes  airs, 

Si  jamais  un  seul  de  mes  vers 

Avait  offensé  quelque  belle  ! 

Sexe  léger,  sexe  charmant. 

Vos  défauts  sont  votre  parure. 

Remerciez  bien  la  nature 

Qui  vous  ébaucha  seulement. 

Sa  main  bizarre  et  favorable 

Vous  orne  mieux  que  tous  vos  soins, 

Et  vous  plairiez  peut-être  moins 

Si  vous  étiez  toujours  aimable. 


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REFLEXION     AMOU  REUSE. 


Je  vais  la  voir ,  la  presser  dans  mes  bras. 

Mon  cœur  ému  palpite  avec  vitesse; 

Des  voluptés  je  sens  déjà  l'ivresse  ; 

Et  le  désir  précipite  mes  pas. 

Sachons  pourtant,  près  de  celle  que  j*aime, 

Donner  un  frein  aux  transports  du  désir  ; 

Sa  folle  ardeur  abrège  le  plaisir , 

Et  trop  d'amour  peut  nuire  à  l'amour  même. 


LE     BOUQUET     DE     L'AMOUR. 


Dans  ce  moment  les  politesses, 
Les  souhaits  vingt  fois  répétés , 
Et  les  ennuyeuses  caresses , 
Pleuvent  sans  doute  à  tes  cotés. 
Après  ces  complimens  sans  nombre, 
L'amour  fidèle  aura  son  tour; 
Car  dès  qu'il  verra  la  nuit  sombre 
Remplacer  la  clarté  du  jour , 
Il  s'en  ira,  sans  autre  escorte 
Que  le  Plaisir  tendre  et  discret , 


ÉPITRE     AUX     INSURGENS.  Sai 

Frappant  doucement  à  ta  porte, 
T 'offrir  ses  vœux  et  son  bouquet. 

Quand  l'âge  aura  blanchi  ma  tête , 
Réduit  tristement  à  glaner , 
J'irai  te  souhaiter  ta  fête , 
Ne  pouvant  plus  te  la  donner. 


ÉPITRE     AUX     INSURGENS, 

1777. 


Parlez  donc,  messieurs  de  Boston; 

Se  peut-il  qu'au  siècle  où  nous  sommes , 

Du  monde  troublaùt  l'unisson , 

Vous  vous  donniez  les  airs  d'être  hommes? 

On  prétend  que  plus  d'une  fois 

Vous  avez  refusé  de  lire 

Les  billets  doux  que  Georges  trois 

Eut  la  bonté  de  vous  écrire. 

On  voit  bien ,  mes  pauvres  amis , 

Que  vous  n'avez  jamais  appris 

La  politesse  européenne , 

Et  que  jamais  l'air  de  Paris 

Ne  fît  couler  dans  vos  esprits 

21 


3a2  ÉPITRE 

Cette  tolérance  chrétienne 
Dont  vous  ignorez  tout  le  prix. 
Pour  moi ,  je  vous  vois  avec  peine 
Afficher,  malgré  les  plaisans, 
Cette  brutalité  romaine 
Qui  vous  vieillit  de  deux  mille  ans. 

Raisonnons  un  peu ,  je  vous  prie. 

Quel  droit  avez-vous  plus  que  nous 

A  cette  liberté  chérie 

Dont  vous  paraissez  si  jaloux? 

L'inexorable  Tyrannie 

Parcourt  le  docile  univers  ; 

Ce  monstre,  sous  des  noms  divers, 

Écrase  l'Europe  asservie  ; 

,Et  vous,  peuple  injuste  et  mutin, 

Sans  pape ,  sans  rois  et  sans  reines , 

Vous  danseriez  au  bruit  des  chaînes 

Qui  pèsent  sur  le  genre  humain  ! 

Et  vous ,  d'un  si  bel  équilibre 

Dérangeant  le- plan  régulier, 

Vous  auriez  le  front  d'être  libre 

A  la  barbe  du  monde  entier  ! 

L'Europe  demande  vengeance  ; 
Armez-vous,  héros  d'Albion. 
Rome  ressuscite  à  Boston  ; 


DIALOGUE.  323 

Étouffez-la  dès  son  enfance. 

De  la  naissante  Liberté 

Brisez  le  berceau  redoute  : 

Qu'elle  expire,  et  que  son  nom  même , 

Presque  ignore  chez  nos  neveux, 

Ne  soit  plus  qu'un  vain  mot  pour  eux , 

Et  son  existence  un  problême. 


DIALOGUE 

ENTRE  UN  POÈTE  ET  SA  MUSE. 


LE  POETE. 

Oui,  le  reproche  est  juste,  et  je  sens  qu'à  mes  vers 
La  rime  vient  toujours  se  coudre  de  travers. 
Ma  Muse  vainement  du  nom  de  négligence 
A  voulu  décorer  sa  honteuse  indigence  ; 
La  critique  a  blâmé  son  mince  accoutrement. 
Travaillez ,  a-t-on  dit ,  et  rimez  autrement. 
Docile  à  ces  leçons,  corrigez-vous,  ma  Muse, 
Et  changez  en  travail  ce  talent  qui  m'amuse. 

LA  MUSE. 

De  l'éclat  des  lauriers  subitement  épris. 

Vous  n'abaissez  donc  plus  qu'un  regard  de  mépris 

Sur  ces  fleurs  que  jadis  votre  goût  solitaire 

21* 


3^4  DIALOGUE. 

Cueillait  obscurément  dans  les  bois  de  Cythère? 

LE  POÈTE. 

Non,  je  reste  à  Cylhère,  et  je  ne  prétends  pas 

Vers  le  sacré  coteau  tourner  mes  faibles  pas. 

Dans  cet  étroit  passage  où  la  foule  s'empresse 

Dois-je  aller  augmenter  l'embarras  et  la  presse? 

Ma  vanité  n'a  point  ce  projet  insensé. 

A  l'autel  de  l'Amour,  par  moi  trop  encensé. 

Je  veux  porter  encor  mes  vers  et  mon  hommage; 

Des  refus  d'Apollon  l'Amour  me  dédommage. 

LA  MUSE. 

Eh!  faut-il  tant  de  soin  pour  chanter  ses  plaisirs? 

Déjà  je  vous  prêtais  de  plus  sages  désirs. 

J'ai  cru  qu'abandonnant  votre  lyre  amoureuse. 

Vous  preniez  de  Boileau  la  plume  vigoureuse. 

C'est  alors  que  l'on  doit,  par  un  style  précis , 

Fixer  l'attention  du  lecteur  indécis, 

Et  par  deux  vers  ornés  d'une  chute  pareille 

Satisfaire  à  la  fois  et  l'esprit  et  l'oreille. 

Mais  pour  parler  d'amour  il  faut  parler  sans  art; 

Qu'importe  que  la  rime  alors  tombe  au  hasard , 

Pourvu  que  tous  vos  vers  brûlent  de  votre  flamme. 

Et  de  l'ame  échappés  arrivent  jusqu'à  l'ame? 

LE  POÈTE. 

Quel  fruit  de  vos  conseils  ai-je  enfin  recueilli? 

LA  MUSE. 

Je  vois  que  dans  Paris  assez  bien  accueilli, 


DIALOGUE.  'i 

Yous  avez  du  lecteur  obtenu  le  sourire. 

LE  POÈTE. 

Le  Pinde  à  c«t  arrêt  n'a  pas  voulu  souscrire. 
Peut-être  on  a  loué  la  douceur  de  mes  sons , 
Et  d'un  luth  paresseux  les  faciles  chansons  : 
L'indulgente  beauté^  dont  l'heureuse  ignorance 
N'a  pas  du  bel  esprit  la  dure  intolérance, 
A  dit  en  me  lisant  :  Au  moins ,  il  sait  aimer  ! 
Le  connaisseur  a  dit  :  Il  ne  sait  pas  rimer. 

LA  MUSE. 

Te  fît-on  ce  reproche,  aimable  Deshoulière, 
Quand  un  poète  obscur,  d'une  main  familière, 
Parcourait  à  la  fois  ta  lyre  et  tes  appas , 
Et  te  faisait  jouir  d'un  renom  qu'il  n'a  pas  ? 
Chaulieu  rimait-il  bien,  quand  sa  molle  paresse 
Prêchait  à  ses  amis  les  dogmes  de  Lucrèce  ? 
A-t-on  vu  du  Marais  le  voyageur  charmant 
De  la  précision  se  donner  le  tourment? 
La  Muse  de  Gresset,  élégante  et  facile, 
A  ce  joug  importun  fut  parfois  indocile  ; 
Et  Voltaire,  en  un  mot ,  cygne  mélodieux , 
Qui  varia  si  bien  le  langage  des  dieux , 
Ne  mit  point  dans  ses  chants  la  froide  exactitude 
Dont  la  stérilité  fait  son  unique  étude. 

LE  POÈTE. 

Il  est  vrai  ;  mais  la  mode  a  changé  de  nos  jours  ; 
On  pense  rarement,  et  l'on  rime  toujours. 


326  DIALOGUE. 

En  vain  vous  disputez;  il  faut  être,  vous  dis-je, 

Amant  quand  on  écrit,  auteur  quand  on  corrige. 

LA  MUSE. 

Soit;  je  veux  désormais ,  dans  mes  vers  bien  limes. 
Que  les  Ris  et  les  Jeux  soient  fortement  rimes  ; 
Je  veux,  en  fredonnant  la  moindre  chansonnette, 
Au  bout  de  chaque  ligne  attacher  ma  sonnette. 
Mais  ne  vous  plaignez  point  si  quelquefois  le  sens 
Oublie  pour  la  rime... 

LE  POÈTE. 

Oubliez ,  j'y  consens. 
D'un  scrupule  si  vain  l'on  vous  ferait  un  crime. 
Appauvrissez  le  sens  pour  enrichir  la  rime. 
Trésorier  si  connu  dans  le  sacré  vallon , 
Approche,  Richelet,  complaisant  Apollon, 
Et  de  vers  à  venir  magasin  poétique , 
Donne-moi  de  l'esprit  par  ordre  alphabétique. 
Quoi  !  vous  riez? 

LA  MUSE. 

/       Je  ris  de  vos  transports  nouveaux. 
Courage ,  poursuivez  ces  aimables  travaux. 

LE  POÈTE. 

Ce  rire  impertinent  vient  de  glacer  ma  verve. 

LA  MUSE. 

Qu'importe?  Richelet  tiendra  lieu  de  Minerve. 

LE  POÈTE. 

Rimez  mieux. 


EPITAPHE.  327 

^  LA  MUSE. 

Je  ne  puis. 

LE  POÈTE. 

Ne  rimez  donc  jamais. 

LA  MUSE. 

Je  le  puis  encor  moins. 

LE  POÈTE. 

Taisez-vous. 

LA  MUSE. 

Je  me  tais. 


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EPITAPHE. 


Ici  gît  qui  toujours  douta. 

Dieu  par  lui  fut  mis  en  problème  ; 

Il  douta  de  son  être  même  ; 

Mais  de  douter  il  s'ennuya; 

Et  las  de  cette  nuit  profonde, 

Hier  au  soir  il  est  parti 

Pour  aller  voir  dans  l'autre  monde 

Ce  qu'il  faut  croire  en  celui-ci. 


3:^8 


A     GHLOE. 


Selon  vous  mon  sexe  est  léger; 
Le  vôtre  nous  paraît  volage; 
Ce  procès ,  qu'on  ne  peut  juger,  * 
Est  renouvelé  d'âge  en  âge. 
Vous  prononcez  dans  ce  moment; 
JMais  j'appelle  de  la  sentence. 
Croyez-moi ,  c'est  injustement 
Que  l'on  s'accuse  d'inconstance. 

Il  n'est  point  de  longues  amours , 
J'en  conviens  ;  mais  presque  toujours 
Votre  ame  s'abuse  elle-même. 
Dans  sa  douce  crédulité , 
Souvent  de  sa  propre  beauté 
Elle  embellit  celui  qu'elle  aime. 
Il  a  tout  du  moment  qu'il  plaît. 
Grâce  au  désir  qu'il  a  fait  naître , 
Vous  voyez  ce  qu'il  devait  être , 
Vous  ne  voyez  plus  ce  qu'il  est. 
Oui,  vous  placez  sur  son  visage 
Un  masque  façonné  par  vous  ; 
Et  séduites  par  cette  image, 
Vous  divinisez  votre  ouvrage, 


A     CHLOÉ.  3^9 

Et  vous  tombez  à  ses  genoux. 
Mais  le  temps  et  rexpérience , 
Ecartant  ce  masque  emprunté, 
De  l'idole  que  Ton  encense 
Montrent  bientôt  la  nudité. 
On  se  relève  avec  surprise  ; 
On  doute  encor  de  sa  méprise  ; 
On  cherche  d'un  œil  affligé 
Ce  qu'on  aimait,  ce  que  l'on  aime; 
L'illusion  n'est  plus  la  même. 
Et  l'on  dit  :  Vous  avez  changé. 
Du  reproche,  suivant  l'ttsage, 
On  passe  au  refroidissement; 
Et  tandis  qu'on  paraît  volage. 
On  est  détrompé  seulement. 
Des  amantes  voilà  l'histoire, 
Chloé;  mais  vous  pouvez  m'en  croire, 
C'est  aussi  celle  des  amans. 
En  vain  votre  cœur  en  murmure  ; 
C'est  la  bonne  et  vieille  Nature 
Qui  fit  tout  ces  arrangemens. 
Quant  au  remède,  je  l'ignore; 
Sans  doute  il  n'en  existe  aucun  ; 
Car  le  votre  n'en  est  pas  un  : 
Ne  point  aimer,  c'est  pis  encore. 


33o 

LE     TOMBEAU     D'EUGHARIS 


Elle  n'est  déjà  plus ,  et  de  ses  heureux  jours 
J'ai  vu  s'évanouir  l'aurore  passagère. 

Ainsi  s'éclipse  pour  toujours 

Tout  ce  qui  brille  sur  la  terre  ! 
Toi  que  son  cœur  connut ,  toi  qui  fis  son  bonheur , 

Amitié  consolante  et  tendre, 
De  cet  objet  chéri  viens  recueillir  la  cendre. 

Loin  d'un  monde  froid  et  trompeur 
Choisissons  à  sa  tombe  un  abri  solitaire; 
Entourons  de  cyprès  son  urne  funéraire. 
Que  la  jeunesse  en  deuil  y  porte  avec  ses  pleurs 

Des  roses  à  demi-fanées; 
Que  les  Grâces  plus  loin ,  tristes  et  consternées , 
S'enveloppent  du  voile  emblème  des  douleurs^ 
Représentons  l'Amour,  l'Amour  inconsolable 

Appuyé  sur  le  monument  ; 
Ses  pénibles  soupirs  s'échappent  sourdement; 
Ses  pleurs  ne  coulent  pas  ;  le  désespoir  l'accable. 

L'instant  du  bonheur  est  passé  ; 
Fuyez,  plaisirs  bruyans,  importune  allégresse. 

Eucharis  ne  nous  a  laissé 
Que  la  triste  douceur  de  la  pleurer  sans  cesse. 


33i 
DIALOGUE. 


Quel  est  ton  nom ,  bizarre  enfant  ?  —  l'Amour. 
— Toi  l'Amour?  —  Oui,  c'est  ainsi  qu'on  m'appelle. 

—  Qui  t'a  donné  cette  forme  nouvelle  ? 

— Le  temps,  la  mode ,  et  la  ville,  et  la  cour. 

—  Quel  front  cynique  !  et  quel  air  d'impudence  ! 

—  On  les  préfère  aux  grâces  de  l'enfance. 

—  Oîi  sont  tes  traits ,  ton  arc  et  ton  flambeau  ? 

—  Je  n'en  ai  plus;  je  triomphe  sans  armes. 

—  Triste  victoire  !  Et  l'utile  bandeau 

Que  tes  beaux  yeux  mouillaient  souvent  de  larmes  ? 

—  Il  est  tombe.  — -Pauvre  Amour ,  je  te  plains  ! 
Mais  qu'apereois-je,  un  masque  dans  tes  mains, 
Des  pieds  de  chèvre ,  et  le  poil  d'un  Satyre  ? 
Quel  changement  !  —  Je  lui  dois  mon  empire. 

—  Tu  règnes  donc?  —  Je  suis  encore  un  dieu. 

—  Non  pas  pour  moi.  — Pour  tout  Paris.  — Adieu. 


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EPITRE 

A    MESSIEURS    DU    CAMP    DE   SAINT-ROCH. 
1782. 


Messieurs  de  Saint-Roch,  entre  nous , 

Ceci  passe  la  raillerie  ; 

En  avez-vous  là  pour  la  vie , 

Ou  quelque  jour  finirez-vous  ? 

Ne  pouvez-vous  à  la  vaillance 

Joindre  le  talent  d'abréger  ? 

Votre  éternelle  patience 

Ne  se  lasse  point  d'assiëger  ; 

Mais  vous  mettez  à  bout  la  notre. 

Soyez  donc  battans  ou  battus  ; 

Messieurs  du  camp  et  du  blocus , 

Terminez  de  façon  ou  d'autre  ; 

Terminez ,  car  on  n'y  tient  plus. 

Fréquentes  sont  vos  canonnades; 
Mais ,  bêlas  !  qu  ont-elles  produit  ? 
Le  tranquille  Anglais  dort  au  bruit 
De  vos  nocturnes  pétarades; 
Ou  s'il  répond  de  temps  en  temps 
A  votre  prudente  furie , 


PORTRAIT     D'UNE    RELIGIEUSE.       333 
C'est  par  égard,  je  le  parie, 
Et  pour  dire  :  Je  vous  entends. 

Quatre  ans  ont  dû  vous  rendre  sages  ; 

Laissez  donc  là  vos  vieux  ouvrages , 

Quittez  vos  vieux  retranchemens , 

Retirez-vous ,  vieux  assiëgeans  : 

Un  jour  ce  mémorable  siège 

Sera  fini  par  vos  enfans , 

Si  toutefois  Dieu  les  protège. 

Mes  amis ,  vous  le  voyez  bien , 

Vos  bombes  ne  bombardent  rien  ;  ^ 

Vos  bélandres  et  vos  corvettes, 

Et  vos  travaux  et  vos  mineurs 

N'épouvantent  que  les  lecteurs 

De  vos  redoutables  gazettes; 

Votre  blocus  ne  bloque  point; 

Et  grâce  à  votre  heureuse  adresse, 

Ceux  que  vous  affamez  sans  cesse 

Ne  périront  que  d'embonpoint. 


►  X^<i%»%^«»%.^^V%%i%%%%%V»%^ 


PORTRAIT     D'UNE     RELIGIEUSE, 


Peintre  ,  qu'Hébé  soit  ton  modèle. 
Adoucis  encor  chaque  trait; 


334  A    M.    DE    FONTANES. 

Donne-leur  ce  charme  secret 
Qui  souvent  manque  à  la  plus  belle. 
Ton  pinceau  doit  emprisonner 
Ces  cheveux  flottans  sous  un  voile; 
Couvre  aussi  d'une  simple  toile 
Ce  front  qu'il  faudrait  couronner. 
Cache  sous  la  noire  étamine 
Un  sein  parfait  dans  sa  rondeur; 
Et  si  tu  voiles  sa  blancheur, 
Que  l'œil  aisément  la  devine. 
Sur  les  lèvres  mets  la  candeur, 
,♦     Et  dans  les  yeux  qu'elle  s'allie 
A  la  douce  mélancolie 
Que  donne  le  tourment  du  cœur. 
Peins-nous  la  tristesse  tranquille; 
Peins  les  soupirs  du  sentiment  ; 
Au  bas  de  ce  portrait  charmant 
J'écrirai  le  nom  de.... 


A    M.    DE    FONTANES. 


Jeune  favori  d'Apollon, 
Vous  vous  ressouvenez  peut-être 
Que  dans  l'harmonieux  vallon 
Le  même  jour  nous  vit  paraître. 


CONFESSION    D'UNE    JOLIE    FEMME.     335 
Vous  preniez  un  chemin  pénible  et  dangereux  ; 
Je  n'osai  m'engager  dans  cet  étroit  passage  ; 

Je  vous  souhaitai  bon  voyage, 

Et  le  voyage  fut  heureux. 
Pour  moi,  prêt  à  choisir  une  route  nouvelle, 
Sous  des  bosquets  de  fleurs  j'aperçus  Erato  ; 
Je  la  trouvai  jolie;  elle  fut  peu  cruelle; 
Tandis  que  vous  montiez  sur  le  double  coteau , 

Je  perdais  mon  temps  avec  elle. 
Votre  choix  est  meilleur  ;  vos  hommages  naissans 
Ont  déjà  pour  objet  la  muse  de  la  Gloire , 

Et  dans  le  livre  de  mémoire 

Sa  main  notera  tous  vos  chants. 
A  de  moindres  succès  mes  vers  doivent  prétendre. 
Les  belles  quelquefois  les  liront  en  secret; 
Et  l'amante  sensible  à  son  amant  distrait 
Indiquera  du  doigt  le  morceau  le  plus  tendre. 

CONFESSION   D'UNE   JOLIE    FEMME. 


Mon  sexe  est ,  dit-on ,  peu  sincère , 
Sur-tout  quand  il  parle  de  lui. 
Je  n'en  sais  rien  ;  mais  sans  mystère 
Je  veux  m'expliquer  aujourd'hui. 


336     CONFESSION    D'UNE    JOLIE    FEMME. 
J'ai  réfléchi  dès  mon  enfance. 
Ma  vive  curiosité , 
Que  l'on  condamnait  au  silence, 
Augmentait  par  la  résistance  ; 
Et  malgré  ma  frivolité , 
Ma  timide  inexpérience 
Cherchait  toujours  la  vérité. 
J'écoutais,  malgré  la  défense; 
Mes  yeux  ne  se  fermaient  sur  rien  ; 
Et  ma  petite  intelligence 
Me  servait  parfois  assez  bien. 

A  la  toilette  de  ma  mère 
J'allais  recevoir  des  leçons. 
Je  pris  des  airs  et  des  façons , 
Et  dès  sept  ans  je  voulus  plaire. 
Si  quelqu'un  de  moi  s'occupait, 
Si  quelqu'un  me  trouvait  jolie , 
Ma  petite  ame  enorgueillie 
Aussitôt  vers  lui  s'échappait. 
Si  quelqu'un  goûtait  mon  ramage, 
Je  déraisonnais  encor  mieux. 
Si  quelqu'un  disait  :  Soyez  sage , 
Il  devenait  laid  à  mes  yeux , 
Et  ma  haine  était  son  partage. 

A  douze  ans  le  couvent  s'ouvrit , 


D'UNE    JOLIE    FEMME.  337 

A  quatorze  ans  je  savais  lire, 
Danser,  et  chanter,  et  médire. 
Ah  !  que  de  choses  l'on  m'apprit  î 

Pour  ajouter  à  ma  science , 
Je  dévorai  quelques  romans. 
Dans  le  beau  pays  des  amans 
Je  m'égarai  sans  défiance. 
Que  ce  pays  plut  à  mon  cœur  ! 
Que  de  chimères  insensées 
Dont  je  savourais  la  douceur! 
Combien  de  nuits  trop  tôt  passées  ! 
Que  de  jours  trop  tôt  disparus  ! 
Que  d'instans  alors  j'ai  perdus  ! 
Dans  ce  pays  imaginaire, 
L'Amour  était  toujours  sincère , 
Soumis  jusque  dans  son  ardeur. 
Tendre  et  fleuri  dans  son  langage, 
Jamais  ingrat ,  jamais  volage , 
Et  toujours  le  dieu  du  bonheur. 
Hélas  !  de  ce  monde  factice , 
Charmant  ouvrage  du  caprice , 
Dans  le  vrai  monde  je  passai. 
Quel  changement  !  quelle  surprise  ! 
O  combien  je  m'étais  méprise  ! 
L'Amour  m'y  paraissait  glacé, 
Faible  ou  trompeur  dans  ses  tendresses , 


338  CONFESSION 

Fade  et  commun  dans  ses  propos, 

Trop  gai ,  trop  ami  du  repos. 

Et  trop  mesquin  dans  ses  promesses. 

Quoi  !  m'écriai-je ,  voilà  tout  ! 

L'ennui  me  rendit  indolente. 

Mon  cœur ,  trompé  dans  son  attente , 

Fut  indifférent  par  dégoût. 

Bientôt  avec  obéissance 
J'acceptai  le  joug  de  l'hymen  ; 
Et ,  docile  par  ignorance , 
A  son  arbitraire  puissance 
Je  me  soumis  sans  examen. 
Mais  enhardi  par  ma  faiblesse , 
Et  rassuré  par  ma  sagesse  , 
Il  devint  un  tyran  jaloux, 
Dès  ce  jour  il  cessa  de  l'être; 
Mes  yeux  s'ouvrirent  sur  ce  maître 
Qui  me  laissait  à  ses  genoux. 
Quoi  !  me  dis-je  tout  étonnée , 
Ils  ont  les  fleurs  de  l'hyménée, 
Et  les  épines  sont  pour  nous  ! 
Pourquoi  de  la  chaîne  commune 
Nous  laissent-ils  porter  le  poids  ! 
Et  pourquoi  nous  donner  des  lois, 
Quand  ils  n'en  reçoivent  aucune  ? 


D'UNE     JOLIE     FEMME.  3^9 

D'un  aussi  bon  raisonnement 
Dangereuse  est  la  conséquence  ; 
Et  si  par  malheur  un  amant 
Paraît  dans  cette  circonstance, 
Au  pouvoir  de  son  éloquence 
On  résiste  bien  faiblement. 
Le  mien  parut  ;  il  était  tendre  ; 
La  grâce  animait  ses  discours  ; 
Je  sus  combattre  et  me  défendre; 
Mais  peut- on  combattre  toujours  ? 
De  l'amour  je  connus  l'ivresse, 
Je  connus  son  enchantement; 
3 'étais  fîère  de  ma  faiblesse; 
J'immolais  tout  à  mon  amant. 
Mais  cet  amant  devint  parjure  ; 
Le  chagrin  accabla  mon  cœur  ; 
Je  ne  vis  rien  dans  la  nature 
Qui  pût  réparer  ce  malheur; 
Je  crus  mourir  de  ma  douleur. 
Le  temps ,  ce  grand  consolateur , 
Le  temps  sut  guérir  ma  blessure. 
J'oubliai  mes  éga remens, 
J'oubUai  que  je  fus  sensible, 
Et  je  revis  d'un  œil  paisible 
Celui  qui  causa  mes  tourmens. 
Dans  sa  tranquillité  nouvelle 
Mon  cœur  désormais  affermi 

22* 


3/,o  COMPLAINTE. 

De  l'amant  le  plus  infidèle 
A  fait  le  plus  fidèle  ami. 

Son  exemple  me  rendit  sage. 
De  système  alors  je  changeai , 
Et  sur  un  sexe  trop  volage 
Sans  scrupule  je  me  vengeai. 
Je  m'instruisis  dans  l'art  de  plaire , 
Je  devins  coquette  et  légère, 
Et  m'entourai  d'adorateurs  ; 
Je  ne  suis  pas  toujours  cruelle, 
Mais  je  suis  toujours  infidèle, 
Et  je  sais  tromper  les  trompeurs. 
Tout  bas  sans  doute  l'on  m'accuse 
D'artifice  et  de  trahison. 
Messieurs ,  le  reproche  est  fort  bon  ; 
Mais  votre  exemple  est  mon  excuse. 


COMPLAINTE. 


Naissez,  mes  vers,  soulagez  mes  douleurs. 
Et  sans  effort  coulez  avec  mes  pleurs. 

Voici  d'Emma  la  tombe  solitaire , 
Voici  l'asile  où  dorment  les  vertus. 


i 


m 


COMPLAINTE.  34i 

Charmante  Emma  !  tu  passas  sur  la  terre 
Comme  un  éclair  qui  brille  et  qui  n'est  plus. 
J'ai  vu  la  Mort  dans  une  ombre  soudaine 
Envelopper  l'aurore  de  tes  jours. 
Et  tes  beaux  yeux  se  fermant  pour  toujours 
A  la  clarté  renoncer  avec  peine. 

Naissez,  mes  vers,  soulagez  mes  douleurs. 
Et  sans  effort  coulez  avec  mes  pleurs. 

Ce  jeune  essaim ,  cette  foule  frivole 
D'adorateurs  qu'enchaînait  sa  beauté , 
Ze  monde  vain  dont  elle  fut  l'idole 
Vit  son  trépas  avec  tranquillité, 
ues  malheureux  que  sa  main  bienfaisante 
i  fait  passer  de  la  peine  au  bonheur 
iS^'ont  pu  trouver  un  soupir  dans  leur  cœur 
Pour  consoler  son  ombre  gémissante. 

Naissez,  mes  vers,  soulagez  mes  douleurs, 
Et  sans  effort  coulez  avec  mes  pleurs. 

L'Amitié  même ,  oui ,  l'Amitié  volage 
A  rappelé  les  ris  et  l'enjoûment  ; 
D'Emma  mourante  elle  a  chassé  l'image , 
Son  deuil  trompeur  n'a  duré  qu'un  moment. 
Sensible  Emma ,  douce  et  constante  amie , 
Ton  souvenir  ne  vit  plus  dans  ces  lieux  : 


342  LEDA. 

De  ce  tombeau  Ton  détourne  les  yeux  ; 
Ton  nom  s'efface,  et  le  monde  t'oublie. 

Naissez,  mes  vers,  soulagez  mes  douleurs, 
Et  sans  effort  coulez  avec  mes  pleurs. 

Malgré  le  temps,  fidèle  à  sa  tristesse, 
Le  seul  Amour  ne  se  console  pas, 
Et  ses  soupirs  renouvelés  sans  cesse 
Vont  te  chercher  dans  l'ombre  du  trépas. 
Pour  te  pleurer  je  devance  l'aurore; 
L'éclat  du  jour  augmente  mes  ennuis; 
Je  gémis  seul  dans  le  calme  des  nuits; 
La  nuit  s'envole  et  je  gémis  encore. 

Vous  n'avez  point  soulagé  mes  douleurs; 
Laissez,  mes  vers,  laissez  couler  mes  pleurs. 


LEDA, 


Vous  ordonnez  donc ,  jeune  Hélène , 
Que  ma  muse  enfin  vous  apprenne 
Pourquoi  ces  cygnes  orgueilleux  , 
Dont  vous  aimez  le  beau  plumage , 
Des  simples  hôtes  du  bocage 


m 


LÉDA.  343 

N'ont  point  léchant  mélodieux? 
Aux  jeux  frivoles  de  la  fable 
J'avais  dit  adieu  sans  retour  , 
Et  ma  lyre  plus  raisonnable 
Était  muette  pour  l'amour  : 
Obéir  est  une  folie  ; 
Mais  le  moyen  de  refuser 
Une  bouche  fraîche  et  jolie 
Qui  demande  par  un  baiser  ! 

Dans  la  forêt  silencieuse 

Où  l'Eurotas  parmi  les  fleurs 

Roule  son  onde  paresseuse  , 

Léda ,  tranquille  mais  rêveuse  , 

Du  fleuve  suivait  les  erreurs. 

Bientôt  une  eau  fraîche  et  limpide 

Va  recevoir  tous  ses  appas  , 

Et  déjà  ses  pieds  délicats 

Effleurent  le  cristal  humide.  '' 

Imprudente  !  sous  les  roseaux 

Un  dieu  se  dérobe  à  ta  vue  ; 

Tremble ,  te  voilà  presque  nue  , 

Et  l'Amour  a  touché  ces  eaux. 

Léda,  dans  cette  solitude 

Ne  craignait  rien  pour  sa  pudeur  : 

Qui  peut  donc  causer  sa  rougeur  ? 

Et  d'où  vient  son  inquiétude? 


344  LÉDA. 

Mais  de  son  dernier  vêtei 
Enfin  elle  se  débarrasse , 


Et  sur  le  liquide  élément 

Ses  bras  étendus  avec  grâce 

La  font  glisser  légèrement. 

Un  cygne  aussitôt  se  présente  ; 

Et  sa  blancheur  éblouissante, 

Et  son  cou  dressé  fièrement , 

A  l'imprudente  qui  l'admire 

Causent  un  doux  étonnement 

Qu  elle  exprime  par  un  sourire. 

Les  cygnes  chantaient  autrefois, 

Virgile  a  daigné  nous  l'apprendre; 

Le  notre  à  Léda  fît  entendre 

Les  accens  flûtes  de  sa  voix. 

Tantôt,  nageant  avec  vitesse. 

Il  s'égare  en  un  long  circuit  ; 

Tantôt  sur  le  flot  qui  s'enfuit 

Il  se  balance  avec  mollesse. 

Souvent  il  plonge  comme  un  trait; 

Caché  sous  l'onde  il  nage  encore , 

Et  tout-à-coup  il  reparaît 

Plus  près  de  celle  qu'il  adore. 

Léda ,  conduite  par  l'Amour , 

S'assied  sur  les  fleurs  du  rivage  ,  i 

Et  le  cygne  y  vole  à  son  tour.  v 

Elle  ose  sur  son  beau  plumage 


LÉDA.  345 

Passer  et  repasser  la  main  , 
Et  de  ce  fréquent  badinage 
Toujours  un  baiser  est  la  fin. 
Le  chant  devient  alors  plus  tendre. 
Chaque  baiser  devient  plus  doux; 
De  plus  près  on  cherche  à  l'entendre  , 
Et  le  voilà  sur  les  genoux. 
Ce  succès  le  rend  téméraire  ; 
Léda  se  penche  sur  son  bras  ; 
Un  mouvement  involontaire 
Vient  d'exposer  tous  ses  appas  ; 
Le  dieu  soudain  change  de  place. 
Elle  murmure  faiblement  ; 
A  son  cou  penché  mollement 
Le  cou  du  cygne  s'entrelace  ; 
Sa  bouche  s'ouvre  par  degrés 
Au  bec  amoureux  qui  la  presse  ; 
Ses  doigts  lentement  égarés 
Flattent  l'oiseau  qui  la  caresse  ; 
L'aile  qui  cache  ses  attraits 
Sous  sa  main  aussitôt  frissonne , 
Et  des  charmes  qu'elle  abandonne 
L'albâtre  est  touché  de  plus  près. 
Bientôt  ses  baisers  moins  timides 
Sont  échauffés  par  le  désir; 
Et  précédé  d'un  long  soupir , 
Le  gémissement  du  plaisir 


X\6  LÉDA. 

Échappe  à  ses  lèvres  humides. 

Si  vous  trouvez  de  ce  tableau 

La  couleur  quelquefois  trop  vive , 

Songez  que  la  fable  est  naïve , 

Et  qu'elle  conduit  mon  pinceau  ; 

Ce  qu'elle  a  dit,  je  le  répète. 

Mais  elle  oublia  d'ajouter 

Que  la  médisance  indiscrète 

Se  mit  soudain  à  raconter 

De  Léda  l'étrange  défaite. 

Vous  pensez  bien  que  ce  récit 

Enorgueillit  le  peuple  cygne  ; 

Du  même  honneur  il  se  crut  digne, 

Et  plus  d'un  succès  l'enhardit. 

Les  femmes  sont  capricieuses  ; 

Il  n'était  fleuve  ni  ruisseau 

Où  le  chant  du  galant  oiseau 

N'attirât  les  jeunes  baigneuses. 

L'exemple  était  venu  des  cieux  ; 

A  mal  faire  l'exemple  invite  : 

Mais  ces  vauriens  qu'on  nomme  dieux 

Ne  veulent  pas  qu'on  les  imite. 

Jupiter  prévit  d'un  tel  goût 

La  dangereuse  conséquence; 

Au  cygne  il  ota  l'éloquence  ; 

En  la  perdant,  il  perdit  tout. 


347 


A.    BERTIN. 


Tu  connais  la  jeune  Constance 

Dont  l'orgueil  et  l'indifférence 
Intimidaient  l'Amour,  les  Grâces,  et  les  Jeux: 

Sa  pudeur  semblait  trop  farouche  ; 
Rarement  le  sourire  embellissait  sa  bouche  ; 
Rarement  la  douceur  se  peignait  dans  ses  yeux. 

Les  uns  admiraient  sa  sagesse  : 

Tant  de  réserve  à  dix-neuf  ans  ! 
D'autres  disaient  :  L'Amour  est  fait  pour  la  jeunesse; 
La  nature  à  Constance  a  refusé  des  sens. 

Mais  l'autre  jour  cette  Lucrèce 
D'un  mal  nouveau  pour  elle  éprouva  les  douleurs. 

On  dit  que  malgré  sa  faiblesse 
Elle  sut  retenir  et  ses  cris  et  ses  pleurs. 
Ce  dangereux  effort  épuisa  son  courage  ; 
De  ses  sens  un  moment  elle  perdit  l'usage; 
Puis  en  ouvrant  des  yeux  plus  calmes  et  plus  doux , 
Elle  trouva  l'Amour  couché  sur  ses  genoux. 
Pénétrer  ce  mystère  est  chose  difficile. 

Les  uns,  sur  la  foi  de  Virgile, 

Disent  que  ce  petit  Amour 
Au  souffle  du  Zéphir  doit  peut-être  le  jour. 

Mais  d'autres  avec  éloquence 


348  COUP-D'OEIL 

Nous  vantent  le  pouvoir  de  cette  fleur  sans  nom 
Qui  servit  autrefois  à  la  chaste  Junon , 
Lorsqu'au  dieu  des  combats  elle  donna  naissance. 
Décide  si  tu  peux.  Hier  j'ai  vu  Constance  ; 

Constance  a  perdu  sa  fierté. 
Le  chagrin  sur  son  front  laisse  un  léger  nuage, 

Et  la  pâleur  de  son  visage 
Donne  un  charme  à  ses  traits  plus  doux  que  la  beauté. 

Sa  contenance  est  incertaine  ; 

Ses  yeux  se  lèvent  rarement; 

Elle  rougit  au  mot  d'amant, 
Soupire  quelquefois,  et  ne  parle  qu'à  peine. 


COUP-D'ŒIL    SUR    CYTHÈRE. 
1787. 


Salut ,  ô  mes  jeunes  amis  ! 

Je  bénis  l'heureuse  journée 

Et  la  rencontre  fortunée 

Qui  chez  moi  vous  ont  réunis. 

De  vos  amours  quelles  nouvelles  ? 

Car  je  m'intéresse  aux  amours. 

Avez-vous  trouvé  des  cruelles  ? 

Vénus  vous  rit-elle  toujours? 

J'ai  pris  congé  de  tous  ses  charmes , 


SUR     CYTHÈRE.  .  349 

Et  je  ressemble  au  vieux  guerrier 
Qui  rencontre  ses  frères  d'armes , 
Et  leur  parle  encor  du  métier. 

Amant  de  la  belle  Onésie, 

Est-il  passé  son  règne  heureux  ?. 

Non,  ta  volage  fantaisie 

Ne  pense  plus  à  trouver  mieux, 

Et  pour  toi  j'en  rends  grâce  aux  dieux. 

Messieurs ,  peut-être  à  sa  paresse 
Doit-il  l'honneur  d'être  constant; 
N'importe ,  il  garde  sa  maîtresse  ; 
Par  indolence  ou  par  tendresse 
Je  doute  qu'on  en  fasse  autant. 
Toi  sur-tout,  qui  souris  d'avance , 
Vaurien  échappé  des  dragons, 
Tu  n'as  pas  expié ,  je  pense , 
Tes  intrigues  de  garnisons , 
Ni  les  coupables  trahisons 
Dont  j'ai  reçu  la  confidence. 
Tu  trompes  l'Hymen  et  l'Amour  : 
Mais  l'un  et  l'autre  auront  leur  tour, 
Et  je  rirai  de  la  vengeance. 

Tu  ne  ris  pas ,  toi ,  dont  la  voix 
Prêche  incessamment  la  constance. 


35o  COUP-D*OEIL 

Est-il  vrai  que  depuis  trois  mois 
Tu  sais  aimer  sans  récompense  ? 
Je  m'intéresse  à  ton  malheur  : 
Ton  ame  est  tendre  et  délicate  ; 
Et  je  veux  faire  à  ton  ingrate 
Une  semonce  en  ta  faveur. 
Ecoutez-moi ,  prudente  Elvire  : 
Vous  désolez  par  vos  lenteurs 
L'amant  qui  brûle  ,  qui  soupire , 
Et  qui  mourra  de  vos  rigueurs. 
Votre  défense  courageuse 
Est  un  vrai  chef-d'œuvre  de  l'art , 
Et  de  la  tactique  amoureuse 
Vous  allez  être  le  Folard. 
Chacun  a  son  rôle  ;  et  du  vôtre 
Si  vous  vous  acquittez  très  bien , 
Lui,  qui  connaît  aussi  le  sien  , 
Prend  patience  avec  une  autre. 

Approche ,  ami  sage  et  discret. 
Quoi  !  tu  rougis  ?  mauvais  présage. 
Achève ,  et  sois  sûr  du  secret  ; 
Quelle  est  la  beauté  qui  t'engage?... 
Biblis  !  ai-je  bien  entendu  ? 
Ton  goût  a  craint  de  se  méprendre , 
Et  des  fruits  qu'on  veut  nous  défendre 
Il  choisit  le  plus  défendu. 


SUR     CYTHÈRE.  35i 

Pa^  un  excès  de  tolérance 

Je  pardonne  à  ton  imprudence  ; 

Mais  il  vaudrait  mieux  imiter  v 

Ce  fou  dont  l'ardeur  assidue 

Se  fait  un  jeu  de  tourmenter 

Nos  Laïs  qu'il  passe  en  revue. 

Il  choisit  peu  ;  tous  les  plaisirs 

Amusent  son  insouciance  ; 
Et  jusqu'ici  la  Providence 
L'a  préservé  des  souvenirs 
Que  mérite  son  inconstance. 
Il  me  semble  voir  des  hussards 
Toujours  armés ,  toujours  en  guerre, 
Dont  le  courage  téméraire 
Brave  les  amoureux  hasards. 
Moi  qui  suis  chevalier  des  belles, 
Je  vous  crîrai  :  Soyez  fidèles  ; 
L'inconstance  ne  mène  à  rien  ; 
Mais  vous  n'aurez  point  pitié  d'elles, 
Et  peut-être  ferez- vous  bien. 
On  vous  le  rendra,  je  l'espère  ; 
Ne  vous  plaignez  donc  point  alors , 
Et  pardonnez  à  la  première 
Qui  vengera  l'honneur  du  corps. 
La  plainte  est  toujours  inutile. 
Suivez  l'exemple  d'un  amant 
Qui ,  trahi ,  même  injustement, 


352  COUP-D'OEIL 

Lut  son  arrêt  d'un  œil  tranquille, 
Et  fît  au  Journal  de  Paris 
Insérer  ce  plaisant  avis  : 

«  J'avais  hier  une  maîtresse 
De  celles  que  l'on  a  souvent; 
Mais  je  reçois  en  m'ëveillant 
Un  congé  plein  de  politesse. 
Venez,  monsieur  mon  successeur, 
Prendre  les  effets  au  porteur 
Que  m'avait  confiés  la  belle  ; 
Je  vous  remettrai  ses  cheveux, 
Ses  traits,  ses  billets  amoureux. 
Et  son  serment  d'être  fidèle.  » 

De  votre  siècle  ayez  les  mœurs. 
La  loyauté  n'est  plus  de  mode  ; 
L'amour  nous  paraît  incommode , 
Et  nous  évitons  ses  langueurs. 
Voici  la  nouvelle  méthode  : 
N'aimez  pas ,  mais  feignez  toujours , 
C'est  le  vrai  moyen  d'être  aimable. 
Sachez  d'un  vernis  agréable 
Couvrir  vos  frivoles  discours. 
Soyez  humble  avant  la  conquête. 
Aux  fers  présentez  votre  tête , 
Et  ployez  un  peu  les  genoux; 


SUR     CYTHERE.  353 

Mais  tyran  après  la  victoire. 

Vantez,  affichez  votre  gloire, 

Et  soyez  froidement  jaloux. 

Frondez  le  sexe  qui  vous  aime , 

C'est  l'usage  ;  ayez  de  vous  même 

Une  excellente  opinion  ; 

Négligez  souvent  la  décence , 

Et  joignez  un  peu  d'impudence 

A  beaucoup  d'indiscrétion. 
Il  ne  faut  pas  qu'on  vous  prévienne; 
Avant  que  le  dégoût  survienne 
Quittez ,  et  quittez  brusquement  ; 
L'éclat  d'une  prompte  rupture 
Vous  tire  de  la  classe  obscure 
Où  végète  le  peuple  amant. 
Soudain  votre  gloire  nouvelle 
Passe  de  la  ville  à  la  cour  ; 
On  vous  cite;  plus  d'une  belle 
Vient  solliciter  à  son  tour 
L'honneur  de  vous  rendre  infidèle  ; 
Et  vous  voilà  l'homme  du  jour. 

De  ces  travers  épidémiques 
Chloris  a  su  se  garantir , 
Ghloris  dont  les  attraits  magiques 
Ont  le  talent  de  rajeunir. 
Sa  bouche  innocente  et  naïve 

23 


354  COUP-D'OEIL 

Chérit  le  mot  de  sentiment^ 
Et  sa  voix  quelquefois  plaintive 
Persuade  ce  mot  charmant. 
Du  ciel  la  sagesse  profonde 
De  bien  aimer  lui  fît  le  don  ; 
Dans  ce  siècle  de  trahison 
Elle  est  fidèle  à  tout  le  monde. 
Après  Chloris  ayez  Anna, 
Et,  s'il  se  peut,  conservez-la. 
Dans  ses  missives  indiscrètes 
Vos  yeux  satisfaits  et  surpris 
Liront  ses  sermens  bien  écrits 
Sur  de  beau  papier  à  vignettes. 
Il  faut  tout  dire  ;  les  billets 
Que  trace  sa  main  fortunée 
Deviennent  un  quart-d'heure  après 
Des  almanachs  de  l'autre  année. 
N'importe ,  un  quart-d'heure  a  son  prix. 
Mais  à  vos  soins  je  recommande , 
Messieurs,  la  discrète  INœris; 
Ses  vingt  ans  sont  bien  accomplis , 
Et  son  impatience  est  grande. 
Elle  soupire  quelquefois. 
Soumise  au  pouvoir  d'une  mère , 
Elle  attend  qu'à  ces  tristes  lois 
■>     L'Hymen  vienne  enfin  la  soustraire. 
Sa  voix  appelle  tous  les  jours 


1 


SUR     CYTHERE,  355 

Cet  Hymen  qui  la  fuit  sans  cesse  : 
Que  faire  donc  ?  dans  sa  détresse 
Au  Plaisir  Nœris  a  recours. 

Ce  dieu,  pour  voler  auprès  d'elle, 

A  pris  une  forme  nouvelle. 

Son  air  est  timide  et  discret  ; 

Ses  yeux  redoutent  la  lumière  ; 

Toujours  pensif  et  solitaire, 

Il  cherche  l'ombre  et  le  secret. 

Il  ne  connaît  point  le  partage  ; 

Il  ne  satisfait  pas  le  cœur; 

Mais  il  laisse  le  nom  de  sage , 

Et  s'accommode  avec  l'honneur. 

A  son  culte  sûr  et  facile 

Nœris  se  livre  sans  frayeur, 

Et  d'une  volupté  tranquille 

Elle  savoure  la  douceur. 

Mais  la  rose  sur  son  visage 

Par  degrés  a  fait  place  au  lis: 

Adieu  ce  brillant  coloris , 

Le  premier  charme  du  jeune  âge; 

L'embonpoint  manque  à  ses  attraits; 

Ses  yeux  dont  la  flamme  est  éteinte 

Sont  toujours  baissés  ou  distraits; 

Et  déjà,  malgré  sa  contrainte, 

Sur  son  front  on  lit  ses  secrets, 

23* 


356  COUP-D'OEIL     SUR     CYTHÈRE. 

Un  amant  prudent  et  fidèle, 
Nœris,  convient  mieux  à  vos  goûts  : 
Vos  jeux  en  deviendront  plus  doux, 
Et  vous  n'en  serez  pas  moins  belle. 
S'il  s'en  présente  un ,  dès  ce  jour 
Ecoutez-le ,  fût-il  volage  ; 
L'Hymen  ensuite  aura  son  tour, 
Et  viendra  suivant  son  usage 
Réparer  les  torts  de  l'Amour. 

Aurais-tu  bien  la  fantaisie 
De  renoncer  au  doux  repos , 
Pour  tenter  ces  exploits  nouveaux , 
Chantre  brillant  de  Catilie? 
Nous  avons  aimé  tous  les  deux  ; 
Sur  les  bords  fleuris  du  Permesse 
L'Amour  poussa  notre  jeunesse , 
Et  l'heureux  nom  d'une  maîtresse 
Embellit  nos  vers  paresseux. 
Mais  tout  s'use ,  même  au  Parnasse. 
De  la  première  illusion 
Le  charme  s'affaiblit  et  passe, 
Et  nous  laisse  avec  la  raison. 
Brisons  la  lyre  qui  publie 
Nos  caprices  et  nos  travers; 
Crois-moi ,  c'est  assez  de  folie , 
Assez  d'amour ,  assez  de  vers. 


COUP     D'OEIL     SUR     CYTHÈRE.  'iSy 

Vois  Nelson  dans  les  bras  de  Lise  ; 
Il  y  médite  les  fadeurs 
Qui  vont  ennuyer  Cydalise 
Et  fléchir  ses  longues  rigueurs. 
Cydalise  compatissante 
A  Nelson  donne  un  rendez-vous 
Pour  se  venger  du  froid  Clëante  ; 
Mais  Cléante  n'est  plus  jaloux  ; 
Près  d'une  amante  belle  et  sage 
Il  se  croit  heureux ,  sans  rival , 
Et  fait  confidence  à  Dorval 
D'un  bonheur  que  Dorval  partage  ; 
Celui-ci,  volage  à  son  tour, 
Poursuit  la  jeune  Célimène, 
Et  sa  poursuite  sera  vaine  ; 
Cécik  nuit  à  son  amour. 
De  Venus  ainsi  va  l'empire.     , 
Nous  avons  trop  aimé  Vénus  ; 
Rions-en  ;  il  est  doux  de  rire 
Des  faiblesses  que  l'on  n'a  plus. 


a3' 


358 


UN    MIRACLE. 
1795. 


Riez,  riez,  mauvais  plaisans, 
Des  coureurs  de  messes  nouvelles  , 
Des  gens  à  culte ,  des  marchands 
Au  dimanche  toujours  fidèles  ! 
Par  un  seul  mot  on  vous  répond  ; 
Par  un  miracle  on  vous  confond  ; 
Miracle  des  plus  authentiques , 
Des  mieux  faits,  tout  frais  advenu, 
Et  que  cent  témoins  vëridiques 
En  plein  jour  de  leurs  yeux  ont  vu. 
Déjà  dans  Paris  il  circule  ; 
De  saints  prêtres  Font  raconté , 
Des  amateurs  l'ont  colporté , 
Et  la  vieille  la  moins  crédule 
A  son  voisin  l'a  répété. 
Par  ses  cochons  Troye  est  fameuse  : 
Dans  cette  ville  trop  heureuse , 
Les  Apôtres,  depuis  les  Goths, 
Possesseurs  de  la  cathédrale , 
Taillés  en  pierre,  grands  et  beaux, 
Edifiaient  l'œil  des  dévots 


I 


UN     MIRACLE.  3^9 

Par  leur  stature  colossale. 
Ce  digne  ouvrage  des  chrétiens 
Aux  savans  rappelait  sans  cesse 
Le  cheval  de  bois  dont  la  Grèce 
Fit  présent  à  d'autres  Troyens. 
Un  fou,  notre  France  en  est  pleine, 
De  la  République  acheta 
Cette  apostolique  douzaine 
Qu'il  eût  mieux  fait  de  laisser  là. 
Il  répétait  :  «  Vous  êtes  pierre , 
Et  ce  sera  sur  cette  pierre 
Que  je  bâtirai  ma  maison.  » 
En  effet  cet  homme  peu  sage 
Sur  nos  saints  bâtit  sans  façon 
Un  édifice  à  triple  étage. 
Aucun  revers  il  ne  prévoit. 
Dans  une  confiance  entière 
Sa  main  coupable  sur  le  toit 
Attachait  l'ardoise  dernière  ; 
Alors  arrive  le  décret 
Qui  des  messes  long-temps  bannies , 
Du  salut,  et  des  litanies, 
Tolère  le  retour  discret. 
Cent  bouches  soudain  le  répandent , 
Et  nos  saints  enfouis  l'entendent. 
«  Ma  patience  était  à  bout , 
Dit  Pierre;  allons,  debout,  debout!  » 


36o     VERS  SUR  LA  MORT  D'UNE  JEUNE  FILLE. 
Sa  voix  leur  donne  du  courage, 
Du  ciment  chacun  se  dégage , 
Cherche  ses  jambes  et  ses  bras , 
Son  front  carré ,  ses  cheveux  plats , 
Sur-tout  sa  mitre  ëpiscopale , 
Reprend  ses  membres  et  son  bien , 
Laisse  la  maison  sans  soutien, 
Et  retourne  à  la  cathédrale. 
L'édifice  croulfe  aussitôt. 
Voilà  notre  acquéreur  bien  sot, 
Bien  ruiné ,  disant  à  d'autres 
Qui  sur  l'Eglise  ont  des  projets  ; 
«  Hélas!  croyez  aux  douze  apôtres, 
Et  ne  les  achetez  jamais.  » 


VERS 


SUR    LA    MORT    DUNE    JEUNE    FILLE. 


Son  âge  échappait  à  l'enfance. 
Riante  comme  l'innocence , 
Elle  avait  les  traits  de  l'Amour. 
Quelques  mois  ,  quelques  jours  encore , 
Dans  ce  cœur  pur  et  sans  détour 


COUPLETS.  36i 

Le  sentiment  allait  éclore. 
Mais  le  ciel  avait  au  trépas 
Condamne  ses  jeunes  appas. 
Au  ciel  elle  a  rendu  sa  vie, 
Et  doucement  s'est  endormie , 
Sans  murmurer  contre  ses  lois. 
Ainsi  le  sourire  s'efface  ;  . 

Ainsi  meurt ,  sans  laisser  de  trace , 
Le  chant  d'un  oiseau  dans  les  bois. 


COUPLETS 

POUR  LE  MARIAGE  DE  MADAME  DE  MACDONALD. 
1802. 


AiMEZ-vous  les  divers  talens , 
Une  voix  flexible  et  sonore , 
Sur  le  clavier  des  doigts  brillans , 
Les  pas  légers  de  Terpsichore  ? 
Aimez-vous  un  esprit  sans  art 
Où  toujours  la  grâce  domine  ? 
Aimez-vous  la  beauté  sans  fard? 
Choisissez  une  Zéphirine. 


362  COUPLETS. 

Cet  ensemble  est  rare ,  dit-oti. 
Quand  il  se  trouve,  l'on  assure 
5    Que  souvent  l'affectation 
Gâte  ces  dons  de  la  nature. 
Alors  ils  perdent  tout  leur  prix  ; 
Alors  les  fleurs  ont  des  épines. 
Croyez-moi ,  messieurs ,  dans  Paris 
On  voit  bien  peu  de  Zéphirines. 

Il  est  beau  durant  l'âpre  hiver 

D'aller  conquérir  un  royaume  ", 

De  terrasser  l'Anglais  si  fier  **, 

De  vaincre  Mack ,  et  Naple ,  et  Rome  ''**, 

D'arrêt-er  le  Russe  trois  fois  ****, 

Et  d'effrayer  au  loin  Messine  *****  : 

Mais  il  manquait  à  ces  exploits 

La  conquête  de  Zëphirine. 

Conquête  de  la  Hollande  sous  les  ordres  du  général  Pichegru. 
**  Cauipagne  en  Flandre  et  dans  la  Belgique. 

**•  Campagne  d'Italie,  reprise  de  Rome,  et  défaite  de  la  nombreuse 
armée  commandée  par  le  roi  de  Naples  et  par  le  général  Mack. 
****  B.itaillesdelaTrebbia. 
*****  Le  roi  de  Naples  s'était  réfugié  en  Sicile. 


INSCRIPTION.  3d5 


INSCRIPTION 

Pour  une  fontaine  qui  remplaçait  la  statue  de  saint  Dominiqae. 

L'image  du  grand  Dominique, 

Brûleur  de  la  gent  hérétique, 

Trop  long-temps  attrista  ces  lieux. 
A  ce  terrible  saint  succède  une  onde  pure. 
C'est  prévoyance  ;  il  faut  lijifeser  à  nos  neveux 

Des  remèdes  pour  la  brûlure. 


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LE     RÉVEIL     D'UNE    MÈRK 


Un  sommeil  calme  et  pur  comme  sa  vie , 
Un  long  sommeil  a  rafraîchi  ses  sens. 
Elle  sourit ,  et  nomme  ses  enfans  : 
Adèle  accourt  de  son  frère  suivie. 
Tous  deux  du  lit  assiègent  le  chevet  ; 
Leurs  petits  bras  étendus  vers  leur  mère, 
Leurs  yeux  naïfs ,  leur  touchante  prière , 
D'un  seul  baiser  implorent  le  bienfait. 
Céline  alors  d'une  main  caressante 
Contre  son  sein  les  presse  tour-à-tour , 
Et  de  son  cœur  la  Voix  reconnaissante 
Bénit  le  ciel ,  et  rend  grâce  à  l'amour  ; 


364  LE     RÉVEIL 

Non  cet  amour  que  le  caprice  allume, 
Ce  fol  amour  qui  par  un  doux  poison 
Enivre  l'ame  et  trouble  la  raison , 
Et  dont  le  miel  est  suivi  d'amertume  ; 
Mais  ce  penchant  par  l'estime  ëpurë , 
Qui  ne  connaît  ni  transports  ni  délire , 
Qui  sur  le  cœur  exerce  un  juste  empire, 
Et  donne  seul  un  bonheur  assuré. 
Bientôt  Adèle  au  travail  occupée 
Orne  avec  soin  sa  docile  poupée , 
Sur  ses  devoirs  lui  fait  un  long  discours , 
L'écoute  ensuite ,  et  répondant  toujours 
A  son  silence ,  elle  gronde  et  pardonne, 
La  gronde  encore,  et  sagement  lui  donne 
Tous  les  avis  qu  elle-même  a  reçus , 
En  ajoutant  :  Sur-tout  ne  mentez  plus. 
Un  bruit  soudain  la  trouble  et  l'intimide. 
Son  jeune  frère ,  écuyer  intrépide , 
Caracolant  sur  un  léger  bâton , 
Avec  fracas  traverse  le  salon 
Qui  retentit  de  sa  course  rapide. 
A  cet  aspect ,  dans  les  yeux  de  sa  sœur 
L'étonnement  se  mêle  à  la  tendresse. 
Du  cavalier  elle  admire  l'adresse, 
Et  sa  raison  condamne  avec  douceur 
Ce  jeu  nouveau  qui  peut  être  funeste. 
Vaine  leçon  !  il  rit  de  sa  frayeur  ; 


D'UNE     MÈRE.  365 

Des  pieds ,  des  mains ,  de  la  voix  et  du  geste , 

De  son  coursier  il  hâte  la  lenteur. 

Mais  le  tambour  au  loin  s'est  fait  entendre  ; 

D'un  cri  de  joie  il  ne  peut  se  défendre. 

Il  voit  passer  les  poudreux  escadrons  ; 

De  la  trompette  et  des  aigres  clairons 

Le  son  guerrier  l'anime;  il  veut  descendre, 

11  veut  combattre  ;  il  s'arme ,  il  est  armé. 

Un  chapeau  rond  surmonté  d'un  panache 

Couvre  à  demi  son  front  plus  enflammé; 

A  son  côté  fièrement  il  attache 

Le  buis  paisible  en  sabre  transformé  ; 

IV  va  partir  ;  mais  Adèle  tremblante 

Courant  à  lui ,  le  retient  dans  ses  bras ,    , 

Verse  des  pleurs ,  et  ne  lui  permet  pas 

De  se  ranger  sous  l'enseigne  flottante. 

De  l'amitié  le  langage  touchant 

Fléchit  enfin  ce  courage  rebelle;  * 

Il  se  désarme ,  il  s'assied  auprès  d'elle , 

Et  pour  lui  plaire  il  redevient  enfant. 

A  tous  leurs  jeux  Céline  est  attentive , 

Et  lit  déjà  dans  leur  ame  naïve 

Les  passions,  les  goûts  et  le  destin 

Que.  leur  réserve  un  avenir  lointain. 


366 


BOUTADE. 

DÉCEMBRE       l8o5. 


Jupiter  un  jour  dit  ces  mots  : 
«Les  mortels  aiment  trop  la  gloire; 
Il  est  trop  doux  d'être  héros  ; 
Punissons  un  peu  la  victoire  ; 
Et,  fidèle  à  mes  deux  tonneaux , 
Mélangeons  les  biens  et  les  maux.  » 
Dans  les  cieux  cette  voix  divine 
Retentit ,  et  tombant  des  airs , 
Au  laurier  brillant ,  pour  épine , 
Elle  attacha  les  mauvais  vers. 


RETRACTATION. 


Grande  alarme  au  bas  du  Parnasse  1 
Pour  les  poètes  quel  revers  ! 
Ils  chantent  ;  le  dieu  de  la  Thrace , 
Vainqueur  rapide  ,  échappe  aux  vers 
Qui  volent  en  vain  sur  sa  trace  ; 
Vénus  même ,  se  ravisant , 


»**%*  w»  ♦%»*^  «/w« 


RÉPONSE.  367 

Refuse  un  encens  inodore  ; 
Le  tumulte  au  Pinde  croissant 
Gagne  l'Olympe  et  croît  encore  ; 
L'ignorante  et  fîère  Junon 
Élève  une  voix  indiscrète  ; 
Jupiter  prend  un  autre  ton  : 
«  Eh  bien  donc ,  au  peuple-poète 
Passons  un  peu  de  déraison  ; 
Mais  pour  lui  point  de  préférence  ; 
J'étends  plus  loin  mon  indulgence. 
Dans  les  combats ,  chez  Apollon , 
Même  à  Paphos ,  l'intention 
Pour  le  fait  sera  réputée.  » 
Le  bon  Vulcain  cria  bras^o , 
Sur  notre  terre  on  fit  l'écho , 
Et  ma  boutade  est  rétractée 


»  W^^  %^'»»%  »V%. W  »%^  V^.^>% V»^»»  <<V^<W»^r^« 


REPONSE. 


Comme  un  autre  je  suis  Français  ; 
Mais  toujours  on  doit  au  Parnasse 
Craindre  les  conseils  de  l'audace 
Et  le  poids  des  vastes  sujets. 
Mes  rimes  sont  chose  légère; 
Quoique  Français,  je  sais  me  taire. 


368  RÉPONSE. 

Sans  doute  de  Napoléon 
Il  est  sonore  le  grand  nom  ; 
Mais  il  faut  la  voix  d'un  Homère , 
Il  faut  une  Iliade  entière 
Aux  combats,  aux  lauriers  ëpars 
De  ce  favori  de  la  gloire, 
Qui  donnant  des  ailes  à  Mars , 
De  pleurs  exempte  la  Victoire; 
Qui ,  sur  des  monceaux  d'étendards 
Debout  et  promettant  l'olive. 
Aux  yeux  de  l'Europe  craintive 
Devient  le  César  des  Césars. 
D'un  héros  que  l'œil  suit  à  peine , 
Quel  poète ,  sans  perdre  haleine , 
Peut  prendre  le  vol  menaçant , 
Et  de  Boulogne  s'élançant, 
Comme  un  foudre  tomber  sur  Vienne  ? 
Elle  enivre  l'eau  d'Hippocrène  ; 
Buvons  avec  sobriété  : 
La  poétique  vanité 
Des  vanités  est  la  plus  vaine. 
Mes  amis,  l'aigle  audacieux 
Souriant  au  faible  ramage 
Des  faibles  chantres  du  bocage  , 
S'élève  et  plane  dans  les  cieux. 


I 


369 


A     M.     FRANÇAIS, 

DIRECTEUR    GÉNÉRAL    DES    DROITS  RÉUNIS» 
l"   JANVIER    1806, 


Il  rentre  l'ëmigré  Janus  ; 

De  nouveau  la  France  l'implore 

Et  sa  clef  profane  ouvre  encore 

Le  calendrier  de  Jéçus. 

C'était  lui  dans  Rome  payenne 

Qui  semait  les  couplets  flatteurs , 

Les  vœux  sincères  ou  menteurs , 

Les  saluts  et  bonbons  d'ëtrenne. 

Autant  il  en  fait  dans  Paris.  x. 

Tout  passe,  dit-on;  faux  système! 

Nous  rebrodons  de  vieux  habits 

Dont  l'étoffe  est  toujours  la  même. 

Rome  avait  ses  droits  réunis: 

Un  homme  intègre,  franc ,  affable , 

Bon  citoyen,  bon  orateur, 

De  morgue  et  d'intrigue  incapable. 

De  ces  droits  était  directeur  : 

Il  savait  Horace  par  cœur. 

Il  lisait  Térence  et  Catulle, 

a4 


37©  A     M.     Ï'RANÇAIS. 

Et  certain  cadet  de  Tibulle 
Dans  ses  bureaux  fut  rédacteur. 
Trop  souvent  la  reconnaissance 
Parle  et  s'épanche  en  mauvais  vers , 
Et  souvent  aussi  l'indulgence 
Pardonne  ce  léger  travers; 
Tibullinus ,  faible  de  tête , 
Au  nouvel  an  devient  poète , 
Enfle  une  ode,  et  joyeux  la  lit 
A  son  directeur  c[ui  sourit , 
Puis  répond  :  «  J'accepte  un  hommage 
Que  votre  cœur  vous  a  dicté; 
Mais  le  cœur  veut  la  vérité. 
Chez  Apollon ,  point  dé  partage  ; 
Les  cadets  au  Parnasse  ont  tort. 
A  cette  injuste  loi  du  sort 
De  bonne  grâce  il  faut  souscrire. 
Laissez  donc  la  flûte  et  la  lyre; 
Et  pour*  étrenne ,  une  autre  fois , 
A  ma  santé  qui  vous  est  chère 
De  Falerne  buvez  un  verre 
Pourvu  qu'il  ait  payé  les  droits.  » 


371 


A     M.     TISSOT, 

SUR    SA    TRADUCTION   DES  BAISERS    DE    JEAN    SECOND. 


D'autres  tentèrent  sans  succès 
De  donner  au  Pinde  français 
Ces  chants  brillantes,  mais  aimables, 
Que  trois  siècles  ont  applaudis , 
Ces  baisers  brùlans  et  coupables 
Par  Dorât  si  bien  refroidis. 
Les  Dorats  sont  communs  en  France  ; 
Et  Jean  second  traduit  par  eux  , 
Ferait  de  ses  pêches  heureux 
Une  trop  longue  pénitence. 
Elle  cesse  enfin ,  grâce  à  vous. 
Après  cette  œuvre  méritoire 
Qui  pour  nous  rajeunit  sa  gloire , 
Vous  péchez  aussi  ;  vif  et  doux , 
Orné  sans  fard ,  à  la  nature 
Vous  empruntez  votre  parure. 
Le  bon  goût  ainsi  vous  apprit 
Qu'au  Parnasse,  conime  à  Cythère, 
Une  amante  ne  répond  guère 
Aux  baisers  que  donne  l'esprit. 


14' 


372 


AU     MEME. 


C'en  est  fait,  vous  voilà  lancé 
Dans  ce  vallon  où  la  jeunesse 
M'avait  imprudemment  poussé  ; 
Dans  cette  arène  où  le  Permesse 
Roule  son  limon  courroucé. 
Des  conscrits  ainsi  le  courage 
Va  remplacer  les  vieux  soldats 
Qui  dans  la  paix  de  leur  village 
Rêvent  encore  les  combats. 
Pour  vous  commence  la  mêlée  ; 
Déjà  les  pandours  en  passant 
De  votre  muse  harcelée 
Insultent  le  laurier  naissant  ; 
Un  petit  pédant  ridicule , 
Qui  veut  régenter  Hélicon , 
Sur  vos  vers  a  levé,  dit-on , 
Le  poids  de  sa  docte  férule; 
Bien  !  de  la  médiocrité 
J'ahme  la  plaisante  colère  ; 
J'aime  ce  poète  avorté 
Dont  la  sournoise  vanité 
Aux  talens  heureux  fait  la  guerre  ; 


ÉPHIMÉCIDE. 

Qui  du  nom  de  moralité 
Colore  sa  triste  impuissance , 
Et  de  sa  propre  main  encense 
Son  envieuse  nullité. 


373 


>  »««^  v»^»^«%%%  • 


EPHIMECIDE, 


IMITATION      DU      GREC. 


«  Combien  l'homme  est  infortuné! 
Le  sort  maîtrise  sa  faiblesse , 
Et  de  l'enfance  à  la  vieillesse 
D'écueils  il  marche  environne  ; 
Le  temps  l'entraîne  avec  vitesse  ; 
Il  est  mécontent  du  passé  ; 
Le  présent  l'afflige  et  le  presse; 
Dans  l'avenir  toujours  placé , 
Son  bonheur  recule  sans  cesse  ; 
Il  meurt  en  rêvant  le  repos. 
Si  quelque  douceur  passagère 
Un  moment  console  ses  maux , 
C'est  une  rose  solitaire 
Qui  fleurit  parmi  des  tombeaux. 
Toi ,  dont  la  puissance  ennemie 
Sans  choix  nous  condamne  à  la  vie, 


374  ÉPHIMÉCIDE 

Et  proscrit  l'homme  en  le  créant  ^ 
Jupiter ,  rends-moi  le  néant  !  » 

Aux  bords  lointains  de  la  Tauride , 
Et  seul  sur  des  rochers  déserts 
Qui  repoussent  les  flots  amers, 
Ainsi  parlait  Ephirfécide. 
Absorbé  dans  ce  noir  penser 
Il  contemple  l'onde  orageuse; 
Puis  d'une  course  impétueuse 
Dans  l'abîme  il  veut  s'élancer. 
Tout-à-coup  une  voix  divine 
Lui  dit  :  «Quel  transport  te  domine? 
L'homme  est  le  favori  des  cieux  ; 
1V[ais  du  bonheur  la  source  est  pure. 
Va,  par  un  injuste  murmure. 
Ingrat ,  n'offense  plus  les  dieux.  » 
Surpris  et  long-temps  immobile , 
Il  baisse  un  œil  respectueux. 
Soumis  enfin  efc  plus  tranquille , 
A  pas  lents  il  quitte  ces  lieux. 

Deux  mois  sont  écoulés  à  peine  ; 
Il  retourne  sur  le  rocher. 
«  Grands  dieux  !  votre  voix  souveraine 
Au  trépas  daigna  m'arracher  ; 
Bientôt  votre  main  secourable 


EPHIMÉCI.DE.  375 

A  mon  cœur  offrit  un  ami. 
J'abjure  un  murmure  coupable; 
Sur  mon  destin  j'ai  trop  gémi. 
Vous  ouvrez  un  port  dans  l'orage  ; 
Souvent  votre  bras  protecteur 
S'étend  sur  l'homme ,  et  le  malheur 
N'est  pas  son  unique  héritage.  » 
Il  se  tait.  Par  les  vents  ployé ,  / 

Faible ,  sur  son  frère  appuyé , 
Un  jeune  pin  frappe  sa  vue  : 
Auprès  il  place  une  statue , 
Et  la  consacre  à  l'Amitié. 

Il  revient  après  une  année. 

Le  plaisir  brille  dans  ses  yeux  ; 

La  guirlande  de  l'hyménée 

Couronne  son  front  radieux. 

«  J'osai  dans  ma  sombre  folie 

Blâmer  les  décrets  éternels , 

Dit-il  ;  mais  j'ai  vu  Glycérie , 

J'aime,  et  du  bienfait  de  la  vie 

Je  rends  grâce  aux  dieux  immortels.  » 

Son  ame  doucement  étnue 

Soupire  ;  et  dès  le  même  jour 

Sa  main  non  loin  de  la  statue  > 

Élève  un  autel  à  l'Amour. 


37G  ÉPHIMÉCIDE. 

Deux  ans  après,  la  fraîche  Aurore 

Sur  le  rocher  le  voit  encore. 

Ses  regards  sont  doux  et  sereins  ; 

Vers  le  ciel  il  lève  ses  mains  :    . 

«Je  t'adore,  6  bonté  suprême  ! 

L'amitié ,  l'amour  enchanteur , 

Avaient  commencé  mon  bonheur  ; 

Mais  j'ai  trouvé  le  bonheur  même. 

Périssent  les  mots  odieux 

Que  prononça  ma  bouche  impie  ! 

Oui ,  l'homme  dans  sa  courte  vie 

Peut  encore  égaler  les  dieux.  » 

Il  dit;  sa  piété  s'empresse 

De  construire  un  temple  en  ces  lieux. 

Il  en  bannit  avec  sagesse 

L'or  et  le  marbre  ambitieux , 

Et  les  arts,  enfans  de  la  Grèce. 

Le  bois ,  le  chaume  et  le  gazon , 

Remplacent  leur  vaine  opulence , 

Et  sur  le  modeste  fronton 

Il  écrit  :  A  la  Bienfaisance. 


377 


VERS 

ÉCRITS    SUR    l'album    DE    MADAME    LAMBERT. 

J'ai  vu  ,  j'ai  suivi  son  enfance 

Chère  encore  à  mon  souvenir; 

Dans  sa  brillante  adolescence 

J'ai  lu  son  heureux  avenir. 

La  nature  la  fit  pour  plaire. 

Au  doux  charme  de  la  bonté 

Elle  unit  cette  égalité , 

Et  ces  grâces  que  rien  n'altère. 

Son  esprit  ainsi  que  ses  traits 

Méconnaît  l'art  et  l'imposture. 

Les  talens ,  voilà  sa  parure  : 

Les  plus  belles  ont  moins  d'attraits. 

Une  autre ,  de  ces  dons  trop  vaine , 

Voudrait  tout ,  et  n'obtiendrait  rien  ; 

Alexandrine  sait  à  peine 

Ce  qu'une  autre  saurait  trop  bien. 

Le  portrait  qu'ici  je  dessine 

Est  loin  encor  d'être  flatté  ; 

Il  faut  à  cette  Alexandrine , 

Que  l'encens  étonne  et  chagrine , 

Dire  moins  que  la  vérité. 


I 


3:8 


CANTATE 

POUR  LA  LOGE  DES  NEUF  SOEURS. 


Loin  de  nous  formaient  les  tempêtes  : 
Dans  ce  temple ,  à  d'heureuses  fêtes 

Les  Muses  invitaient  leurs  disciples  épars. 

Ici  naissait  entre  eux  une  amitié  touchante. 

Ils  s'unissaient  pour  plaire  ;  et  la  Beauté  présente 
'  Les  animait  de  ses  regards. 

»         Qu  oses-tu ,  profane  ignorance  ? 

Que  veut  ton  aveugle  imprudence? 
Des  Muses  respecte  l'autel  : 
Là  fume  un  encens  légitime. 
Arrête  ;  tu  serais  victime 
De  ton  triomphe  criminel. 

Mais  sur  la  démence  et  l'ivresse 
Que  peut  la  voix  de  la  sagesse  ? 
Telles  par  fois ,  dans  la  saison 
Qui  rend  l'ahondance  à  nos  plaines. 
Du  nord  les  subites  haleines 
Brûlent  la  naissante  moisson. 


■|  A     QUELQUES     POETES.  379 

^Kous  ne  gronderez  plus ,  tempêtes  passagères, 
^^insi  que  le  repos ,  les  arts  sont  nécessaires  : 
Qu'ils  renaissent  toujours  chéris. 
La  France  à  leurs  }3ienfaits  est  encore  sensible  ; 
Et  nos  fidèles  mains  de  leur  temple  paisible 
Relèvent  les  nobles  débris. 

Amans  des  arts  et  de  la  lyre , 
L'Orient  reprend  sa  clarté  ; 
Venez  tous ,  et  de  la  Beauté 
Méritons  ençor  le  sourire. 

Ici  se  plaisent  confondus , 
Les  talens,  la  douce  indulgence, 
Les  dignités  et  la  puissance, 
Et  les  grâces  et  les  vertus. 

Amans  des  arts  et  de  la  lyre, 
L'Orient  reprend  sa  clarté  ; 
Venez  tous,  et  de  la  Beauté 
Méritons  encor  le  sourire. 


A     QUELQUES     POETES. 


Les  vers  sont  la  langue  des  dieux. 
Dites-vous  ;  toujours  libre  et  fière , 


38o  A     QUELQUES     POÈTES. 

Loin  de  l'idiome  vulgaire 
Elle  s'élance  dans  les  cieux. 

Eh  bien ,  soit  ;  comme  vous  sans  doute 

Là  haut  Ton  parle  et  l'on  écoute. 

Mais  sur  la  terre  descendus , 

Les  dieux,  quand  leur  esprit  est  sage , 

Désenflent  pour  nous  leur  langage , 

Et  veulent  bien  être  entendus. 

Toujours  sur  la  plage  homérique 

On  voit  rOlympe,  ainsi  qu'Argos, 

Ennemi  franc  et  très  épique 

Des  murs  troyens  et  du  pathos; 

Jupiter,  dont  la  voix  suprême 

D'un  mot  ébranle  l'univers , 

Dans  Virgile  adoucit  ses  vers  ; 

Eole ,  Mars ,  Alecton  même , 

Y  sont  purs ,  élégans  et  clairs. 

Daignez  n'être  pas  plus  sublimes , 

Comme  eux  humanisez  vos  rimes  ; 

A  leurs  prêtres  échevelés 

Laissez  le  style  des  miracles 

Et  l'obscurité  des  oracles 

Sur  le  trépied  menteur  hurlés  : 

L'énigme,  permise  aux  prophètes, 

Ne  Test  pas  encore  aux  poètes. 

Le  génie  a  d'antiques  droits, 


A     QUELQUES     POÈTES.  38i 

D'accord;  mais  la  langue  a  des  lois. 
Vous  accusez  son  indigence , 
Sa  faiblesse  ;  et  malgré  ses  torts  , 
Des  peuples  la  reconnaissance 
Adopte  et  répand  ses  trésors. 
Par  vos  témérités  nouvelles 
Prétendez-vous  de  nos  modèles 
Vieillir  les  vers  et  les  leçons  ? 
Qu'à  leurs  pieds  tout  orgueil  fléchisse  ; 
Devant  eux  calmez  les  frissons 
De  votre  fièvre  créatrice  ; 
De  grâce,  messieurs,  moins  d'effets. 
Moins  de  fracas,  moins  de  merveilles; 
Et  par  pitié  pour  les  oreilles, 
Parlez  français  à  des  Français. 
Trop  divin ,  si  votre  délire 
Ne  peut  ainsi  s'humilier; 
Si  cette  plume  et  ce  papier 
Que  vous  appelez  votre  lyre, 
Brûlans  et  célestes  pour  vous, 
Sont  bizarres  et  froids  pour  nous; 
Partez ,  abandonnez  la  terre  ; 
Dans  vos  poétiques  ballons, 
Sur  l'aile  de  vos  Aquilons , 
Volez  par-delà  le  tonnerre, 
Et  restez-y  ;  car  ici-bas 
L'excès  du  grand  est  ridicule, 


Sa  A     QUELQUES     POÈTES. 

Et  l'homme  sans  trop  de  scrupule 
Siffle  des  dieux  qu'il  n'entend  pas. 

Racine,  ce  roi  du  Parnasse , 
Est  toujours  vrai  dans  son  audace , 
Et  dans  sa  force  toujours  pur. 
Anathême  au  poète  obscur  1 
S'il  est  bouffi,  double  anathême  ! 
Que  sont  les  sulfureux  éclairs 
Pour  la  raison  ,  juge  suprême 
De  notre  prose  et  de  nos  vers? 
Ses  arrêts  que  le  goût  proclame , 
P'abord  faiblement  écoutés , 
l^ar  le  temps  sont  exécutés  : 
Elle  annulle  et  flétrit  du  blâme 
L'hymen  brusque  et  forcé  des  mots 
Dont  l'éclat ,  cher  à  l'ignorance , 
Aux  yeux  du  bon  sens  qu'il  offense 
N'est  qu'un  jour  importun  et  faux  , 
Une  pénible  extravagance, 
Un  vain  effort  de  l'impuissance. 
Et  le  crime  des  vers  nouveaux. 


383 


LES     SUCCES     LITTERAIRES. 


Toujours  il  faut  payer  la  gloire. 
Jadis  chez  les  Romains  jaloux , 
Pour  les  enfans  de  la  victoire 
Le  triomphe  avait  ses  dégoûts. 
A  leur  char  s'attachait  l'offense. 
En  pompe  la  reconnaissance 
Couronnait  leur  front  radieux; 
Mais  l'insolence  et  la  bassesse 
Aux  chants  de  la  publique  ivresse 
Mêlaient  des  cris  injurieux. 
Ce  vil  et  consolant  usage 
Au  Pinde  renaît  d'âge  en  âge. 
Là  toujours  un  pouvoir  ingrat 
Du  triomphe  punit  l'éclat. 
Dans  le  cortège  il  pousse  et  guide 
L'envieux  dont  la  voix  perfide 
Commence  les  sourdes  rumeurs, 
Et  tous  les  brigands  littéraires 
Vendant  aux  haines  étrangères 
Leurs  indifférentes  clameurs. 
Mais  en  vain  l'audace  impunie 
Croit  vaincre;  de  la  vérité 


384 


REPONSES 


L'hymne  s'élève ,  et  le  génie 
Entend  son  immortalité. 


»*/V»«  »*«<%« 


REPONSES    DIVERSES. 


I. 


Crois-moi  ,  la  brillante  couronne 

Dont  tu  flattes  ma  vanité , 

C'est  l'Amitié  qui  me  la  donne 

Sans  l'aveu  de  la  vérité. 

Fruits  légers  de  ma  faible  veine, 

Cet  honneur  n'est  point  fait  pour  vous  ; 

Modestes  et  connus  à  peine , 

Vous  me  ferez  peu  de  jaloux. 

Il  est  vrai  qu'à  la  noble  envie 

D'être  célèbre  après  ma  mort 

Je  ne  me  sens  pas  assez  fort 

Pour  sacrifier  cette  vie. 

Dans  les  sentiers  d'Anacréon 

Egarant  ma  jeunesse  obscure. 

Je  n'ai  point  la  démangeaison 

D'entremêler  une  chanson 

Aux  écrits  pompeux  du  Mercure , 

Et  je  renonce  sans  murmure 


DIVERSES. 
A  la  trompeuse  ambition 
D'une  célébrité  future. 
J'irai  tout  entier  aux  enfers. 
En  vain  ta  voix  douce  et  propice 
Promet  plus  de  gloire  à  mes  vers; 
Ma  nullité  se  rend  justice; 
Nos  neveux,  moins  polis  que  toi, 
Flétriront  bientôt  ma  couronne  : 
Peu  jaloux  de  vivre  après  moi, 
Je  les  approuve  et  leur  pardonne. 


385 


IL 
A    LA     HARPE, 

SUR    SA    COMÉDIE    DES    MUSES    RIVALES. 


Enfin  ,  grâce  à  ma  diligence , 

J'ai  vu  des  Nœuf  Sœurs  que  j'encense 

La  charmante  Rivalité; 

J'ai  vu  l'hommage  mérité 

Que  sur  la  scène  de  Thalie 

Le  goût  vient  de  rendre  au  génie. 

Sans  doute  ce  succès  flatteur 

Et  pour  le  mort  et  pour  l'auteur 

Attriste  doublement  l'Envie  ; 


a5 


386  RÉPONSES 

Mais  dût-elle  se  courroucer , 
J'ai  dit ,  et  ma  bouche  est  sincère  : 
Quand  on  chante  aussi  bien  Voltaire, 
On  commence  à  le  remplacer. 


m. 

Non  ,  mon  portrait  n'est  pas  fidèle , 
Vos  jolis  vers  en  ont  menti  ; 
Et  si  j'étais  moins  votre  ami , 
Je  vous  ferais  une  querelle. 
Pour  se  croire  un  autre  Apollon , 
Il  faudrait  ne  jamais  vous  lire. 
Traître,  vous  me  donnez  son  nom  , 
Et  vous  avez  gardé  sa  lyre. 

Votre  missive  charmante  m'oblige  de  convenir 
qu'elle  est  mieux  entre  vos  mains  que  dans  les 
miennes.  Vous  me  louez  comme  Horace ,  et  je  n'ai 
d'autre  ressemblance  avec  Virgile  que  de  m'étre 
exposé  sur  les  flots ,  et  de  vous  avoir  donné  le  su- 
jet de  vos  vers  agréables. 

Croyez-moi,  ne  guérissez  jamais  de  cette  mé- 
tromanie  dont  vous  vous  plaignez,  et  dont  vous 
êtes  le  seul  à  vous  apercevoir. 


DIVERSES.  387 

Pour  vos  amis  et  pour  vous-même 
Ayez  toujours  auprès  de  vous 
Ce  joli  démon  qui  vous  aime , 
Et  dont  je  suis  un  peu  jaloux. 
Autrefois  avec  moins  de  grâce 
Il  inspirait  Anacréon; 
A  Rome  il  allait  sans  façon 
S'asseoir  sur  les  genoux  d'Horace  ; 
Chaulieu  soupirait  avec  lui 
Dès  vers  moins  Heureux  que  les  vôtres  ; 
Vous  êtes  son  nouvel  ami , 
Et  vous  lui  rendez  tous  les  autres. 


IV. 
AU     COMTE     DE     SCHOWALOW. 

De  la  science  et  des  beaux-arts 

Juge  délicat  et  sévère , 

Quoi  !  sur  ma  muse  un  peu  légère 

Vous  tournez  aussi  vos  regards  ? 

Quoi  !  l'heureux  disciple  d'Horace , 

Que  l'on  vit  avec  tant  de  grâce 

Ecrire  à  l'aimable  Ninon , 

Se  plaît  aux  accords  de  ma  lyre , 

Et  prend  même  pour  me  le  dire 

a5. 


388  RÉPONSES 

Le  doux  langage  d'Apollon  ! 
Ma  Muse  que  devait  surprendre 
Un  encens  trop  peu  mérité , 
D'un  mouvement  de  vanité 
A.  peine  encore  à  se  défendre. 
De  cet  éloge  inattendu 
Je  présume  un  peu  trop  peut-être  ; 
Mais  on  veut,  quand  on  vous  a  lu, 
Et  vous  entendre  et  vous  connaître. 


V. 
AU     MÊME. 


Je  l'avais  juré ,  mais  en  vain , 
De  chercher  Théocrite  aux  champs  de  la  Sicile  , 
De  mouiller  de  mes  pleurs  le  tombeau  de  Virgile , 
Et  dkller  à  Tibur ,  un  Horace  à  la  main , 

Boire  à  la  source  fortunée 
Qui  coulait  autrefois  sous  le  nom  d'Albunée. 
J'ai  relu  cet  écrit  par  la  raison  dicté , 
Où  des  nouveaux  Romains  vous  peignez  la  folie , 

Et  du  voyage  d'Italie 

Vos  vers  heureux  m'ont  dégoûté. 
Que  verrais-je  en  effet  sur  ce  Tibre  vanté  ? 


i 


1 


DIVERSES.  389 

Les  temples  du  Sénat  transformes  en  conclaves , 
Des  marbres  dispersés  l'antique  majesté , 

Monumens  de  la  liberté 

Au  milieu  d'un  peuple  d'esclaves. 
De  ce  peuple  avili  détournons  nos  regards  ; 
Fuyons  aussi  Paris ,  tributaire  de  Rome  ; 
Allons ,  volons  plutôt  vers  ces  nouveaux  remparts 
Oii  déjà  la  raison  rend  tous  ses  droits  à  l'homme. 
Je  les  verrai  ces  lieux  que  font  aimer  vos  vers; 
Oui ,  je  veux  avec  vous  traverser  les  déserts 

De  la  froide  Scandinavie. 
Par  le  sauvage  aspect  de  ces  sombres  beautés 

Mes  regards  long-temps  attristés 
Se  fixeront  enfin  sur  les  champs  de  Russie. 
De  Catherine  alors  vous  direz  les  travaux, 
Les  travaux  créateurs,  les  bienfaits,  le  génie, 
Et  vous  la  placerez  au-dessus  des  héros.  "^ 

A  ces  discours  de  politique       • 

Mêlant  de  plus  joyeux  propos. 

Vous  répandrez  le  sel  attique, 
Le  sel  de  la  raison ,  mortel  pour  les  cagots. 
«Voltaire  vous  légua  ce  secret  que  j'ignore. 
Nous  rirons  avec  lui  du  pape  et  des  enfers , 
Sur  les  Romains  bénis  vous  redirez  vos  vers , 

Et  je  croirai  l'entendre  encore. 


390  RÉPONSES 


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VI. 


Jeune  La  M....  j'ai  relu 
Vos  jolis  vers  dates  de  Nantes , 
Et  de  ces  rimes  élégantes 
Le  tour  aisé  m'a  beaucoup  plu. 
Mais  vous  montrez  peu  d'indulgence. 
Avec  malice  profitant 
De  quelques  mots  sans  canséquence , 
Vous  m'accusez  d'être  inconstant, 
Et  d'avoir  prêché  l'inconstance. 
C'est  beaucoup,  c'est  trop,  entre  nous. 
De  ma  confession  sincère 
^^  Devenez  le  dépositaire , 
Et  je  serai  bientôt  absous.. 

Mon  cœur  s'en  ressouvient  encore  ;. 

A  la  sensible  Eléonore 

Je  dois  les  plus  beaux  de  mes  jours. 

Jours  heureux!  maîtresse  charmante  l 

O  combien  fut  douce  et  brillante 

La  jeunesse  de  nos  amours  ! 

Alors  d'une  flamme  éternelle 

Je  nourris  le  crédule  espoir , 

Et  j'avais  peine  à  concevoi  r 


DIVERSES.  391 

Qu'on  pût  jamais  être  infidèle. 
«  Heureux ,  disais-je ,  trop  heureux 
Celui  qui ,  dans  les  mêmes  lieux , 
Toujours  épris  des  mêmes  charmes , 
Toujours  sûr  des  mêmes  plaisirs , 
Ignore  les  jalouses  larmes , 
Et  l'inconstance  des  désirs  ! 
Une  conquête  passagère 
Peut  amuser  la  vanité  ; 
Mais  le  paradis  sur  la  terre 
N'est  que  pour  la  fidélité.  » 
Je  le  croyais;  la  raison  même 
Semblait  approuver  mon  erreur. 
Hélas  !  en  perdant  ce  qu'on  aime, 
On  cesse  de  croire  au  bonheur. 
«Projet  d'une  longue  tendresse, 
Dis-je  alors,  projet  insensé. 
Vous  avez  trompé  ma  jeunesse  ; 
Et  le  serment  d'une  maîtresse 
Sur  le  sable  est  toujours  tracé. 
Les  femmes  ont  l'humeur  légère  ;: 
La  notre  doit  s'y  conformer. 
Si  c'est  un  bonheur  de  leur  plaire,. 
C'est  un  malheur  de  les  aimer.  » 

Avais-je  tort?  parlez  sans  feindre: 
Amant  fidèle,  amant  quitté, 


392  RÉPONSES 

INTavais-je  pas  bien  acheté 
JLe  droit  frivole  de  me  plaindi;^^ 
Un  homme  sage  en  pareil  cas 
Se  console  et  ne  se  plaint  pas. 
Je  n'en  fis  rien ,  malgré  l'absence  : 
Mes  pleurs  ont  coulé  constamment. 
Et  d'un  amour  sans  espérance 
J'ai  gardé  six  ans  le  tourment. 
Je  suis  guéri;  de  ma  faiblesse 
Le  temps  n'a  laissé  dans  mon  cœur 
Qu'un  souvenir  plein  de  douceur 
Et  mêlé  d'un  peu  de  tristesse. 
Je  n'ai  ni  chagrins  ni  plaisirs. 
Je  répète  avec  complaisance  : 
«Les  dégoûts  suivent  l'inconstance, 
La  constance  fait  des  martyrs; 
Heureux  qui  borne  ses  désirs 
Au  repos  de  l'indifférence  !  » 
Mais  quand  je  revois  les  attraits 
De  ce  sexe  aimable  et  volage , 
Dans  mon  cœur  je  sens  des  regrets. 
Et  je  dis  :  C'est  pourtant  dommage  1 


DIVERSES.  39^ 


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VII. 
A     M.     DE     FONTANES, 

SUR  SA  TRADUCTION  DE  l'eSSAI  SUR  LHOMME. 


DuRESNEL  dans  ses  longues  rimes 

De  l'optimiste  d'Albion 

A  délaye  les  vers  sublimes, 

Et  l'heureuse  précision  :  ' 

Sa  timide  et  faible  copie 

Nous  voile  de  l'original 

La  raison  nerveuse  et  hardie, 

Et  pour  son  lecteur  tout  est  mal  ; 

Mais  Pope  vou§  prêta  sa  lyre, 

Son  chant  rapide,  harmonieux; 

Et  les  Frérons  auront  beau  dire, 

Aujourd'hui  tout  est  pour  le  mieux. 


VIII. 

Du  plus  grand  paresseux  de  France 
Je  reçois  enfin  quelques  mots  ; 
Et  sa  plume  avec  négligence 


394  RÉPONSES 

Me  donne  le  détail  de  ses  galans  travaux. 

Sous  quel  astre  propice  avez-vous  pris  naissance , 

O  le  plus  heureux  des  amis? 
Vous  me  rendez  les  jours  de  mon  adolescence  ; 

En  vous  lisant ,  je  rajeunis. 

Un  cœur  tout  neuf,  une  aimable  maîtresse  ; 

Durant  le  jour  mille  désirs; 

Durant  la  nuit  mille  plaisirs; 
Peu  de  prudence,  et  beaucoup  de  tendresse; 
Un  Argus  à  séduire  ,  une  mère  à  tromper  ; 
L'heure  du  rendez-vous  toujours  lente  à  frapper; 

De  tous  ces  malheurs  de  jeunesse 

Autrefois  je  fus  affligé. 

Hélas  !  que  mon  sort  est  changé  ! 

Des  passions  je  n'ai  plus  le  délire  ; 

L'air  de  Paris  a  desséché  mon  cœur; 

Ma  voix  a  perdu  sa  fraîcheur  ; 

De  dépit  j'ai  brisé  ma  lyre. 

La  douce  volupté  fuit  ce  bruyant  séjour; 

Ici  l'on  plaît  par  l'artifice , 

Les  désirs  meurent  en  un  jour , 

Le  trompeur  est  dupe  à  son  tour , 

Et  dans  cette  amoureuse  lice 

On  fait  tout ,  excepté  l'amour. 
Je  pars,  je  vais  chercher  loin  des  bords  de  la  Senne 


DIVERSES.  395 

Une  beauté  naïve  et  prête  à  s'enflammer; 
Et  je  vole  avec  vous  au  fond  de  la  Lorraine, 
Puisqu'on  y  sait  encore  aimer. 


IX. 

NÉ  parlons  plus  d'Élëonore  : 
J'ai  passé  le  mois  des  amours. 
Le  mois?  c'est  beaucoup  dire  encore. 
S'ils  revenaient  ces  heureux  jours , 
Et  si  j'avais  à  quelque  belle 
Consacré  mon  cœur  et  mes  chants , 
Combien  je  craindrais  auprès  d'elle 
Vos  jolis  vers  et  vos  seize  ans  ! 

X. 
A  M.  FÉLIX    NOGARET, 

SUR   SA.    TRADUCTION    d'aRISTENÈTE. 


Le  véritable  Aristenète 
Esquissa  de  maigres  tableaux. 
Vos  heureux  et  libres  pinceaux 
Achèvent  son  œuvre  imparfaite. 


:^(>6  RÉPONSES 

On  assure  qu'aux  sombres  bords 
Il  profite  de  cette  aubaine  ; 
Car  des  auteurs  la  troupe  vaine 
Cherche  encor  l'encens  chez  les  morts  ; 
Et  votre  Grec ,  je  le  parie , 
Sur  vos  dons  gardant  le  secret, 
D'un  air  modeste  s'approprie 
Les  complimens  que  l'on  vous  fait. 


XI. 
A     M.     VICTORIN     FABRE. 


Le  bourg  lointain  qui  vous  vit  naître , 

Aux  Muses  inconnu  peut-être , 

Est  par  Hippocrate  vanté  : 

On  y  boit ,  dit-on ,  la  santë. 

Près  de  son  onde  salutaire 

Naîtra  le  laurier  d'Apollon  : 

Oui ,  sur  la  carte  littéraire 

Vais  un  jour  vous  devra  son  nom. 

Vos  vers  ont  le  feu  de  votre  âge , 

Du  premier  âge  des  amours  ; 

Et  bravant  le  moderne  usage 

Votre  prose  facile  et  sage 


DIVERSES.  397 

A  la  raison  parle  toujours. 
Ainsi  sous  la  zone  brûlante 
Un  jeune  arbre  aux  vives  couleurs 
Devance  la  saison  trop  lente, 
Et  mêle  des  fruits  à  ses  fleurs. 


XII. 

Salut  au  poète  amoureux 

Qui  chante  une  autre  Eléonore  ! 

Ce  nom  favorable  et  sonore 

Embellit  quelques  vers  heureux 

Qu'au  Parnasse  on  répète  encore. 

Que  dis-je,  heureux  ?  Est-ce  un  hjonheur 

De  faire  pleurer  l'élégie  ? 

Et  le  sourire  du  lecteur 

Peut-il  dédommager  l'auteur 

Qui  perd  une  amante  chérie  ? 

Votre  succès  sera  plus  doux. 

L'Amour  est  sans  ailes  pour  vous  : 

Dans  vos  vers  point  de  longue  absence, 

Point  d'hymen  forcé ,  d'inconstance , 

D'exil  ni  d'adieux  éternels. 

Combien  ces  adieux  sont  cruels  ! 

Votre  muse  heureuse  et  féconde 

Chante  des  amours  sans  regrets  ; 


398  REPONSES 

Et  d'Éléonore  seconde 
J'en  félicite  les  attraits. 


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XIII. 
A    M.     MILLE  VOYE, 

AUTEUR    DU    POÈME    DE    l' AMOUR    MATERNEL. 


Il  est  vrai,  j'ai  dans  mes  beaux  jours 
Chanté  de  profanes  amours. 
Du  rigorisme  qui  me  damne 
Partagez-vous  l'arrêt  cruel  ? 
Cet  amour  que  l'on  dit  profane 
Commence  l'amour  maternel  ; 
Vous  achevez  donc  mon  ouvrage  : 
Mais  honneur  à  votre  Apollon , 
Et  que  l'humble  fleur  du  vallon 
Au  lis  des  jardins  rende  hommage. 
Votre  verve  est  brillante  et  sage. 
Aux  petits  charlatans  moraux, 
Qui  viennent  au  pied  du  Parnasse 
Etablir  d'ennuyeux  tréteaux. 
Vous  laissez  leur  risible  échasse, 
Et  leur  vieux  baume  inefficace , 
Et  le  vide  pompeux  des  mots. 


DIVERSES. 

Un  sentiment  vrai  vous  inspire , 
Et  vos  chants  sont  purs  comme  lui. 
D'autres  feront  crier  la  lyre  : 
Combien  de  beaux  vers  aujourd'hui 
Que  sans  fatigue  on  ne  peut  lire  ! 
Poursuivez  donc,  et  laissez  dire 
Ces  graves  et  doctes  élus , 
Si  bien  payes  et  si  peu  lus , 
Dont  la  muse  tout  emphatique 
Préfère  à  l'élégance  antique, 
A  la  justesse,  à  la  clarté , 
Parures  du  chant  didactique , 
D'un  nouveau  pathos  poétique 
L'ambitieuse  obscurité. 


399 


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XIV. 
A     CES    MESSIEURS. 


Ces  messieurs  m'ordonnent  toujours 
De  retourner  à  mes  amours. 
Mais  auxquels  ?  Une  Eléonorc 
De  la  vie  embellit  l'aurore  ; 
A  l'aurore  laissons  les  fleurs. 
J'ai  payé  mon  tribut  de  pleurs 


/ioo  RÉPONSES     DIVERSES. 

A  la  beauté  même  infidèle , 
Et  les  vers  que  j'ai  faits  pour  elle 
Pour  moi  sont  toujours  les  meilleurs. 
Retournerai-je  à  Geneviève, 
Aux  mœurs  du  couvent  féminin , 
Au  tendre  et  dévot  Elinin , 
A  Panther,  à  la  première  Eve , 
A  son  époux  trop  peu  malin , 
Aux  licences  patriarchales , 
Aux  aventures  virginales , 
Aux  anges ,  aux  diables  enfin  ? 
Si  c'est  là ,  messieurs ,  qu'on  m'exile , 
J'obéirai ,  je  suis  docile. 
Peut-être  ces  champs  moissonnés 
M'offriront  quelque  fleur  nouvelle  , 
J)igne  encore  de  votre  nez  : 
L'odeur  mystique  vous  plaît-elle  ? 
Sans  doute ,  et  ce  point  arrêté 
Sera  la  base  du  traité. 
Mais  vous ,  qui  venez  au  Parnasse 
Remettre  chacun  à  sa  place, 
Vous  devez  l'exemple  ;  il  faut  bien 
Vous  renvoyer  à  quelque  chose; 
Point  de. traité  sans  cette  clause: 
A  quoi  retournez- vous?  A  rien. 


DISCOURS 

DE    RÉCEPTION 

A    L'ACADÉMIE    FRAINÇAISE, 

PRONONCÉ    DANS    LA    SEANCE    PUBLIQUE    DE    l'iNSTITUT 
DE    FRANCE     , 

LE    6    NIVOSE    AN    Xlf. 


Citoyens , 

L'honneur  de  s'asseoir  parmi  vous  est  la  plus 
douce  comme  la  plus  brillante  récompense  de 
l'homme  de  lettres.  Sans  doute  il  ne  peut  s'en 
croire  indigne  lorsqu'il  l'obtient;  mais  il  n'y  at- 
tachera aucune  idée  de  supériorité  sur  ses  con- 
currens.  Je  dois  la  préférence  que  vous  m'accor- 
dez au  désir  de  réunir  dans  votre  sein  les  divers 
genres  de  poésie.  Il  en  est  qui  exigent  une  force 
de  talent  dont  la  nature  est  avare;  où  les  succès 
deviennent  des  triomphes,  et  où  les  efforts  même 
sont  honorables  :  aucun  n'est  sans  mérite ,  puis- 
que dans  aucun  on  ne  réussit  sans  l'aveu  de  la 
nature ,  et  sans  le  secours  d'un  long  travail.  Le. 

'J.6 


/,02  DISCOURS. 

moins  important  offre  des  difficultés  réelles.  Sa 
facilité  apparente  est  déjà  un  écueil;  elle  séduit 
et  trompe. 

La  poésie  élégiaque  a  des  règles  assez  sévères, 
La  première  de  toutes  est  la  vérité  des  sentimens 
et  de  l'expression.  Comme  elle  prend  sa  source 
dans  le  cœur,  et  qu'elle  veut  arriver  au  cœur,  elle 
proscrit  jusqu'à  l'apparence  de  la  recherche  et  de 
l'affectation.  Mais,  en  évitant  ce  défaut,  on  tombe 
quelquefois  dans  une  simplicité  trop  nue.  Le  poète 
doit  se  faire  oublier,  et  non  pas  s'oublier  lui- 
même.  L'élégance  du  style  est  nécessaire,  et  ne 
suffit  pas  :  il  faut  encore  un  choix  délicat  de  dé- 
tails et  d'images ,  de  l'abandon  sans  négligence , 
du  coloris  sans  aucun  fard ,  et  le  degré  de  pré- 
cision qui  peut  s'allier  avec  la  facilité.  Les  mo- 
dèles sont  chez  les  anciens ,  auxquels  on  remonte 
toujours  quand  on  veut  trouver  la  nature  et  le 
vrai  goût. 

Nous  ne  connaissons  que  le  nom  des  élégiaques 
grecs,  et  nous  ignorons  si  les  Latins,  qui  furent 
leurs  imitateurs ,  les  ont  égalés  ;  il  serait  difficile 
de  croire  à  l'infériorité  de  Properce,  et  sur-tout  de 
Tibulle:  celle  d'Ovide  est  plus  que  vraisemblable. 
Il  commença  la  décadence  chez  les  Latins.  On 
admire  dans  ses  élégies  une  extrême  facilité ,  une 
foule  d'idées  ingénieuses    et  piquantes  ,  de   ta- 


DISCOURS.  4<>3 

bleaux  gracieux  et  brillans  de  fraîcheur  ,  une 
grande  variété  de  tours  et  d'expressions  ;  mais 
elles  offrent  aussi  des  répétitions  fréquentes,  de 
froids  jeux  de  mots,  des  pensées  fausses  ,  la  re- 
cherche et  Texcès  de  la  parure.  S'il  ne  peint  que 
faiblement  un  sentiment  qu'il  n'éprouve  qu'à  de- 
mi ,  du  moins  met-il  autant  d'esprit  que  de  grâce 
dans  l'aveu  de  ses  goûts  inconstans.  Ses  défauts 
mêmes  sont  séduisans;  et  il  aura  toujours  des 
imitateurs  chez  les  Français. 

Properce  n'aime  et  ne  chante  que  Gynthie.  Il 
est  sensible  et  passionné;  son  style  a  autant  de 
force  que  de  chaleur.  Né  pour  la  haute  poésie , 
il  a  peine  à  se  renfermer  dajis  les  bornes  du  genre 
élégiaque  :  son  imagination  l'entraîne  et  l'égaré. 
H  met  trop  souvent  entre  Gynthie  et  lui  tous  les 
dieux  et  tous  les  héros  de. la  Fable.  Ge  luxe  d'é- 
rudition a  de  l'éclat;  mais  il  fatigue  et  refroidit, 
parce  qu'il  manque  de  vérité.  L'ame  fortement 
occupée  d'un  seul  objet  se  refuse  à  tant  de  sour 
venirs  étrangers  :  la  passion  ne  conserve  de  mér 
moire  que  pour  elle. 

Tibulle,  avec  moins  d'emportement  et  de  feu, 
est  plus  profondément  sensible  ,  plus  tendre  , 
plus  délicat  :  il  intéresse  davantage  à  son  bon- 
heur et  à  ses  peines.  Mais  pourquoi  Délie  ne 
fut-elle  pas  l'unique  inspiratrice  de  ses  chants  ? 


/,o/,  DISCOURS. 

Devait-il  retrouver  sa  lyre  pour  Nçmésis  et  Néœra? 
Cîette  tache ,  que  même  on  ne  lui  a  jamais  repro- 
chée, est  la  seule  dans  ses  élégies.  Chez  lui,  c'est 
toujours  le  cœur  qui  éveille  l'imagination;  son 
goût  exquis  donne  à  la  parure  l'air  de  la  simpli- 
cité ;  il  arrive  à  l'ame  sans  détours ,  et  sa  douce 
mélaticolie  répand  dans  ses  vers  un  charme  qu'on 
ne  retrouve  point  ailleurs  au  même  degré.  Il  l'em- 
porte encore  sur  ses  rivaux  par  la  perfection  de 
son  style,  comparable  à  celui  de  Virgile  pour  la 
pureté  ,  l'élégance  et  la  précision. 

Anacréon  ,  Catulle,  Horace  dans  quelques-unes 
de  ses  odes  ,  et  sur-tout  Ovide ,  sont  les  chantres 
du  plaisir  :  Properce  et  Tibulle  sont  les  poètes  de 
l'amour ,  les  modèles  de  l'élégie  tendre  et  pas- 
sionnée. Celui  qui  reçoit  de  la  nature  quelque 
germe  du  même  talent  doit  se  borner  à  les  étu- 
dier ;  car  on  n'emprunte  pas  le  sentiment  et  les 
grâces.  Il  est  difficile  sans  doute ,  peut-être  im- 
possible de  les  égaler ,  mais  au-dessous  d'eux ,  les 
places  sont  encore  honorables.  Le  genre  qu'ils 
ont  consacré  procure  un  délassement  de  bon 
goût ,  et  entretient  les  affections  douces.  Comme 
il  est  à  la  portée  d'un  grand  nombre  de  lecteurs , 
il  peut  prétendre  à  quelque  utilité  en  contribuant 
au  maintien  de  la  langue ,  dont  la  pureté  s'altère 
de  jour  en  jour. 


DISCOURS.  /,or> 

Le  respect  constant  pour  cette  langue,  deve- 
nue presque  universelle ,  sera  toujours,  citoyens , 
un  titre  à  vos  suffrages.  Les  chefs-d'œuvre  qu  elle 
a  produits  ont  répondu  d'avance  aux  reproches 
qu'on  ne  cesse  de  lui  faire.  Malheur  à  ceux  qui 
la  trouvent  indigente  et  rebelle  !  Elle  est  docile , 
puisqu'elle  a  pris  sous  la  plume  des  grands  écri- 
vains les  différens  caractères  ,  la  précision  ,  la 
force,  la  douceur,  la  pompe,  la  naïveté;  elle  est 
riche ,  puisque  chez  le  peuple  de  la  terre  le  plus 
civilisé ,  elle  peut  rendre  toutes  les  finesses  de  la 
pensée,  toutes  les  nuances  du  sentiment;  elle  est 
poétique  même  ,  puisque  les  hardiesses  du  style 
doivent  toujours  être  avouées  par  la  raison ,  et 
qu'elle  a  suffi  au  génie  de  Despréaux,  de  Racine, 
et  du  lyrique  Rousseau. 

Votre  indulgence  et  votre  choix  deviendront 
aussi  la  récompense  de  la  fidélité  aux  principes 
d'une  saine  littérature  et  de  la  soumission  aux 
règles ,  qui  ne  sont  autre  chose  que  la  nature  et 
le  bon  sens  rédigés  en  lois. 

Vous  le  savez  :  on  se  plaint  de  la  décadence  des 
lettres,  et  on  la  reproche  à  ceux  qui  les  cultivent. 
Les  vrais  takns  sont  rares  sans  doute;  ils  le  se- 
raient moins,  si  le  public  savait  encore  les  con- 
naître, encourager  leurs  efforts,  et  s'intéresser  à 
leurs  progrès.  Mais  le  public  manque  à  la  Httéra- 


/,o6  DISCOURS, 

ture.  Il  existe  une  lacune  dans  l'édiioation  ;  les 
études  classiques  ont  été  suspendues,  on  a  même 
révoqué  en  doute  leur  utilité.  L'homme  instruit 
qui  aima  les  lettres,  s'étonne  de  son  indifférence 
actuelle.  Après  de  grands  troubles  politiques,  on 
revient  difficilement  aux  jouissances  paisibles:  et 
le  commerce  tranquille  des  Muses  a  peu  d'attraits 
pour  des  esprits  dont  l'agitation  survit  aux  causes 
qui  la  firent  naître.  C'est  presque  toujours  l'igno- 
rance ou  l'insouciance  qui  juge  ;  c'est  presque  tou- 
jours la  partialité  qui  distribue  l'éloge  et  le  blâme. 
Le  théâtre  devient  le  rendez-vous  de  la  mali- 
gnité. L'auteur  qui  s'y  hasarde  n'obtient  plus  , 
pour  prix  de  ses  longues  veilles,  cette  attention 
indulgente  que  commande  la  justice.  Il  semble 
que  l'annonce  d'un  nouvel  ouvrage  soit  regardée 
comme  un  défi.  Les  uns  l'acceptent  avec  l'inten- 
tion de  punir  l'audacieux  qui  le  propose,  les  au- 
tres avec  la  résolution  de  garder  une  froide  neu- 
tralité. L'intérêt  du  spectacle  n'est  plus  dans  là 
pièce ,  mais  dans  les  fluctuations  d'une  représen- 
tation orageuse.  On  se  tient  en  garde  contre  l'at- 
tendrissement et  le  plaisir;  on  se  refuse  à  nilil- 
sion  de  la  scène  ;  l'impatience  épie  les  fautes;  un 
mot  sert  de  prétexte  aux  improbations  bruyantes, 
aux  cris  tumultueux  etindécens;et  l'on  s'applaudit 
d'une  chùte,souvent  préparée  parla  malveillance, 


DISCOURS.  /407 

comme  d'une  victoire  remportée  sur  un  ennemi. 
Le  découragement  n'est  pas  moindre  dans  les 
autres  genres  de  littérature.  L'oisiveté  n'accueille 
que  les  productions  bizarres  ou  puériles.  On  peut 
lui  présenter  les  mêmes  ouvrages  sous  diverses 
formes ,  les  mêmes  évènemens  en  des  lieux  dif- 
férens,  les  mêmes  personnages  avec  des  noms 
nouveaux  :  elle  veut  des  distractions  sans  but, 
des  lectures  sans  souvenirs.  Aussi  c'est  sur-tout 
pour  elle  que  les  presses  gémissent.  Le  désir  de 
se  montrer  devient  si  général,  et  la  médiocrité 
si  facile ,  que  le  nombre  des  auteurs  égalera  bien- 
tôt celui  des  lecteurs  mêmes  auxquels  la  médio- 
crité suffit.  Cette  intempérance  d'écrits,  cette  pro- 
fusion indigente  nuit  sans  doute  à  l'éclat  des  let- 
tres; mais  il  faut  le  redire,  la  décadence  est  sur- 
tout dans  le  public. 

Notre  supériorité  littéraire  a  été  reconnue  par 
les  nations  étrangères,  à  l'exception  d'une  seule, 
dont  la  politique  et  l'orgueil  contestent  tout.  Pour* 
rions-nous  perdre  cette  supériorité  sans  quelque 
honte? Le  triomphe  du  mauvais  goût,  après  tant 
de  chefs-d'œuvre,  ne  serait-il  pas  plus  humiliant 
que  le  silence  absolu  des  Muses  ?  N'aurait-il  pas 
une  influence  fâcheuse  sur  l'élégance  et  l'urba- 
nité des  mœurs  ?  Le  bon  ton  peut-il  survivre  au 
bon  esprit? 


4o8  DISCOURS. 

Les  sociétés  littéraires  peuvent  seules  s'opposer 
efficacement  à  la  décadence  dont  nous  sommes 
menacés  :  c'est  le  but  de  leur  institution.  Elles 
doivent  être  encore  ce  qu'elles  furent  dans  tous 
les  temps.  Les  écoles  d'Athènes  créèrent  et  con- 
servèrent l'éloquence  et  la  philosophie.  Après  l'as- 
servissement de  la  Grèce,  ces  écoles  devinrent 
celles  des  vainqueurs  ;  et  Rome  y  puisa  l'instruc- 
tion et  le  goût  qui  adoucirent  la  rudesse  de  ses 
mœurs.  Dans  les  siècles  de  barbarie ,  les  souve- 
rains qui  méritèrent  le  nom  de  grands  essayèrent 
de  réunir  dans  un  centre  les  lumières  et  les  talens 
épars.  Charlemagne  attira  près  de  lui  des  gram- 
mairiens et  des  poètes,  et  ouvrit  son  palais  à  des 
assemblées  littéraires  qu'il  présidait  lui-même.  Ses 
connaissances  lui  en  donnaient  le  droit  autant  que 
son  rang.  Alfred  l'imita  :  il  dirigeait  les  travaux 
des  savans  qu'il  avait  appelés  de  France  et  d'Ita- 
lie; il  traduisit  les  fables  d'Ésope,  et  composa 
d'autres  poésies  dont  la  morale  lui  parut  propor- 
tionnée à  l'intelligence  d'un  peuple  grossier.  Mais 
Charlemagne  et  Alfred  furent  trop  supérieurs  à 
leur  siècle  :  ces  astres  brillans  et  passagers  ne  pu- 
rent dissiper  la  nuit  profonde  qui  les  environnait. 
Long-temps  après ,  Clémence  Isaure  institua  les 
Jeux-Floraux,  et  eut  ainsi  la  gloire  de  fonder  en 
Europe  la  première  académie.  D'autres  se  formé- 


DISCOURS.  A09 

rent  bientôt  dans  les  principales  villes  d'Italie. 
Leur  zèle  hâta  la  renaissance  des  lettres ,  épura 
le  langage ,  et  rendit  à  l'esprit  humain  les  chefs- 
d'œuvre  de  la  Grèce  et  de  Rome ,  inconnus  pen- 
dant plusieurs  siècles.  Florence,  sous  les  Médicis , 
devint  le  rendez-vous  des  talens,  et  leur  dut 
sa  splendeur.  François  I  ^^ ,  plus  grand  par  son 
amour  pour  les  arts  que  par  ses  vertus  politi- 
ques, s'entoura  d'hommes  instruits  et  les  réunit 
par  la  fondation  du  Collège  royal.  Ils  rassemblè- 
rent de  toutes  parts  des  livres  et  des  manuscrits; 
et  c'est  à  leurs  soins  qu'on  doit  la  naissance  de 
cette  bibliothèque ,  devenue  le  plus  riche  dépôt 
des  connaissances  et  des  erreurs  humaines.  L'éta- 
biissement  de  l'Académie  française  suffirait  seul 
pour  immortaliser  le  nom  de  Richelieu.  Les  ser- 
vices importans  qu'elle  a  rendus  ne  peuvent  être 
contestés  que  par  l'irréflexion  ou  la  mauvaise  foi. 
Sur  ce  modèle ,  des  sociétés  littéraires  se  multi- 
plièrent dans  les  provinces.  Toutes  firent  naître 
l'émulation ,  répandirent  le  goût  des  bonnes  étu- 
des, ajoutèrent  à  la  masse  des  idées  utiles,  et  po- 
lirent les  mœurs  en  dissipant  l'ignorance.  Le  dé- 
lire révolutionnaire  ferma  ces  temples  des  Muses. 
Alors  on  sentit  mieux  combien  ils  étaient  néces- 
saires; alors  on  craignait  avec  raison  le  retour 
des  ténèbres   et  de  la  barbarie.  La  création  de 


4io  mscouRs. 

rinstitut   rassura  la  France  et  l'Europe  savante. 

La  sagesse  du  gouvernement  a  perfectionné  cet 
édifice  majestueux.  Il  a  pensé  que  la  langue  et  la 
litte'rature  françaises  n'étaient  pas  la  partie  la 
moins  brillante ,  la  moins  solide  ,  de  la  gloire  na- 
tionale, et  qu'elles  méritaient  une  surveillance 
particulière.  C'est  à  vous ,  citoyens ,  qu'il  confie 
ce  dépôt  précieux ,  que  vous  enrichissez  encore. 
Le  faux  goût  peut  obtenir  ou  distribuer  des  suc- 
cès; mais  vous  lui  opposez  une  dernière  barrière, 
et  il  ne  la  renversera  pas.  Votre  réunion  offre  au 
talent  qui  veut  s'instruire,  et  au  talent  qui  s'égare, 
des  modèles  et  des  juges.  Les  bons  juges  sont 
presque  aussi  rares  que  les  bons  modèles.  Peu 
d'hommes  joignent  à  une  instruction  solide  et  va- 
riée ce  goût  sur  et  délicat ,  qui  est  un  don  de  la 
nature.  Devaines  les  réunissait,  et  fut  digne  de 
s'associer  à  vos  travaux. 

Il  avait  fait  ses  études  au  collège  des  Jésuites  de 
Paris.  Il  s'y  était  distingué  par  la  vivacité  de  son 
esprit  et  une  grande  facilité  de  conception  ;  il  en 
rapporta  un  goût  très  vif  pour  la  littérature ,  et 
stir-tout  pour  le  théâtre.  Le  vœu  de  ses  parens  le 
détermina  pourtant  à  entrer  dans  une  carrière 
qui  mène  à  la  fortune;  et  des  circonstances  favo- 
rables lui  promettaient  un  prompt  avancement.  Il 
se  livra  donc  à  ces  épreuves  avec  l'application  qu'il 


DISCOURS.  4ii 

aurait  mise  aux  occupations  les  plus  agréables. 
Mais  il  étudia  la  finance  sans  renoncer  aux  let- 
tres :  l'activité  de  son  esprit  et  la  force  de  son  or- 
ganisation suffisaient  à  tout. 

La  circonstance  de  sa  vie  qui  influa  le  plus 
heureusement  sur  sa  destinée^  c'est  sa  liaison  avec 
Turgot ,  alors  intendant  de  Limoges.  Devaines 
avait  la  direction  des  domaines  de  cette  ville  :  il 
vit  Turgot  qui  fut  étonné  de  trouver  dans  un 
jeune  commis  beaucoup  d'instruction ,  l'amour 
des  lettres ,  et  une  grande  capacité  dans  les  af- 
faires. Une  telle  conformité  de  goûts  ne  pou- 
vait manquer  de  les  attacher  l'un  à  l'autre;  et 
cette  union  fut  le  principe,  non-seulement  de  la 
fortune  de  Devaines,  mais  peut-être  de  la  direc- 
tion que  prit  son  esprit. 

Turgot  avait  quelque  chose  de  si  profond  dans 
ses  sentimens ,  de  si  imposant  dans  son  carac- 
tère ,  de  si  réfléchi  dans  ses  opinions ,  de  si  sincère 
dans  son  langage,  qu'il  était  difficile  de  n'être  pas 
entraîné  jusqu'à  un  certain  point  dans  le  cercle 
de  ses  idées.  11^  aimait  par-dessus  tout  les  sciences 
et  la  littérature.  De  toutes  les  connaissances,  celle 
qu'il  avait  le  plus  cultivée ,  c'était  l'économie  po- 
litique. Devaines  trouva  dans  l'habitude  de  vivre 
avec  cet  homme  rare  de  nouveaux  motifs  de  for- 
tifier son  goût  pour  les  lettres,  et  une  occasion 


4i»  DISCOURS, 

d'acqaérir  des  idées  générales  d'administration, 
que  n'avaient  pu  lui  foire  naître  les  détails  des 
emplois  subalternes. 

La  nature  l'avait  doné  d'une  disposition  singu- 
lière à  réunir  des  qualités  qui  paraissent  peu  com- 
patibles :  c'était  un  des  traits  distinctifs  de  son 
caractère.  Il  joignait  une  grande  force  de  volonté 
à  nne  grande  flexibilité  d'opinion,  l'amour  du 
plaisir  à  l'amour  du  travail ,  un  esprit  droit  et 
une  raison  calme  à  une  imagination  vive  et  mo- 
bile,  de  la  légèreté  dans  certaines  affections  à 
beaucoup  de  fidélité  dans  l'amitié.  Laborieux  et 
dissipé ,  avide  d'amusemens  et  attaché  à  ses  de- 
voirs ,  il  se  donnait  à  la  société  comme  s'il  eut 
été  absolument  désœuvré  ;  et  lorsque  les  affaires 
réclamaient  son  temps,  il  s'y  livrait  de  même  sans 
effort  et  sans  distraction.  On  peut  lui  appliquer 
ce  que  Velleius  Paterculus  dit  de  Lucius  Pison  : 
«  Son  caractère  était  un  heureux  mélange  de 
«  douceur  et  de  fermeté.  Personne  n'aimait  au- 
«  tant  le  loisir,  ne  revenait  aussi  volontiers  au 
«  travail,  et  ne  faisait  avec  plus  de  soin  tout  ce 
«  qu'il  avait  à  faire ,  sans  jamais  paraître  affairé.  » 

Les  opuscules  anonymes  échappés  à  la  plume 
de  Devaines  font  regretter  qu'il  n'ait  pas  écrit  da- 
vantage. Son  style  y  est  à  la  fois  facile  et  précis , 
élégant  et  correct.  La  raison  y  parle  toujours, 


DISCOUmS.  4i3 

sans  jamais  prendre  le  ton  magistral  et  dc^^mati- 
que.  Il  a  £ût  quelques  synonymes ,  et  il  a  réussi 
dans  ce  genre  difficile  qui  exige  autant  de  saga- 
cité que  de  justesse  dans  Fesprit.  Il  peint  a^ec 
finesse  des  ridicules  liés  aux  circonstances  poli- 
tiques ;  mais  le  sel  qu'il  répand  est  sans  âcreté.  Le 
goût  même  dicta  ses  réflexions  sur  un  petit  nom- 
bre d'ouvrages  nouveaux  :  ce  sont  des  modelés 
d'une  critique  ingénieuse.  On  aime  à  y  retrouver 
cet  excellent  ton  de  plaisanterie ,  ce  tact  délicat 
des  convenances  qu'il  possédait  au  plus  haut  de- 
gré ,  et  qui  chaque  jour  acquièrent  plus  de  prix 
par  leur  rareté. 

Sans  doute  que  celui  que  vous  regrettez  joi- 
gnait aux  agrémens  de  l'esprit  la  solidité  du  ca- 
ractère ,  puisqu'il  eut  pour  amis  tant  d'hommes 
d'un  mérite  supérieur.  Quelques-uns  lui  survi- 
vent et  le  pleurent- Parmi  ceux  qui  l'ont  précédé 
dans  la  tombe ,  on  distingue  Tuiçot ,  d'Alembert , 
BufFon ,  Diderot ,  3Iarmontel ,  Beanvean ,  Saint- 
Lambert  et  Malesherbes.  Ces  noms  illustres  ré- 
veillent l'idée  de  tous  les  talens  et  de  toutes  les 
vertus,  et  il  suffisait  d'y  rattacher  celui  de  De- 
vaines  pour  rendre  à  sa  mémoire  un  digne  hom- 
mage :  l'amitié  des  grands  hommes  est  un  é\oge 
et  un  titre  de  gloire. 

Sa  carrière  administrative  fut  brillante  et  heu- 


I 


/,i4  DISCOURS, 

reuse.  On  l'a  vu  successivement  premier  commis 
des  finances ,  administrateur  des  domaines ,  rece- 
veur-général,  et  commissaire  de  la  trésorerie.  Il 
porta  dans  toutes  ces  places  l'amour  de  l'ordre , 
une  fermeté  sage,  le  talent  de  la  conciliation ,  et 
il  les  remplit  avec  la  supériorité  que  donneront 
toujours  un  esprit  cultivé  et  des  connaissances 
générales. 

On  a  dit  que  la  culture  des  arts  de  l'imagina- 
tion était  incompatible  avec  les  occupations  gra- 
ves ,  et  qu'elle  ayait  des  inconvéniens  dans  l'exer- 
cice des  emplois.  Athènes  et  Rome  en  firent  un 
devoir  à  la  jeunesse ,  une  condition  pour  l'aclr 
mission  aux  fonctions  publiques;  elle  y  fut  sou- 
vent un  titre  aux  premiers  honneurs  et  toujours  un 
délassement  pour  les  hommes  qui  surent  le  mieux 
gouverner  ;  enfin  son  utilité  sur  le  trône  même 
est  prouvée  par  l'exemple  de  Marc-Aurèle  ,  de 
Julien,  de  Gharlemagne,  d'Alfred  et  de  Frédé- 
ric II.  Cependant  l'ignorance  et  la  sottise  s'effor- 
çaient de  faire  adopter  une  opinion  si  favorable 
à  leurs  intérêts,  et  souvent  elles  y  réussirent.  Les 
temps  sont  changés.  On  apprécie  maintenant  les 
avantages  attachés  à  la  culture  des  lettres;  on 
voit  qu'elles  élèvent  l'ame ,  et  qu'elles  ornent 
l'esprit  sans  nuire  à  sa  solidité ,  on  reconnaît  que 
dans  plusieurs  fonctions  publiques  elles  sont  in- 


I 


DISCOURS.  4i5 

dispensables,  que  dans  tous  les  emplois  elles 
donnent  la  facilité  du  travail ,  et  que  dans  aucun 
la  précision  et  la  clarté  du  style  ne  peuvent  avoir 
d'inconvéniens. 

Devaines ,  qui  depuis  sa  jeunesse  n'avait  cessé 
d'être  utile  à  son  pays  ,  reçut  la  plus  brillante  ré- 
compense de  ses  longs  travaux.  Le  chef  suprême 
de  la  république  l'appela  au  conseil  d'état.  Ce 
choix  ne  laisse  aucun  doute  sur  ses  lumières,  ses 
talens  et  son  zèle  pour  la  prospérité  de  sa  pa- 
trie. Le  spectacle  de  cette  prospérité  renaissante 
rendit  heureux  ses  derniers  jours,  et  consola  sa 
mort.  Plaignons  ceux  pour  qui  la  tombe  fut  un 
refuge ,  et  dont  les  yeux  se  sont  fermés  avant  d'a- 
voir vu  l'aurore  brillante  qui  succède  enfin  aux 
tempêtes.  L'ambition  et  la  jalousie  voudraient 
en  vain  l'obscurcir.  Celui  dont  la  main  sage  et  vi- 
goureuse a  raffermi  sur  ses  fondemens  l'Europe 
ébranlée,  saura  maintenir  son  ouvrage.  Les  ap- 
prêts militaires  ne  troubleront  point  la  tranquil- 
lité intérieure  qu'il  nous  a  rendue;  le  signal  des 
combats  ne  sera  point  pour  les  Muses  celui  du 
silence  ;  et  leur  sécurité  n'est  qu'un  juste  hom- 
mage au  génie  guerrier  et  pacificateur  qui  préside 
aux  destinées  de  la  France. 


LE    PROMONTOIRE 

DE     LEUGADE. 


Je  suis  né  dans  une  ville  d'Étolie ,  sur  les  bords 
du  fleuve  Achéloûs.  J'avais  seize  ans ,  quand  je  vis 
pour  la  première  fois  la  jeune  Myrthé.  Mes  yeux 
furent  charmés,  et  mon  cœur  se  donna  pour  tou- 
jours. Dès  ce  moment  j'oubliai  les  jeux  paisibles 
de  l'enfance.  J'allais  souvent  rêver  dans  un  bois 
voisin  du  village  et  peu  fréquenté.  Mes  pas  s'ar- 
rêtaient toujours  devant  une  petite  statue  de  l'A- 
mour; je  nommais  Myrthé,  et  je  soupirais.  Un 
soir  je  déposai  une  rose  aux  pieds  de  la  statue. 
Je  revins  le  lendemain ,  je  retrouvai  la  fleur;  mais 
elle  était  attachée  à  un  bouton  de  rose  fraîche- 
ment cueilli.  Une  agréable  surprise  me  fit  tres- 
saillir ,  mille  idées  confuses  se  succédèrent  dans 
mon  esprit ,  et  l'espérance  descendit  dans  mon 
cœur  comme  la  rosée  sur  une  fleur  altérée.  J'en, 
trelaçai  d'une  guirlande  les  pieds  de  la  statue ,  et 
je  rentrai  dans  le  village.  Déjà  la  nuit  avait  bruni 
l'azur  des  cieux;  elle  apportait  le  sommeil  et  les 
songes  légers  ;  mais  l'inquiétude  qui  m'agitait  éloi- 


LE     PROMONTOIRE     DE     LEUCADE.     417 
gna  le  sommeil ,  et  les  songes ,  passèrent  sur  mon 
asile  sans  s'arrêter.  Le  jour  parut  enfin;  je  m'ap- 
prochai plusieurs  fois  de  la  cabane  de  Myrthé  ; 
je  voulais  la  voir,  tomber  à  ses  genoux,  et  lui 
jurer  un  amour  digne  de  sa  beauté;  mais  je  ne 
vis  qu'une  femme  dont  l'air  froid  et  sévère  inspi- 
rait la  crainte.  Je  gagnai  le  bois  tristement,  et  je 
me  retrouvai,  sans  y  penser,  devant  la  statue.  J'a- 
perçus une  jeune  fille    qui   attachait  une  guir- 
lande à  celle  que  j'avais  déposée  la  veille  aux 
pieds  de  l'Amour.  Je  m'approche  sans  bruit,  et 
je  mets  ma  main  sur  la  sienne  :  elle  fait  un  cri , 
se  retourne,  baisse  les  yeux,  et  rougit.  J'étais  à 
ses  genoux,  et  je  lui  disais  :  «  Je  t'aime,  belle  Myr- 
thé; il  y  a  long-temps  que  je  t'aime;  j'en  jure  par 
le  dieu  qui  nous  voit  et  qui  nous  entend ,  je  t'ai- 
merai toujours.  «Myrthé  entr'ouvre  sa  bouche  ver- 
meille ,  et  d'une  voix  douce  comme  Thaleine  du 
Zéphir  :  «je  reçois  ton  serment,  et  j'en  jure  par  le 
dieu  qui  nous  voit  et  qui  nous  entend  ;  mon  seul 
désir  sera  de  te  plaire  toujours.  » 

Je  la  voyais  presque  tous  les  jours  au  même  en- 
droit ;  je  lui  parlais  de  ma  tendresse;  elle  m'écou- 
tait;  je  lui  en  reparlais  encore,  et  elle  m'écoutait 
avec  un  nouveau  plaisir.  Je  pressais  sa  main  sur 
mon  cœur;  mes  lèvres  effleuraient  quelquefois  ses 
lèvres  de  rose  ;  je  respirais  son  haleine  parfumée; 

27 


4i8  LE     PROMONTOIRE, 

plus  d'audace  aurait  offensé  Myrthé;  son  cour- 
roux m'eût  repoussé  loin  d'elle ,  et  je  serais  mort 
de  ma  douleur. 

Un  jour  je  vis  la  tristesse  dans  ses  yeux.  Elle 
me  dit  :  «  Le  ciel  m'a  donné  une  mère  impérieuse  ; 
je  crains  que  sa  sévérité  ne  cause  notre  malheur; 
je  crains...  »  Un  baiser  l'empêcha  de  poursuivre. 
«  Crois-moi ,  jeune  amie,  la  prévoyance  est  cruelle  : 
ne  perdons  pas  le  présent  à  nous  affliger  d'un 
avenir  incertain.  » 

Le  lendemain  on  m'apprend  que  Myrthé  s'u- 
nira dans  trois  jours  à  un  riche  citoyen  de  Ther- 
mus.  La  foudre  m'aurait  frappé  d'un  coup  moins 
terrible.  Revenu  à  moi,  je  m'obstinais  à  douter 
de  mon  malheur.  Je  vole  chez  Myrthé  ;  je  vois  la 
porte  de  sa  cabane  ornée  de  festons  et  de  guir- 
landes, signe  trop  certain  de  l'hymen  qui  s'ap- 
prête. La  rage  s'empare  de  mon  cœur  :  j'arrache 
les  guirlandes  et  les  festons,  je  les  foule  aux  pieds  ; 
je  cours  ensuite  au  bois  témoin  de  nos  premières 
caresses;  je  brise  la  statue  de  l'Amour,  et  je  m'é- 
loigne en  maudissant  le  lieu  de  ma  naissance. 

L'éloignement  et  l'absence  n'éteignirent  point 
mon  amour.  Je  retrouvais  par-tout  l'image  de  celle 
que  je  fuyais.  «  Je  veux  l'oublier,  dis-je  alors  avec 
dépit  ;  je  veux  l'oublier,  ou  mourir.  »  Et  je  pris 


DE     LEUCADE.  4ic) 

aussitôt  le  chemin  qui  conduisait  au  Promontoire 
de  Leucade. 

J'arrive;  un  peuple  nombreux  couvrait  le  ri- 
vage. Les  sacrificateurs ,  après  les  libations  accou- 
tumées, immolent  deux  tourterelles,  invoquent 
Neptune,  et  descendent  ensuite  dans  les  bateaux 
destinés  à  secourir  les  amans  qui  cherchent  dans 
les  flots  la  fin  de  leurs  souffrances. 

Un  jeune  homme,  nommé  Myrtil,  se  présente; 
la  tristesse  est  empreinte  sur  son  front.  La  belle 
Céphise  paraît  au  même  instant,  et  s'avance  au 
doux  bruit  des  louanges  prodiguées  à  ses  char- 
mes. Ces  acclamations  répétées  tirent  enfin  Myr- 
til de  sa  rêverie.  «  Quoi  !  s'écrie-t-il ,  si  jeune  et  si 
jolie  ,  vous  avez  pu  trouver  un  amant  volage  ? 
— En  est-il  qui  ne  soit  pas  volage  ?  —  Hélas  !  j'en 
connais  un  du  moins.  —  Son  exemple  ne  sera  pas 
imité.  —  Je  le  souhaite  ;  voyez  où  conduit  la  con- 
stance. —  Pourquoi  fites-vous  un  mauvais  choix  ? 

—  Le  vôtre  était-il  meilleur  ?  —  Je  me  suis  trom- 
pée ,  et  je  vais  m'en  punir.  —  J'ai  le  même  pro- 
jet; mais  avouez  que  cela  n'est  pas  raisonnable. 

—  J'avoue  que  mon  inconstant  seul  devrait  être 
puni.  — C'est  mon  infidèle  qu'il  faudrait  noyer. 
— Et,  loin  de  le  punir,  je  prépare  à  sa  vanité  un 
nouveau  triomphe.  —  Il  serait  plus  sage  et  plus 
doux  de  se  venger.  —  J'en  conviens.  —  Ce  n'est 

27* 


/,'20  LE     PROMONTOIRE 

pas  assez  d'en  convenir.  —  Eh  bien,  je  le  veux. 

—  Serai-je  de  moitié  dans  la  vengeance?  » 

Céphise  ne  répondit  rien ,  mais  elle  prit  la  main 
de  Myrtil ,  et  tous  deux  s'éloignèrent. 

Nous  vîmes  arriver  un  habitant  de  l'Èbadie.  Il 
venait  de  perdre  une  épouse  adorée ,  il  détestait 
la  vie,  et  criait  à  ceux  qui  conduisaient  les  ba- 
teaux: «Si  votre  ame  connaît  la  pitié,  ne  me  se- 
courez pas;  laissez-moi  rejoindre  celle  que  j'aime; 
au  nom  des  dieux ,  ne  me  secourez  pas.  »  Il  dit,  et 
se  précipite  dans  les  flots.  Mais  à  peine  les  a-t-il 
touchés ,  qu'il  étend  les  bras ,  et  nage  avec  force 
jusqu'au  rivage. 

Un  jeune  Athénien  prit  sa  place.  Il  tenait  dans 
ses  mains  un  portrait  et  une  boucle  de  cheveux. 
L'or  et  les  perles  brillaient  sur  ses  habits  ;  sa 
chevelure  était  parfumée;  son  air  et  sa  démarche 
respiraient  la  mollesse.  «  Cynisca  m'adore ,  dit-il , 
et  je  sens  que  je  commence  à  l'aimer;  il  est  temps 
de  la  quitter.  »  A  ces  mots ,  il  jette  dans  la  mer  le 
portrait  et  la  boucle ,  et  s'en  retourne  en  fredon- 
nant une  chanson  bachique.  Il  souriait  à  toutes 
les  femmes  qu'il  trouvait  sur  son  passage. 

Il  vint  ensuite  deux  femmes  de  Syracuse,  d'une 
naissance  illustre.  L'aimable  rougeur  ne  colorait 
pas  leur  front  :  leur  regard  était  hardi  comme  ce- 
lui des  athlètes.  Elles  prennent  un  détour ,  et  des- 


DE     LEUCADE.  421 

cendent  sur  le  sable  du  rivage.  Là,  elles  déchaus- 
sent leurs  brodequins,  effleurent  du  pied  la 
surface  des  eaux ,  et  remercient  Neptune  de  leur 
guérison.  Revenues  dans  la  foule ,  l'une  saisit  par 
la  main  un  histrion  d'Athènes ,  et  l'autre  un  riche 
marchand  de  l'île  de  Samos. 

Tous  les  regards  se  fixèrent  sur  deux  amans  qui 
s'avançaient  en  se  tenant  par  la  main.  Ils  sor- 
taient à  peine  de  l'enfance.  Des  larmes  inondaient 
leur  visage  ;  ils  s'embrassaient  avec  tendresse  ,  et 
s'approchaient  des  bords  du  Promontoire,  lors- 
qu'un vieillard  les  arrêta  :  «  Mes  enfans  ,  que 
faites-vous  ?  quels  sont  donc  vos  chagrins  ? — Nous 
nous  aimons,  dit  le  jeune  homme,  voilà  notre 
malheur.  L'amour  est  pour  nous  un  tourment; 
une  seule  idée  nous  occupe  ;  le  sommeil  s'éloigne 
de  nos  paupières;  le  sourire  n'est  plus  sur  nos 
lèvres  ;  une  langueur  secrète  nous  consume  ;  l'ab- 
sence nous  paraît  affreuse  ,  c'est  une  mort  lente  ; 
quand  nous  nous  revoyons ,  nous  sommes  plus 
agités  encore  ;  des  larmes  se  mêlent  à  nos  bai- 
sers ;  nous  craignons  l'avenir  ,  nous  craignons 
d'être  séparés  un  jour;  la  jalousie  nous  tour- 
mente :  enfin  l'amour  fait  notre  malheur  ;  nous 
voulons  guérir  de  notre  amour.»  Le  vieillard 
sourit  et  leur  répond: «Tournez  les  yeux  sur  cette 
colline  ;  le  temple  que  vous  voyez  est  celui  de 


422  LE     PROMONTOIRE 

l'Hymen  ;  entrez  dans  ce  temple ,  et  vos  tour- 

mens  finiront.  » 

Les  deux  amans  suivirent  le  conseil  du  vieil- 
lard, et  furent  remplacés  par  une  jeune  veuve. 
Ses  vétemens  et  sa  contenance  annonçaient  la  dou- 
leur. Elle  soupira ,  s'avança  sur  le  bord  du  pré- 
cipice, et  jeta  un  coup-d'œil  sur  les  flots.  «Je  suis 
guérie,  dit-elle  aussitôt,  je  rends  grâces  aux  dieux 
immortels.  » 

La  célèbre  Sapho  parut  ensuite.  La  foule  des 
spectateurs  se  pressait  autour  d'elle;  mille  voix 
confuses  s'élevaient  pour  la  louer  et  pour  la  plain- 
dre. Dans  sa  première  jeunesse  elle  avait  ou- 
tragé la  nature  et  l'Amour.  L'Amour  est  terrible 
quand  il  se  venge.  Il  mit  son  flambeau  dans  l'ame 
de  Sapho,  et  laissa  l'indifférence  dans  celle  de 
Phaon.  Cette  fille  infortunée  tenait  dans  ses  mains 
la  lyre  qu'elle  avait  perfectionnée  ;  une  guirlande 
de  myrte  et  de  lauriers  couronnait  son  front. 
Elle  s'avança  d'un  pas  assuré  sur  le  rocher,  et 
chanta  une  ode,  en  s 'accompagnant  de  sa  lyre. 
L'éloignement  ne  me  permit  pas  de  l'entendre; 
mais  je  la  vis  s'élancer  courageusement  dans  les 
flots.  Les  uns  assurent  que  dans  sa  chute  elle  fut 
métamorphosée  en  cygne;  d'autres  prétendent 
qu'on  a  vu  les  nymphes  de  la  mer  s'approcher 
pour  la  recevoir. 


DE     LEUCADE.  4^3 

La  foule  s'écoula  insensiblement ,  et  j'arrivai  sur 
le  Promontoire.  Là ,  je  balançai  pendant  quelque 
temps.  Je  ne  craignais  point  la  mort  ;  je  craignais 
l'indifférence.  Cesser  d'aimer  !  cette  idée  m'acca- 
blait, et  je  fus  tenté  de  garder  mes  tourmens.  Ma 
raison  fut  enfin  la  plus  forte,  et  je  m'élançais, 
quand  je  me  sentis  retenu  par  ma  tunique.  Je  me 
retourne ,  je  vois  Myrthé ,  et  je  la  reçois  évanouie 
dans  mes  bras.  «  O  Myrthé!  fille  volage  et  toujours 
chérie  !  que  viens-tu  chercher  dans  ces  lieux  ?»  A 
ces  mots,  elle  ouvre  ses  beaux  yeux,  et  dit  :  «  Peux- 
tu  me  soupçonner?  devais-tu  partir  sans  m'enten- 
dre  ?  Hélas  !  le  jour  où  une  mère  cruelle  me  pro- 
nonça l'arrêt  de  mon  malheur,  le  jour  où  tu  quit- 
tas le  village,  je  te  cherchai  au  rendez-vous  ac- 
coutumé; je  ne  trouvai  que  les  marques  de  ton 
désespoir.  Je  voulais  te  proposer  de  fuir  avec  moi, 
de  partager  mon  sort ,  de  ne  plus  vivre  que  pour 
l'amour.  A  la  faveur  de  la  nuit  je  rentrai  dans  le 
village ,  et  je  m'approchai  de  ta  cabane.  Ton  père 
pleurait ,  assis  sur  le  seuil  de  la  porte  ;  il  appelait 
son  fils ,  son  fils  bien-aimé  ,  et  ses  larmes  redou- 
blaient. Je  m'éloignai ,  je  te  cherchai  long-temps  ; 
et  te  croyant  perdu  pour  jamais ,  je  venais  de- 
mander à  Neptune  la  fin  de  mon  amour.  » 

Il  faudrait  avoir  senti  mes  peines,  pour  con- 
cevoir mon  bonheur.  Ce  bonheur  dure  encore  ;  il 


424  LES     AILES     DE     L'AMOUR, 

ne  finira  qu'avec  ma  vie.  Je  n'ai  pas  oublié  les 
paroles  du  vieillard ,  et  j'ai  promis  à  l'amour  de 
ne  point  entrer  dans  le  temple  de  l'Hymen. 


LES     AILES     DE     L'AMOUR, 

IMITATION    DE    GREC. 


Un  jour  Alpaïs  et  moi,  nous  rencontrâmes 
l'Amour  dormant  sur  un  lit  de  fleurs.  «Enchaî- 
nons-le ,  dit  tout  bas  Alpaïs ,  et  portons-le  dans 
notre  hermitage  ;  nous  nous  amuserons  de  sa 
peine,  et  puis  nous  lui  rendrons  la  liberté;  mais 
nous  volerons  son  carquois,  et  nous  couperons  ses 
ailes.  —  Il  faut  lui  laisser  son  carquois ,  répondis- 
je;  pour  les  ailes,  nous  ferons  bien  de  les  couper.  » 

Nous  nous  mettons  à  l'ouvrage ,  nous  tressons 
des  guirlandes  de  roses ,  nous  lions  les  pieds  et  les 
mains  à  l'Amour,  et  nous  le  portons  sur  nos  bras 
jusque  dans  notre  asile.  Il  se  réveille  ,  et  veut 
briser  ses  liens  ;  mais  ils  étaient  tissus  des  mains 
de  ma  maîtresse.  Ne  pouvant  y  réussir,  il  se  met 
à  pleurer,  ce  Ah!  rendez-moi  la  liberté,  s'écrie-t-il. 
Si  vous  me  laissez  long-temps  enchaîné ,  je  vais 
ressembler  à  l'Hymen. — Eh  bien ,  nous  allons  vous 


LES     AILES     DE     L'AMOUR.  4*^ 

dégager;  mais  nous  voulons  auparavant  couper 
vos  ailes.  —  Quoi  !  vous  seriez  assez  cruels  ? — Oui  \ 
vous  en  deviendrez  plus  aimable,  et  lunivers  y 
gagnera  beaucoup.  —  Que  je  suis  malheureux  ! 
Puisque  mes  prières  ni  mes  larmes  ne  sauraient 
vous  attendrir,laissez-moi  les  détacher  moi-même.» 

Alors  il  détacha  ses  ailes,  et  les  mit  en  soupirant 
aux  pieds  d'Alpaïs.  J'étais  étonné  de  voir  TAmour 
si  obéissant. 

Nous  le  prenons  tour-à-tour  sur  nos  genoux. 
Imprudent  !  j'osais  jouer  avec  le  plus  puissant  et 
le  pins  perfide  des  dieux.  Une  chaleur  nouvelle 
s'insinuait  dans  tous  mes  sens.  Les  yeux  d'Alpaïs 
me  disaient  qu'elle  éprouvait  la  douceur  du  même 
tourment.  Elle  se  pencha  sur  le  gazon  ;  je  m'assis 
auprès  d'elle;  je  soupirai;  elle  me  regarda  lan- 
guissamment ,  je  la  compris...  O  miracle  étonnant  ! 
au  premier  baiser,  les  ailes  de  l'Amour  commen- 
cèrent à  renaître.  Elles  croissaient  à  vue  d'oeil ,  à 
mesure  que  nous  avancions  vers  le  terme  du 
plaisir.  Après  le  moment  du  bonheur,  elles  avaient 
leur  grandeur  ordinaire. 

Alors  il  nous  regarda  tous  les  deux  avec  un 
sourire  malin.  «  Apprenez ,  dit-il ,  que  l'Amour  ne 
peut  exister  sans  ailes.  On  a  beau  me  les  couper  ; 
la  jouissance  me  les  rend;  et  vous  verrez  bientôt 
qu'elles  sont  aussi  bonnes  que  jamais.  » 


426  LE     TORRENT. 

Hélas  !  sa  prédiction  n  est  que  trop  accomplie. 
Mais  sa  vengeance  tomba  sur  moi  seul.  Alpaïs  est 
infidèle,  et  je  la  pleure  au  lieu  de  l'oublier.  En 
vain  je  veux  aimer  ailleurs  ;  je  sens  trop  qu'on 
ne  peut  aimer  qu'une  fois. 


LE     TORRENT, 

IDYLLE    P2RSANE. 


L'orage  a  grondé  sur  ces  montagnes.  Les  flots 
échappés  des  nuages  ont  tout-à-coup  enflé  le 
torrent:  il  descend  rapide  et  fangeux,  et  son  mu- 
gissement va  frapper  les  échos  des  cavernes  loin- 
taines. Viens ,  Zaphné  ;  il  est  doux  de  s'asseoir 
après  l'orage  sur  le  bord  du  torrent  qui  précipite 
avec  fracas  ses  flots  écumeux. 

Ce  lieu  sauvage  me  plaît;  j'y  suis  seul  avec  toi , 
près  de  toi.  Ton  corps  délicat  s'appuie  sur  mon 
bras  étendu,  et  ton  front  se  penche  sur  mon  sein. 
Belle  Zaphné,  répète  le  chant  d'amour  que  ta 
bouche  rend  si  mélodieux.  Ta  voix  est  douce 
comme  le  souffle  du  matin  glissant  sur  les  fleurs  ; 
mais  je  l'entendrai,  oui,  je  l'entendrai  malgré  le 
torrent  qui  précipite  avec  fracasses  flots  écumeux. 


i 


LE     TORRENT.  4^7 

Tes  accens  pénètrent  jusqu'au  cœur  ;  mais  le 
sourire  qui  les  remplace  est  plus  délicieux  encore. 
Oui,  le  sourire  appelle  et  promet  le  baiser...  Ange 
d'amour  et  de  plaisir,  la  rose  et  le  miel  sont  sur 
tes  lèvres.  Sois  discret ,  ô  torrent ,  qui  précipites 
avec  fracas  tes  flots  écumeux. 

Le  baiser  d'une  maîtresse  allume  tous  les  désirs. 
Quoi  !  ta  tendresse  hésite  l  elle  voudrait  retarder 
l'instant  du  bonheur  !  Regarde;  je  jette  une  fleur 
sur  les  ondes  rapides;  elle  fuit,  elle  a  disparu.  O 
ma  jeune  amie  !  tu  ressembles  à  cette  fleur  ;  et  le 
temps  est  plus  rapide  encore  que  ce  torrent  qui 
précipite  avec  fracas  ses  flots  écumeux.' 

Belle  Zaphné ,  un  second  sourire  m'enhardit  ; 
tes  refus  expirent  dans  un  nouveau  baiser  :  mais 
tes  regards  semblent  inquiets  ;  que  peux-tu  crain- 
dre ?  ce  lieu  solitaire  n'est  connu  que  des  tourte- 
relles amoureuses;  les  rameaux  entrelacés  for- 
ment une  voûte  sur  nos  têtes  ;  et  les  soupirs  de 
la  volupté  se  perdent  dans  le  fracas  du  torrent 
qui  précipite  ses  flots  écumeux. 


I 


CHANSONS    MADECASSES. 


AVERTISSEMENT. 

■  L'île  de  Madagascar  est  divisée  en  unein- 
nnité  de  petits  territoires  qui  appartiennent 
à  autant  de  princes.  Ces  princes  sont  toujours 
armes  les  uns  contre  les  autres,  et  le  but  de 
toutes  ces  guerres  est  de  faire  des  prisonniers 
pour  les  vendre  aux  Européens.  Ainsi,  sans 
nous, ce  peuple  serait  tranquille  et  heureux. 
Il  joint  l'adresse  à  l'intelligence.  Il  est  bon 
et  hospitalier.  Ceux  qui  habitent  les  côtes  se 
méfient  avec  raison  des  étrangers ,  et  prennent 
dans  leurs  traités  toutes  les  précautions  que 
dicte  la  prudence,  et  même  la  finesse.  Les 
Madécasses  sont  naturellement  gais.  Les  hom- 

*  Nous  avons  conservé  cette  traduction  de  quelques  chan- 
sons madécasses  ,  recueillies  par  Parny  dans  le  cours  de  ses 
voyages.  Elles  respirent  un  air  de  simplicité  et  de  liberté 
que  donne  la  nature  seule.  Le  traducteur  a  su  leur  conserver 
le  caractère  d'originalité  qui  les  distingue. 


43o  AVERTISSEMENT. 

mes  vivent  dans  l'oisiveté,  et  les  femmes  tra- 
vaillent. Ils  aiment  avec  passion  la  musique 
et  la  danse.  J  ai  recueilli  et  traduit  quelques 
chansons  qui  peuvent  donner  une  idée  de 
leurs  usages  et  de  leurs  mœurs. Ils  n'ont  point 
de  vers  ;  leur  poésie  n'est  qu'une  prose  soi- 
gnée: leur  musique  est  simple,  douce,  et 
toujours  mélancolique. 


CHANSONS     MADÉCASSES.  43i 


CHANSON     PREMIERE. 


Quel  est  le  roi  de  cette  terre?  —  Ampanani. 
—  Où  est-il?  —  Dans  la  case  royale.  — Conduis- 
moi  devant  lui.  —  Viens-tu  la  main  ouverte  ?  — 
Oui,  je  viens  en  ami. — Tu  peux  entrer. 

Salut  au  chef  Ampanani.  —  Homme  blanc,  je 
te  rends  ton  salut,  et  je  te  prépare  un  bon  ac- 
cueil :  Que  cherches-tu  ?  —  Je  viens  visiter  cette 
terre.  —  Tes  pas  et  tes  regards  sont  libres.  Mais 
l'ombre  descend  ,  l'heure  du  souper  approche. 
Esclaves ,  posez  une  natte  sur  la  terre,  et  couvrez- 
la  des  larges  feuilles  du  bananier.  Apportez  du 
riz ,  du  lait  et  des  fruits  mûris  sur  l'arbre.  Avance , 
Nélahé  ;  que  la  plus  belle  de  mes  filles  serve  cet 
étranger.  Et  vous  ,  ses  jeunes  sœurs,  égayez  le 
souper  par  vos  danses  et  vos  chansons. 

CHANSON    II. 


Belle  Nélahé ,  conduis  cet  étranger  dans  la  case 
voisine  ;  étends  une  natte  sur  la  terre ,  et  qu'un 


43»  CHANSONS 

lit  de  feuilles  s'élève  sur  cette  natte  ;  laisse  tomber 
ensuite  la  pagne  *  qui  entoure  tes  jeunes  attraits. 
Si  tu  vois  dans  ses  yeux  un  amoureux  désir  ;  si  sa 
main  cherche  la  tienne,  et  t'attire  doucement  vers 
lui  ;  s'il  te  dit  ;  Viens ,  belle  Nélahé ,  passons  la  nuit 
ensemble  ;  alors  assieds-toi  sur  ses  genoux.  Que 
sa  nuit  soit  heureuse ,  que  la  tienne  soit  charman- 
te; et  ne  reviens  qu'au  moment  où  le  jour  re- 
naissant te  permettra  de  lire  dans  ses  yeux  tout 
le  plaisir  qu'il  aura  goûté. 

CHANSON     III. 


QuFx  imprudent  ose  appeler  aux  combats  Ara- 
panani?  Il  prend  sa  zagaie  armée  d'un  os  pointu, 
et  traverse  à  grands  pas  la  plaine.  Son  fils  marche 
à  ses  côtés;  il  s'élève  comme  un  jeune  palmier 
sur  la  montagne.  Vents  orageux,  respectez  le 
jeune  palmier  de  la  montagne. 

Les  ennemis  sont  nombreux.  Ampanani  n'en 
cherche  qu'un  seul,  et  le  trouve.  Brave  ennemi, 
ta  gloire  est  brillante  :  le  premier  coup  de  ta  za- 
gaie a  versé  le  sang  d'Ampanani.  Mais  ce  sang  n'a 


*  Pièce  d'étoffe  faite  avec  les  feuilles  d'un  aibre. 


MADÉCASSES.  433 

jamais  coulé  sans  vengeance;  tu  tombes,  et  ta 
chute  est  pour  tes  soldats  le  signal  de  l'épouvante  ; 
ils  regagnent  en  fuyant  leurs  cabanes;  la  mort 
les  y  poursuit  encore  :  les  torches  enflammées  ont 
déjà  réduit  en  cendres  le  village  entier. 

Le  vainqueur  s'en  retourne  paisiblement,  et 
chasse  devant  lui  les  troupeaux  mugissans ,  les 
prisonniers  enchaînés,  et  les  femmes  éplorées. 
Enfans  innocens ,  vous  souriez  ,  et  vous  avez  un 
maître  ! 


CHANSON     IV. 


AMPAiyANI. 

Mow  fils  a  péri  dans  le  combat....  O  mes  amis  ! 
pleurez  le  fils  de  votre  chef;  portez  son  corps 
dans  l'enceinte  habitée  par  les  morts.  Un  mur  ^ 
élevé  la  protège  ;  et  sur  ce  mur  sont  rangées  des 
têtes  de  bœufs  aux  cornes  menaçantes.  Respectez 
la  demeure  des  morts  ;  leur  courroux  est  terri- 
ble, et  leur  vengeance  est  cruelk.  Pleurez  mon  fils. 

LES    HOMMES. 

Le  sang  des  ennemis  ne  rougira  plus  son  bras. 

LES   FEMMES. 

Ses  lèvres  ne  baiseront  plus  d'autres  lèvres. 

28 


434  CHANSONS 

LES    HOMMES. 

Les  fruits  ne  mûrissent  plus  pour  lui. 

LES    FEMMES. 

Ses  mains  ne  presseront  plus  un  sein  élastique 
et  brûlant. 

LES    HOMMES. 

Il  ne  chantera  plus  étendu  sous  un  arbre  à 
lepais  feuillage. 

LES    FEMMES. 

Il  ne  dira  plus  à  l'oreille  de  sa  maîtresse  :  Re- 
commençons ,  ma  bien-aimée  î 

AMPANANI. 

C'est  assez  pleurer  mon  fils  ;  que  la  gaîté  suc- 
cède à  la  tristesse  :  demain  peut-être  nous  irons 
où  il  est  allé. 


CHANSON     V. 


MÉFIEZ-VOUS  des  blancs,  habitans  du  rivage. 
Du  temps  de  nos  pères ,  des  blancs  descendirent 
dans  cette  île;  on  leur  dit  :  Voilà  des  terres  ;  que 
vos  femmes  les  cultivent.  Soyez  justes,  soyez  bons, 
et  devenez  nos  frères. 

Les  blancs  promirent ,  et  cependant  ils  faisaient 
des  retranchemens.  Un  fort  menaçant  s'éleva  ;  le 
tonnerre  fut  renfermé  dans  des  bouches  d'airain; 


MADÉCaSSES.  455 

leurs  prêtres  voulurent  nous  donner  un  Dieu  que 
nous  ne  connaissons  pas;  ils  parlèrent  enfin  d'o- 
béissance et  d'esclavage  :  plutôt  la  mort!  le  car- 
nage fut  long  et  terrible;  mais,  malgré  la  foudre 
qu'ils  vomissaient,  et  qui  écrasait  des  armées  en- 
tières ,  ils  furent  tous  exterminés.  Méfiez-vous  des 
blancs. 

Nous  avons  vu  de  nouveaux  tyrans ,  plus  forts 
et  plus  nombreux  ,  planter  leur  pavillon  sur  le 
rivage  :  le  ciel  a  combattu  pour  nous;  il  a  fait 
tomber  sur  eux  les  pluies  ,  les  tempêtes  et  les 
vents  empoisonnés.  Ils  ne  sont  plus ,  et  nous  vi- 
vons, et  nous  vivons  libres.  Méfiez-vous  des  blancs, 
habitan^du  rivage. 

CHANSON     VI. 


AMPANANI. 

Jeune  prisonnière,  quel  est  ton  nom? 

VAÏNA. 

Je  m'appelle  Vaïna. 

AMPAWANI. 

Vaïna,  tu  es  belle  comme  le  premier  rayon  du 
jour.  Mais  pourquoi  tes  longues  paupières  lais- 
sent-elles échapper  des  larmes  ? 

28* 


436  CHANSONS 

VAÏNA. 

O  roi  !  j'avais  un  amant. 

AMPANANI. 

Où  est-il  ? 

VAÏNA. 

Peut-être  a-t-il  péri  dans  le  combat ,  peut-être 
a-t-il  dû  son  salut  à  la  fuite. 

AMPANANI. 

Laisse  le  fuir  ou  mourir  ;  je  serai  ton  amant. 

VAÏNA. 

O  roi!  prends  pitié  des  pleurs  qui  mouillent 
tes  pieds  ! 

AMPANANI. 

Que  veux-tu  ?  ^ 

VAÏNA. 

Cet  infortuné  a  baisé  mes  yeux ,  il  a  baisé  ma 
bouche ,  il  a  dormi  sur  mon  sein  ;  il  est  dans  mon 
cœur,  rien  ne  peut  l'en  arracher... 

AMPA]?fA]>fI. 

Prends  ce  voile  et  couvre  tes  charmes.  Achève. 

VAÏNA. 

Permets  que  j'aille  le  chercher  parmi  les  morts, 
ou  parmi  les  fugitifs. 

AMPANANI. 

Va ,  belle  Yaïna;  périsse  le  barbare  qui  se  plaît 
à  ravir  des  baisers  mêlés  à  des  larmes  ! 


MADÉCASSES.  4^7 


CHANSON     VII. 


Zaivhar  et  Niang  ont  fait  le  monde.  O  Zanhar  ! 
nous  ne  t'adressons  pas  nos  prières  :  à  quoi  servi- 
rait de  prier  un  Dieu  bon  ?  C'est  Niang  qu'il  faut 
apaiser.  Niang,  esprit  malin  et  puissant,  ne  fais 
point  rouler  le  tonnerre  sur  nos  têtes  ;  ne  dis  plus 
à  la  mer  de  franchir  ses  bornes  ;  épargne  les  fruits 
naissans;  ne  dessèche  pas  le  riz  dans  sa  fleur; 
n'ouvre  plus  le  sein  de  nos  femmes  pendant  les 
jours  malheureux,  et  ne  force  point  une  mère  à 
noyer  ainsi  l'espoir  de  ses  vieux  ans.  O  Niang!  ne 
détruis  pas  tous  les  bienfaits  de  Zanhar.  Tu  règnes 
sur  les  méchans;  ils  sont  assez  nombreux  :  ne 
tourmente  plus  les  bons. 


k  «»«»»%%*%«««  ^-^^^ 


CHANSON     VIII. 


Il  est  doux  de  se  coucher  durant  la  chaleur 
sous  un  arbre  touffu,  et  d'attendre  que  le  vent 
du  soir  amène  la  fraîcheur. 

Femmes,  approchez.  Tandis  que  je  mejepose 


f^^1^  CHANSONS 

ici  sous  un  arbre  touffu,  occupez  mon  oreille  par 

vos  accens  prolongés ,  répétez  la  chanson  de  la 

jeune  fille,  lorsque  ses  doigts  tressent  la  natte ,  ou 

lorsqu'assise  auprès  du  riz,  elle  chasse  les  oiseaux 

avides. 

Le  chant  plaît  à  mon  ame;  la  danse  est  pour 
moi  presque  aussi  douce  qu'un  baiser.  Que  vos 
pas  soient  lents,  qu'ils  imitent  les  attitudes  du 
plaisir  et  l'abandon  de  la  volupté. 

Le  vent  du  soir  se  lève  ;  la  lune  commence  à 
briller  au  travers  des  arbres  de  la  montagne.  Allez , 
et  préparez  le  repas: 

CHANSON     IX. 


Une  mère  traînait  sur  le  rivage  sa  fille  unique , 
pour  la  vendre  aux  blancs. 

ccO  ma  mère!  ton  sein  m'a  portée  ;  je  suis  le  pre- 
mier fruit  de  tes  amours  :  qu'ai-je  fait  pour  mériter 
l'esclavage?  J'ai  soulagé  ta  vieillesse;  pour  toi  j'ai 
cultivé  la  terre  ;  pour  toi  j'ai  cueilli  des  fruits  ; 
pour  toi  j'ai  fait  la  guerre  aux  poissons  du  fleuve; 
je  t'ai  garantie  de  la  froidure;  je  t'ai  portée  du- 
rant la  chaleur  sous  des  ombrages  parfumés  ;  je 
veillaiîv  sur  ton  sommeil,  et  j'écartais  de  ton  visage 


MADÉCASSES.  439 

les  insectes  importuns.  O  ma  mère,  que  devien-' 
dras-tu  sans  moi  ?  L'argent  que  tu  vas  recevoir  ne 
te  donnera  pas  une  autre  fille  ;  tu  périras  dans  la 
misère,  et  ma  plus  grande  douleur  sera  de  ne 
pouvoir  te  secourir.  O  ma  mère  1  ne  vends  point 
ta  fille  unique.  « 

Prières  infructueuses!  elle  fiit  vendue,  chargée 
de  fers ,  conduite  sur  le  vaisseau ,  et  elle  quitta 
pour  jamais  la  chère  et  douce  patrie. 


CHANSON     X. 


Ou  es-tu ,  belle  Yaouna  ?  le  roi  s'éveille ,  sa  main 
amoureuse  s'étend  pour  caresser  tes  charmes  :  où 
es-tu,  coupable  Yaouna?  Dans  les  bras  d'un  nou- 
vel amant ,  tu  goûtes  des  plaisirs  tranquilles ,  des 
plaisirs  délicieux.  Ah!  presse-toi  de  les  goûter;  ce 
sont  les  derniers  de  ta  vie. 

La  colère  du  roi  est  terrible.  «  Gardes,  volez, 
trouvez  Yaouna  et  l'insolent  qui  reçoit  ses  ca- 
resses. » 

Ils  arrivent  nus  et  enchaînés  :  un  reste  de  volupté 
se  mêle  dans  leurs  yeux  à  la  frayeur. 

«  Vous  avez  tous  deux  mérité  la  mort,  vous  ];i 


A4o  CHANSO]\S 

recevrez  tons  deux.  Jewne  audacieux,  prends  cette 

zagaie ,  et  frappe  ta  maîtresse.  » 

Le  jeune  homme  frémit;  il  recula  trois  "pas, 
et  couvrit  ses  yeux  avec  ses  mains.  Cependant 
la  tendre  Yaouna  tournait  sur  lui  des  regards 
plus  doux  que  le  miel  du  printemps,  des  regards 
où  l'amour  brillait  au  travers  des  larmes.  Le  roi 
furieux  saisit  la  zagaie  redoutable ,  et  la  lance  avec 
vigueur.  Yaouna  frappée  chancelle;  ses  beaux 
yeux  se  ferment ,  et  le  dernier  soupir  entrouvre 
sa  bouche  mourante.  Son  malheureux  amant  jette 
un  cri  d'horreur.  J'ai  entendu  ce  cri;  il  a  retenti 
dans  mon  ame,  et  son  souvenir  me  fait  frissonner. 
Il  reçoit  en  même  temps  le  coup  funeste,  et 
tombe  sur  le  corps  de  son  amante. 

Infortunés!  dormez  ensemble ,  dormez  en  paix 
dans  le  silence  du  tombeau. 


CHANSON     XI 


Redoutable  Niang!  pourquoi  ouvres-tu  mon 
sein  dan^un  jour  malheureux? 

Qu'il  est  doux  le  sourire  d'une  mère  lorsqu'elle 
se  penche  sur  le  visage  de  son  premier-né!  Qu'il 
est  cruel  l'instant  où  cette  mère  jette    dans  le 


MADÉCASSES.  44i 

fleuve  son  premier-né,  pour  reprendre  la  vie 
qu'elle  vient  de  lui  donner!  Innocente  créature! 
le  jour  que  tu  vois  est  malheureux  ;  il  menace  d'une 
maligne  influence  tous  ceux  qui  le  suivront.  Si 
je  t'épargne,  la  laideur  flétrira  tes  joues;  une  lièvre 
ardente  brûlera  tes  veines,  tu  croîtras  au  milieu 
des  souffrances;  le  jus  de  l'orange  s'aigrira  sur  tes 
lèvres;  un  souffle  empoisonné  desséchera  le  riz 
que  tes  mains  auront  planté;  les  poissons  recon- 
naîtront et  fuiront  tes  filets  ;  le  baiser  de  ton 
amante  sera  froid  et  sans  douceur;  une  triste  im- 
puissance te  poursuivra  dans  ses  bras;  meurs, 
ô  mon  fils!  meurs  une  fois,  pour  éviter  mille 
morts.  Nécessité  cruelle  !  redoutable  Niang! 


CHANSON     XIL 


Nahandove  ,  ô  belle  Nahandove  !  l'oiseau  noc- 
turne a  commencé  ses  cris ,  la  pleine  lune  brille 
sur  ma  tête,  et  la  rosée  naissante  humecte  mes 
cheveux.  Voici  l'heure  :  qui  peut  t'arréter,  Nahan- 
dove, ô  belle  Nahandove?  Le  lit  de  feuilles  est 
préparé;  je  l'ai  parsemé  de  fleurs  et  d'herbes  odo- 
riférantes ,  il  est  digne  de  tes  charmes ,  Nahandove, 
ô  belle  Nahandove  ! 


44a  CHANSONS     MADÉCASSES. 

Elle  vient.  J'ai  reconnu  la  respiration  précipitée 
que  donne  une  marche  rapide  ;  j'entends  le  frois- 
sement de  la  pagne  qui  l'enveloppe  :  c'est  elle , 
c'est  Nahandove,  la  belle  Nahandove  ! 

Reprends  haleine,  ma  jeune  amie:  repose-toi 
sur  mes  genoux.  Que  ton  regard  est  enchanteur  ! 
que  le  mouvement  de  ton  sein  est  vif  et  délicieux 
sous  la  main  qui  le  presse!  Tu  souris,  Nahan- 
dove, ô  belle  Nahandove! 

Tes  baisers  pénètrent  jusqu'à  l'ame;  tes  ca- 
resses brûlent  tous  mes  sens  :  arrête ,  ou  je  vais 
mourir.  Meurt-on  de  volupté,  Nahandove,  ô  belle 
Nahandove  ? 

Le  plaisir  passe  comme  un  éclair;  ta  douce 
haleine  s'affaiblit,  tes  yeux  humides  se  referment, 
ta  tête  se  penche  mollement,  et  tes  transports 
s'éteignent  dans  la  langueur.  Jamais  tu  ne  fus  si 
belle ,  Nahandove ,  ô  belle  Nahandove  ! 

Que  le  sommeil  est  délicieux  dans  les  bras  d'une 
maîtresse!  moins  délicieux  pourtant  que  le  réveil. 
Tu  pars,  et  je  vais  languir  dans  les  regrets  et  les 
désirs;  je  languirai  jusqu'au  soir;  tu  reviendras 
ce  soir,  Nahandove,  ô  belle  Nahandove  ! 

FIN    DES    CHANSONS    MADJÉCASSES. 


LETTRES 


LETTRE     PREMIERE. 


A    MON    FRÈRE. 

Rio- Janeiro ,  septembre  1773. 

Tu  seras  sans  doute  étonné  de  recevoir  une 
lettre  de  moi  datée  de  Rio-Janéiro.  Depuis  notre 
départ  de  Lorient  les  vents  nous  ont  été  absolu- 
ment contraires;  ils  nous  ont  poussés  d'abord  sur 
la  côte  d'Afrique ,  que  nous  devions  éviter.  Le 
3  juillet,  nous  nous  croyions  encore  à  soixante- 
quinze  lieues  de  cette  côte.  La  nuit,  par  un  bon- 
heur des  plus  marqués,  fut  très  belle  ;  aucun 
nuage  ne  nous  dérobait  la  clarté  de  la  lune ,  et 
nous  en  avions  grand  besoin.  A  deux  heures  et 
demie  du  matin,  un  soldat  qui  fumait  sur  le  pont 
découvre  la  terre  à  une  petite  demi-lieue  devant 
nous.  Il  ventait  beaucoup ,  et  le  navire,  contre  son 
ordinaire ,  s'avisait  de  faire  deux  lieues  par  heure. 
Cette  terre  est  la  côte  de  Maniguette,  située  sous 
le  cinquième  degré  de  latitude  septentrionale  ; 
c'est  un  pays  plat,  et  qui  ne  peut   être  aperçu 


I 


A44  LETTRES, 

qu  a  une  très  petite  distance  :  on  distinguait  sans 
peine  des  cabanes ,  des  hameaux  et  des  rivières. 
Tu  penses  bien  que  le  premier  soin  fut  de  virer  de 
bord;  un  moment  après  on  jeta  la  sonde,  et  l'on 
ne  trouva  que  sept  brasses  de  fond.  Reconnais- 
sance éternelle  à  la  pipe  du  soldat  !  Si  le  vaisseau 
avait  encore  parcouru  quatre  fois  sa  longueur, 
c'en  était  fait  de  nous,  et  j'aurais  servi  de  déjeû- 
ner à  quelque  requin  affamé.  Di  melioral 

Nous  avons  ensuite  traversé  avec  une  rapidité 
singulière  le  canal  de  neuf  cents  lieues  qui  sé- 
pare les  côtes  d'Afrique  de  celles  du  Brésil,  et 
nous  sommes  venus  à  pleines  voiles  mouiller  sur 
le  banc  des  Abrolhos,  Nous  avions  tout  auprès  de 
nous  des  rochers  fameux  par  plus  d'un  naufrage , 
sur  lesquels  les  courans  nous  entraînaient.  Cette 
position  était  critique,  et  nous  commencions  à 
perdre  l'espérance ,  lorsque  des  pécheurs  portu- 
gais ,  qui  se  trouvaient  par  hasard  dans  ces  para- 
ges, nous  indiquèrent  la  véritable  route. 

Nous  manquions  d'eau,  et  une  grande  partie  de 
l'équipage  était  attaquée  du  scorbut  :  il  fut  décidé 
que  nous  relâcherions  à  Rio-Janéiro.  Nous  décou- 
vrîmes le  soir  même  la  petite  île  du  Repos,  qui 
n'est  qu'à  quatre  lieues  de  la  terre-ferme.  L'île  du 
Repos  !  que  ce  nom  flatte  agréablement  l'oreille 
et  le  cœur  !  bonheur ,  aimable  tranquillité ,  s'il 


LETTRES.  445 

était  vrai  que  vous  fussiez  renfermés  dans  ce  point 
de  notre  globe ,  il  serait  le  terme  de  ma  course  ; 
j'irais  y  ensevelir  pour  jamais  mon  existence  ;  in- 
connu à  l'univers ,  que  j'aurais  oublié ,  j'y  coule- 
rais des  jours  aussi  sereins  que  le  ciel  qui  les  ver- 
rait naître;  je  vivrais  sans  désirs,  et  je  mourrais 
sans  regrets. 

C'est  ainsi  que  je  m'abandonnais  aux  charmes 
de  la  rêverie ,  et  mon  ame  se  plaisait  dans  ces 
idées  mélancoliques ,  lorsque ,  reprenant  tout-à- 
coup  leur  cours  naturel,  mes  pensées  se  tournè- 
rent vers  Paris.  Adieu  tous  mes  projets  de  re- 
traite ;  l'ile  du  Repos  ne  me  parut  plus  que  l'île 
de  l'Ennui;  mon  cœur  m'avertit  que  le  bonheur 
n'est  pas  dans  la  solitude;  et  l'Espérance  vint  me 
dire  à  l'oreille  ;  Tu  les  reverras  ces  Épicuriens 
aimables  qui  portent  en  écharpe  le  ruban  gris- 
de-lin ,  et  la  grappe  de  raisin  couronnée  de 
myrte;  tu  la  reverras  cette  maison,  non  pas  de 
plaisance,  mais  de  plaisir,  où  l'œil  des  profanes 
ne  pénètre  jamais  ;  tu  la  reverras 

Cette  caserne ,  heureux  séjour  .    . 

Oii  l'Amitié ,  par  prévoyance , 
Ne  reçoit  le  fripon  d'Amour 
Que  sous  serment  d'obéissance  ; 
Oii  la  paisible  Egalité, 


/,/,5  LETTRES. 

Passant  son  niveau  favorable 
Sur  les  droits  de  la  vanité , 
Ne  permet  de  rivalité 
Que  dans  les  combats  de  la  table  ; 
Où  Ton  ne  connaît  d'ennemis 
Que  la  raison  toujours  cruelle  ; 
Où  Jeux  et  Ris  font  sentinelle 
,  Pour  mettre  en  fuite  les  ennuis  ; 
Où  Ton  porte ,  au  lieu  de  cocarde , 
Un  feston  de  myrte  naissant, 
Un  thyrse  au  lieu  de  hallebarde , 
Un  verre  au  lieu  de  fourniment  ; 
Où  l'on  ne  fait  jamais  la  guerre 
Que  par  d'agréables  bons  mots 
Lancés  et  rendus  à  propos  ; 
Où  le  vaincu ,  dans  sa  colère , 
Du  nectar  fait  couler  les  flots, 
Et  vide  insolemment  son  verre 
A  la  barbe  de  ses  rivaux. 
Cette  ordonnance  salutaire 
Est  écrite  en  lettres  de  fleurs 
Sur  la  porte  du  sanctuaire , 
Et  mieux  encor  d^ns  tous  les  cœurs  : 

«  De  par  nous ,  l'Amitié  fidèle , 
Et  plus  bas,  Bacchus  et  l'Amour; 
Ordonnons  qu'ici  chaque  jour 


LETTRES.  447 

Amène  une  fête  nouvelle  ; 
Que  l'on  y  pense  rarement, 
De  peur  de  la  mélancolie  ; 
Qu'on  y  préfère  sagement 
A  la  sagesse  la  folie , 
A  la  raison  le  sentiment; 
Et  qu'on  y  donne  à  la  paresse , 
A  l'art  peu  connu  de  jouir, 
Tous  les  momens  de  la  jeunesse  : 
Car  tel  est  notre  bon  plaisir.  » 

Le  lendemain  le  vent  augmenta;  le  ciel  était 
sombre;  tout  annonçait  un  gros  temps.  Pendant 
la  nuit  le  tonnerre  se  fit  entendre  de  trois  côtés 
différens ,  et  les  lames  couvraient  quelquefois  le 
vaisseau  dans  toute  sa  longueur.  Réveillé  par  le 
bruit  de  la  tempête ,  je  monte  sur  le  pont.  Nous 
n'avions  pas  une  seule  voile,  et  cependant  le  na- 
vire faisait  trois  lieues  par  heure.  Peins-toi  réunis 
le  sifflement  du  vent  et  de  la  pluie ,  les  éclats  du 
tonnerre,  le  mugissement  des  flots  qui  venaient 
se  briser  avec  impétuosité  contre  le  vaisseau  ,  et 
un  bourdonnement  sourd  et  continuel  dans  les 
cordages  ;  ajoute  à  tout  cela  l'obscurité  la  plus 
profonde,  et  un  brouillard  presque  solide  que 
l'ouragan  chassait  avec  violence  ;  et  tu  auras  une 
légère  idée  de  ce  que  j'observais  alors  tout  à  mon 


448  LETTRES, 

aise.  Je' t'avoue  que  dans  ce  moment  je  me  suis 
dit  tout  bas  ;  Illi  robur  et  œs  triplex.., \ ers  les  trois 
heures  la  tempête  fut  dans  toute  sa  force;  de 
longs  éclairs  tombaient  sur  le  gaillard,  et  y  lais- 
saient une  odeur  insupportable  ;  la  mer  paraissait 
de  feu;  un  silence  effrayant  régnait  sur  le  pont; 
on  n'entendait  que  la  voix  de  l'officier  de  quart 
qui  criait  par  intervalles,  Stribord,  bâbord.  Ce 
grain  dura  une  demi-heure ,  et  il  fut  tout-à-coup 
terminé  par  un  grand  calme. 

Nous  gagnâmes  enfin  la  rade  de  Rio-Janéiro,  et 
nous  envoyâmes  demander  au  vice-roi  la  permis- 
sion d'y  entrer  :  cette  précaution  est  nécessaire  à 
tous  les  vaisseaux  étrangers  qui  veulent  y  relâ- 
cher. Ces  gens-ci  se  ressouviennent  de  Duguay- 
Trouin. 

L'entrée  de  cette  rade  offre  le  spectacle  le  plus 
imposant  et  le  plus  agréable  ;  des  forts ,  des  re- 
tranchemens ,  des  batteries  ,  des  montagnes  et  *J 
des  collines  couvertes  de  bananiers  et  d'oran- 
gers, et  de  jolies  maisons  de  campagne  disper- 
sées sur  ces  collines. 

Nous  eûmes  dans  la  matinée  une  audience  pu- 
blique du  vice-roi.  Le  palais  est  vaste  ;  mais  l'exté- 
rieur et  ce  que  j'ai  vu  de  l'intérieur  ne  répondent 
pas  à  la  richesse  de  la  colonie.  On  nous  reçut  d'a^ 
bord  avec  cérémonie  dans  une   grande  avant- 


LETTRES.  449 

salle  ;  puis  un  rideau  se  leva ,  et  nous  laissa  voir 
le  vice-roi  environné  de  toute  sa  cour.  Il  nous 
reçut  poliment,  accorda  au  capitaine  la  relâche, 
et  aux  passagers  la  permission  de  se  promener 
dans  la  ville.  Après  l'audience  nous  fîmes  des  vi- 
sites militaires,  et  nous  revînmes  dîner  à  bord. 
Il  nous  est  défendu  de  manger  à  terre,  et  encore 
plus  d'y  coucher. 

La  ville  est  grande ,  les  maisons  sont  basses 
et  mal  bâties,  les  rues  bien  alignées,  mais  fort 
étroites. 

Après-midi  nous  descendîmes  à  terre;  trois  offi- 
ciers vinrent  nous  recevoir  sur  le  rivage  ;  c'est  Tu- 
sage  ici,  les  étrangers  sont  toujours  accompagnés. 
Nous  allâmes  à  une  foire  qui  se  tient  à  une  demi- 
lieue  de  la  ville.  Chemin  faisant,  j'eus  le  plaisir 
de  voir  plusieurs  Portugaises  qui  soulevaient  leurs 
jalousies  pour  nous  examiner.  Il  y  en  avait  très 
peu  de  jolies  ;  mais  une  navigation  de  trois  mois , 
et  la  difficulté  de  les  voir,  les  rendaient  charman- 
tes à  mes  yeux. 

On  ne  trouvait  à  cette  foire  que  des  pierreries 
mal  taillées,  mal  montées,  et  d'un  prix  excessif. 
Pendant  que  nous  portions  de  tous  côtés  nos  re- 
gards, un  esclave  vint  prier  nos  conducteurs  de 
nous  faire  entrer  dans  un  jardin  voisin.  Nous  y 
trouvâmes  quatre  tentes  bien  dressées.^  La  pre- 

2iJ 


A5o  lettres. 

inière  renfermait  une  chapelle  dont  tous  les  meu- 
bles étaient  d'or  et  d'argent  massifs ,  et  travaillés 
avec  un  goût  ei^quis.  La  seconde  contenait  quatre 
lits  :  les  rideaux  étaient  d'une  étoffe  précieuse  de 
Chine  peinte  dans  le  pays,  les  couvertures  de 
damas  enrichi  de  franges  et  de  glands  d'or ,  et  les 
draps  d'une  mousseline  brodée  garnie  de  den- 
telle. La  troisième  servait  de  cuisine,  et  tout  y 
était  d'argent.  Quand  j'entrai  dans  la  quatrième , 
je  me  crus  transporté  dans  un  de  ces  palais  de 
fée  bâtis  par  les  romanciers.  Dans  les  quatre  an- 
gles étaient  quatre  buffets  chargés  de  vaisselle 
d'or ,  et  de  grands  vases  de  cristal  qui  contenaient 
les  vins  les  plus  rares;  la  table  était  couverte  d'un 
magnifique  surtout,  et  des  fruits  d'Europe  et 
d'Amérique.  La  gaîté  qui  régnait  parmi  nous  ajou- 
tait encore  à  l'illusion.  Tout  ce  que  je  mangeai  me 
parut  délicieux  et  apprêté  par  la  main  des  génies  ; 
je  croyais  avaler  le  nectar;  et  pour  achever  l'en- 
chantement il  ne  manquait  plus  qu'une  Hébé. 
Nous  sortîmes  de  ce  lieu  de  délices  en  remer- 
ciant le  dieu  qui  les  faisait  naître.  Ce  dieu  est  un 
seigneur  âgé  d'environ  cinquante  ans.  Il  est  puis- 
samment riche,  mais  il  doit  plus  qu'il  ne  possède. 
Sa  seule  passion  est  de  manger  son  bien  et  celui 
des  autres  dans  les  plaisirs  et  la  bonne  chère.  Il 
fait  transporter  ses  tentes  partout  où  il  croit  pou- 


LETTRES.  45i 

voir  s'amuser ,  et  il  décampe  aussitôt  qu'il  s'en- 
nuie. Cet  homme-là  est  un  charmant  Épicurien  ; 
il  est  digne  de  porter  le  ruban  gris-de-lin. 

Même  fête  le  lendemain ,  mais  beaucoup  plus 
brillante,  parce  qu'il  avait  eu  le  temps  de  la  pré- 
parer; cependant  pas  un  seul  minois  féminin. 

Nous  fîmes  aussi  plusieurs  visites  qui  rempli- 
rent agréablement  la  soirée.  Les  femmes  nous 
reçoivent  on  ne  peut  mieux,  et  comme  des  ani- 
maux curieux  qu'on  voit  avec  plaisir.  Elles  sont 
toutes  très  brunes;  elles  ont  de  beaux  cheveux 
relevés  négligemment ,  un  habillement  qui  plaît 
par  sa  simplicité ,  de  grands  yeux  noirs  et  volup- 
tueux ;  et  leur  caractère,  naturellement  enclin  à 
-    l'amour,  se  peint  dans  leur  regard. 

Nous  eûmes  hier  un  joli  concert  suivi  d'un  bal  : 
on  ne  connaît  ici  que  le  menuet.  J'eus  le  plaisir 
d'en  danser  plusieurs  avec  une  Portugaise  char- 
mante, de  seize  ans  et  demi  :  elle  a  une  taille  de 
nymphe,  une  physionomie  piquante,  et  la  grâce 
plus  belle  encor  que  la  beauté  :  on  la  nomme  Dona 
Theresa. 

^  Je  ne  te  dirai  rien  des  églises ,  les  Portugais  sont 
partout  les  mêmes  ;  elles  sont  d'une  richesse 
étonnante;  il  n'y  manque  que  des  sièges. 

J'aurais  été  charmé  de  connaître  l'opéra  de  Rio- 


45a  LETTRES. 

Janeiro;  mais  le  vice-roi  n'a  jamais  voulu  nous 
permettre  d'y  aller. 

Ce  pays-ci  est  un  paradis  terrestre;  la  terre  y 
produit  abondamment  les  fruits  de  tous  les  cli- 
mats; l'air  y  est  sain;  les  mines  d'or  et  de  pier- 
reries y  sont  très  nombreuses  :  mais  à  tous  ces 
avantages  il  en  manque  un ,  qui  seul  peut  donner 
du  prix  aux  autres ,  c'est  la  liberté  :  tout  est  ici 
dans  l'esclavage  ;  on  y  peut  entrer ,  mais  on  n'en 
sort  guère.  En  général  les  colons  sont  mécontens 
et  fatigués  de  leur  sort. 

Nous  quittons  demain  cette  rade  ^  et  nous  fai- 
sons voile  pour  l'île  de  Bourbon  ;  nous  relâche- 
rons peut-être  au  cap  de  Bonne-Espérance. 

Adieu ,  mon  frère  et  mon  ami  :  aime-moi  tou- 
jours, et  ne  voyage  jamais  par  mer. 


LETTRE     IL 

     BERTIN. 
Du  Cap  de  Bonne-Espérance,  octobre  1777. 

C'est  ici  que  l'on  voit  deux  choses  bien  cruelles , 
Des  maris  ennuyeux  et  des  femmes  fidèles , 
Car  l'Amour ,  tu  le  sais ,  n'est  pas  luthérien. 


LETTRES.         ^  453 

C'est  ici  qu'alentour  d'une  vaste  théière , 
Près  d'un  large  fromage  et  d'un  grand  pot  à  bière, 
L'on  digère,  l'on  fume,  et  Ton  ne  pense  à  rien.* 
C'est  ici  que  l'on  a  santë  toujours  fleurie , 
Yisage  de  chanoine,  et  panse  rebondie. 
C'est  dans  ces  lieux  enfin  qu'on  nous  fait  aujourd'hui 
Avaler  à  longs  traits  le  Constance  et  l'ennui. 

On  a  bien  raison  de  dire ,  chaque  pays ,  cha- 
que mode.  En  France ,  les  filles  ne  s'observent 
c|ue  dans  l'extérieur;  l'amant  est  toujours  celui 
que  l'on  reçoit  avec  le  plus  de  froideur;  c'est  ccr 
lui  auquel  on  veut  faire  le  moins  d'attention;  et 
de  l'air  le  plus  décent  et  le  plus  réservé  on  lui 
donne  un  rendez-vous  pour  la  nuit  :  ici  tout  au 
rebours ,  vous  êtes  accueilli  avec  un  air  d'intelh- 
gence  et  d'amitié  qui  parmi  nous  signifierait  beau- 
coup; vos  yeux  peuvent  s'expliquer  en  toute  assu- 
rance ,  on  leur  répond  sur  le  même  ton  ;  on  vous 
passe  le  baiser  sur  la  main  ,  sur  la  joue ,  même 
celui  qui  semble  le  plus  expressif;  enfin  on  vous 
accorde  tout,  excepté  la  seule  chose  qui  s'accorde 
parmi  nous. 

Que  faire  donc?  je  ne  fume  jamais;  la  fidélité 
matrimoniale  est  bien  ennuyeuse;  dans  une  intri- 
gue où  le  cœur  n'est  que  chatouillé  on  ne  vise 
qu'au  dénoûment  :  la  promenade  est  mon  unique 


454  LETTRES, 

plaisir  ;  triste  plaisir  à  vingt  ans  !  Je  la  trouve  dans 
un  jardin  magnifique,  qui  n'est  fréquenté  que 
par  les  oiseaux ,  les  Dryades  et  les  Faunes  :  les  di- 
vinités de  ces  lieux  s'étonnent  de  me  voir  sans 
pipe  et  un  livre  à  la  main.  C'est  là  que  je  jouis 
encore  par  le  souvenir  de  ces  momens  passés  avec 
toi ,  des  douceurs  de  notre  amitié ,  de  nos  folies , 
et  des  charmes  de  la  Caserne;  c'est  là  que  je  t'é- 
cris ,  tandis  que  tu  m'oublies  peut-être  dans  Paris; 

Tandis  qu'entouré  de  plaisirs, 
Toujours  aimé ,  toujours  aimable  , 
Tu  sais  partager  tes  loisirs 
Entre  les  Muses  et  la  table. 
Adieu  ;  conserve  tous  ces  goûts  ; 
Vole  toujours  de  belle  en  belle , 
Au  parnasse  fais  des  jaloux, 
A  l'amitié  reste  fidèle. 
Puisses-tu  dans  soixante  hivers    , 
Cueillir  les  fleurs  de  la  jeunesse , 
Caresser  encor  ta  maîtresse , 
Et  la  chanter  en  jolis  vers  ! 


LETTRES.  •  455 


LETTRE     III. 


iVU    MEME 

De  l'île  Bourbon  ,  janvier  1773. 

Tu  veux  donc ,  mon  ami ,  que  je  te  fasse  con- 
naître ta  patrie  ?  tu  veux  que  je  te  parle  de  ce 
pays  ignoré ,  que  tu  chéris  encore  parce  que  tu 
n'y  es  plus  ?  je  vais  tâcher  de  te  satisfaire  en  peu 
de  mots. 

L'air  est  ici  très  sain  ;  la  plupart  des  maladies  y 
sont  totalement  inconnues  ;  la  vie  est  douce ,  uni- 
forme ,  et  par  conséquent  fort  ennuyeuse;  la 
nourriture  est  peu  variée;  nous  n'avons  qu'un 
petit  nombre  de  fruits,  mais  ils  sont  excellens. 

Ici  ma  main  dérobe  à  l'oranger  fleuri 

Ces  pommes  dont  l'éclat  séduisit  Atalante  ; 

Ici  l'ananas  plus  chéri 
Élève  avec  orgueil  sa  couronne  brillante  ; 
De  tous  les  fruits  ensemble  il  réunit  l'odeur. 

Sur  ce  coteau  l'atte  pierreuse 
Livre  à  mon  appétit  une  crème  flatteuse  ; 


A56  LETTRES. 

La  grenade  plus  loin  s'entrouvre  avec  lenteur  ; 
La  banane  jaunit  sous  sa  feuille  élargie  ; 
La  mangue  me  prépare  une  chair  adoucie  ; 
Un  miel  solide  et  dur  pend  au  haut  du  dattier  ; 
La  pêche  croît  aussi  sur  ce  lointain  rivage  ; 
Et  plus  propice  encor ,  l'utile  cocotier 
Me  prodigue  à  la  fois"  le  mets  et  le  breuvage. 

Voilà  tous  les  présens  que  nous  fait  Pomone: 
pour  l'amante  de  Zéphire ,  elle  ne  visite  qu'à  re- 
gret ces  cUmats  brûlans. 

Je  ne  sais  pourquoi  les  poètes  ne  manquent  ja- 
mais d'introduire  un  printemps  éternel  dans  les 
pays  qu'ils  veulent  rendre  agréables  :  rien  de  plus 
maladroit  ;  la  variété  est  la  source  de  tous  nos 
plaisirs ,  et  le  plaisir  cesse  de  l'être  quand  il  de- 
vient habitude.  Vous  ne  voyez  jamais  ici  la  nature 
rajeunie  ;  elle  est  toujours  la  même;  un  verd  triste 
et  sombre  vous  donne  toujours  la  même  sensa- 
tion. Ces  orangers,  couverts  en  même  temps  de 
fruits  et  de  fleurs ,  n'ont  pour  moi  rien  d'intéres- 
sant, parce  que  jamais  leurs  branches  dépouillées 
ne  furent  blanchies  par  les  frimas.  J'aime  à  voir 
la  feuille  naissante  briser  son  enveloppe  légère; 
j'aime  à  la  voir  croître ,  se  développer ,  jaunir  et 
tomber.  Le  printemps  plairait  beaucoup  moins, 
s'il  ne  venait  après  l'hiver. 


LETTRES.  557 

O  mon  ami!  lorsque  mon  exil  sera  fini,  avec 
quel  plaisir  je  reverrai  Feuillancour  au  mois  de 
mai  !  avec  quelle  avidité  je  jouirai  de  la  nature  î 
avec  quelles  délices  je  respirerai  les  parfums  de 
la  campagne  !  avec  quelle  volupté  je  foulerai  le 
gazon  fleuri  !  les  plaisirs  perdus  sont  toujours  les 
mieux  sentis.  Combien  de  fois  n'ai-je  pas  regretté 
le  chant  du  rossignol  et  de  la  fauvette  1  Nous  n'a- 
vons ici  que  des  oiseaux  braillards,  dont  le  cri 
importun  attriste  à  la  fois  l'oreille  et  le  cœur.  En 
comparant  ta  situation  à  la  mienne,  apprends, 
mon  ami ,  à  jouir  de  ce  que  tu  possèdes. 

Nous  avons,  il  est  vrai,  un  ciel  toujours  pur  et 
serein,  mais  nous  payons  trop  cher  cet  avantage. 
L'esprit  et  le  corps  sont  anéantis  par  la  chaleur  ; 
tous  leurs  ressorts  se  relâchent;  l'ame  est  dans  un 
assoupissement  continuel  ;  l'énergie  et  la  vigueur 
intérieures  se  dissipent  par  les  pores.  Il  faut  atten- 
dre le  soir  pour  respirer;  mais  vous  cherchez  en 
vain  des  promenades. 

D'un  coté  mes  yeux  affligés 
N'ont  pour  se  reposer  qu'un  vaste  amphithéâtre 
De  rochers  escarpés  que  le  temps  a  rongés  ; 
De  rares  arbrisseaux,  par  les  vents  outragés, 
Y  croissent  tristement  sur  la  pierre  rougeâtre  ; 

Et  des  lataniers  aloiigés 


458  LETTRES. 

Y  montrent  loin  à  loin  leur  feuillage  grisâtre. 
Trouvant  leur  sûreté  dans  leur  peu  de  valeur , 
Là  d'étiques  perdreaux  de  leurs  ailes  bruyantes 
Rasent  impunément  les  herbes  jaunissantes , 
Et  s'exposent  sans  crainte  au  canon  du  chasseur. 
Du  sommet  des  remparts  dans  les  airs  élancée, 
La  cascade  à  grand  bruit  pcécipite  ses  flots , 
Et,  roulant  chez  Thétis  son  onde  courroucée, 
Du  Nègre  infortuné  renverse  les  travaux. 
Ici ,  sur  les  confins  des  états  de  Neptune , 
Où  jour  et  nuit  son  épouse  importune 
Afïlige  les  échos  de  longs  mugissemens , 

Du  milieu  des  sables  brûlans 

Sortent  quelques  toits  de  feuillage. 

Rarement  le  Zéphir  volage 

Y  rafraîchit  l'air  enflammé  ; 
Sous  les  feux  du  soleil  le  corps  inanimé 

Reste  sans  force  et  sans  courage. 

Quelquefois  l'Aquilon  bruyant , 

Sur  ses  ailes  portant  l'orage , 

S'élance  du  sombre  orient  ; 

Dans  ses  antres  l'onde  profonde 

S'émeut ,  s'enfle ,  mugit ,  et  gronde  ; 

Au  loin  sur  la  voûte  des  mers 

On  voit  des  montagnes  liquides 
S'élever ,  s'approcher ,  s'élancer  dans  les  airs  , 
Retomber  et  courir  sur  les  sables  humides  ; 


LETTRES.  459 

Les  flammes  du  volcan  brillent  dans  le  lointain  : 

L'Océan  franchit  ses  entraves , 
Inonde  nos  jardins,  et  porte  dans  nos  caves 
Des  poissons  étonnés  de  nager  dans  le  vin. 

Le  bonheur  il  est  vrai,  ne  dépend  pas  des  lieux 
qu'on  habite;  la  société,  pour  peu  qu'elle  soit 
douce  et  amusante,  dédommage  bien  des  incom- 
modités du  climat.  Je  vais  essayer  de  te  faire  con- 
naître celle  qu'on  trouve  ici. 

Le  caractère  du  Créole  est  généralement  bon  ; 
c'est  dommage  qu'il  ne  soit  pas  à  même   de  le 
polir  par  l'éducation.  Il  est   franc,   généreux, 
brave  et  téméraire.  Il  ne  sait  pas  couvrir  ses  vé- 
ritables sentimens  du  masque  de  la  bienséance; 
si  vous  déplaisez,  vous  n'aurez  pas  de  peine  à 
vous  en  apercevoir  ;  il  ouvre  aisément  sa  bourse 
à  ceux  qu'il  croit  ses  amis;  n'étant  jamais  instruit 
des  détours  de  la  chicane,  ni  de  ce  qu'on  nomme 
les  affaires ,  il  se  laisse  souvent  tromper.  Le  pré- 
jugé du  point  d'honneur  est  respecté  chez  lui 
plus   que  partout  ailleurs.   Il   est   ombrageux  , 
inquiet  et  susceptible  à  l'excès  ;  il    se  prévient 
facilement,  et  ne  pardonne  guère.  Il  a  une  adresse 
peu  commune  pour  tous  les  arts  mécaniques  ou 
d'agrément;  il  ne  lui  manque  que  de  s'éloigner 
de  sa  patrie ,  et  d'apprendre.  Son  génie  indolent 


4fio  LETTRES 

et  léger  n'est  pas  propre  aux  sciences  ni  aux  étu- 
des sérieuses;  il  n'est  pas  capable  d'application; 
et  ce  qu'il  sait ,  il  le  sait  superficiellement  et  par 
routine. 

On  ne  se  doute  pas  dans  notre  île  de  ce  que 
c'est  que  l'éducation.  L'enfance  est  l'âge  qui  de- 
mande de  la  part  des  parens  le  plus  de  prudence 
et  le  plus  de  soin  :  ici  l'on  abandonne  les  enfans 
aux  mains  des  esclaves  ;  ils  prennent  insensible- 
ment les  goûts  et  les  mœurs  de  ceux  avec  qui  ils 
vivent  :  aussi  à  la  couleur  près,  très  souvent  le 
maître  ressemble  parfaitement  à  l'esclave.  A  sept 
ans  quelque  soldat  ivrogne  leur  apprend  à  lire , 
à  écrire,  et  leur  enseigne  les  quatre  premières 
régies  d'arithmétique  ;  alors  l'éducation  est  com- 
plète. 

Le  Créole  est  bon  ami,  amant  inquiet,  et  mari 
jaloux  ;  (  ce  qu'il  y  a  d'impayable, c'est  que  les  fem- 
mes partagent  ce  dernier  ridicule  avec  leurs 
époux  ,  et  que  la  foi  conjugale  n'en  est  pas  mieux 
gardée  de  part  et  d'autre  ).  Il  est  vain  et  entêté  ; 
il  méprise  ce  qu'il  ne  connaît  pas ,  et  il  connaît 
peu  de  chose  ;  il  est  plein  de  lui-même ,  et  vide 
de  tout  le  reste.  Ici,  dès  qu'un  homme  peut  avoir 
six  pieds  de  maïs,  deux  cafiers,  et  un  Négrillon, 
il  se  croit  sorti  de  la  côte  de  S.  Louis:  tel  qui 
galope  à  cru  dans  la  plaine ,  une  pipe  à  la  bouche , 


i 


LETTRES.  461 

en  grand  caleçon ,  et  les  pieds  nus ,  s'imagine  que 
le  soleil  ne  se  lève  que  pour  lui.  Ce  fonds  d'or- 
gueil et  de  suffisance  vient  de  l'ignorance  et  de 
la  mauvaise  éducation. 

D'ailleurs ,  accoutumé  comme  on  l'est  ici  depuis 
l'enfance  à  parler  en  maître  à  des  esclaves,  on 
n'apprend  guère  ,  ou  l'on  oublie  aisément  ce 
qu'exigent  un  égal  et  un  supérieur.  Il  est  diffi- 
cile de  ne  pas  rapporter  de  l'intérieur  de  son 
domestique  un  ton  décisif;  et  cet  esprit  impérieux 
que  révolte  la  plus  légère  contradiction.  C'est 
aussi  ce  qui  entretient  cette  paresse  naturelle  au 
Créole,  qui  prend  sa  source  dans  la  chaleur  du 
climat. 

Le  sexe  dans  ce  pays  n'a  pas  à  se  plaindre  de 
la  nature  :  nous  avons  peu  de  belles  femmes  , 
mais  presque  toutes  sont  jolies  ;  et  l'extrême  pro- 
preté, si  rare  en  France,  embellit  jusqu'aux  lai- 
des. Elles  ont  en  général  une  taille  avantageuse 
et  de  beaux  yeux.  La  chaleur  excessive  empêche 
les  lis  et  les  roses  d'éclore  sur  leur  visage  ;  cette 
chaleur  flétrit  encore  avant  le  temps  d'autres 
attraits  plus  précieux ,  ici  une  femme  de  vingt- 
cinq  ans  en  a  déjà  quarante.  Il  existe  un  proverbe 
exclusif  en  faveur  des  petits  pieds  ;  pour  l'honneur 
de  nos  dames,  je  m'inscris  en  faux  contre  ce  pro- 
verbe. Il  leur  faut  de  la  parure,  et  j'ose  dire  que 


A6a  LETTRES, 

le  goût  ne  préside  pas  toujours  à  leur  toilette: 
la  nature ,  quelque  négligée  qu'elle  puisse  être , 
est  plus  agréable  qu'un  art  mal-adroit.  Ce  prin- 
cipe devrait  aussi  les  guider  dans  les  manières 
étrangères  qu'elles  copient,  et  dans  toutes  ces 
grâces  prétendues  où  l'on  s'efforce  de  n'être  plus 
soi-même. 

Les  jalousies  secrètes  et  les  tracasseries  éter- 
nelles régnent  ici  plus  que  dans  aucun  village  de 
province  ;  aussi  nos  dames  se  voient  peu  entre 
elles  :  on  ne  sort  que  pour  les  visites  indispensa- 
bles, car  l'étiquette  est  ici  singulièrement  res- 
pectée :  nous  commençons  à  avoir  une  cérémonie, 
une  mode ,  un  bon  ton. 

L'enfance  de  cette  colonie  a  été  Semblable  à 
l'âge  d'or;  d'excellentes  tortues  couvraient  la  sur- 
face de  nie  ;  le  gibier  venait  de  lui-même  s'offrir 
au  fusil  ;  la  bonne  foi  tenait  lieu  de  code.  Le 
commerce  des  Européens  a  tout  gâté.  Le  Créole 
s'est  dénaturé  insensiblement;  il  a  substitué  à  ses 
mœurs  simples  et  vertueuses  des  mœurs  polies  et 
corrompues;  l'intérêt  a  désuni  les  familles;  la 
chicane  est  devenue  nécessaire  ;  le  chabouc  a  dé- 
chiré le  Nègre  infortuné  ;  l'avidité  a  produit  la 
fourberie;  et  nous  en  sommes  maintenant  au 
siècle  d'airain. 

Je  te  sais  bon  gré,  mon  ami,  de  ne  pas  oublier 


LETTRES.  463 

les  Nègres  dans  les  instructions  que  tu  me  deman- 
des; ils  sont  hommes,  ils  sont  malheureux;  c'est 
avoir  bien  des  droits  sur  une  ame  sensible.  Non  y 
je  ne  saurais  me  plaire   dans  un  pays  où  mes 
regards  ne  peuvent  tomber  que  sur  le  spectacle 
de  la  servitude ,  où  le  bruit  des  fouets  et  des  chaî- 
nes étourdit  mon  oreille  et  retentit  dans  mon 
cœur.  Je  ne  vois  que  des  tyrans  et  des  esclaves , 
et  je  ne  vois  pas  mon  semblable.  On  troque  tous 
les  jours  un  homme  contre  un  cheval  ;  il   est 
impossible  que  je  m'accoutume  à  une  bizarrerie 
si  révoltante.  Il  faut  avouer  que  les  Nègres  sont 
moins  maltraités  ici  que  dans  nos  autres  colonies  ; 
ils  sont  vêtus;  leur  nourriture  est  saine  et  assez 
abondante  :  mais  ils  ont  la  pioche  à  la  main  depuis 
quatre  heures  du   matin  jusqu'au   coucher   du 
soleil  ;  mais  leur  maître ,  en  revenant  d'examiner 
leur  ouvrage ,  répète  tous  les  soirs  :  «  Ces  gueux- 
là  ne  travaillent  point  ;  »  mais  ils  sont  esclaves , 
mon  ami  ;  cette  idée  doit  bien  empoisonner  le 
maïs  qu'ils  dévorent  et  qu'ils  détrempent  de  leur 
sueur.  Leur  patrie  est  à  deux  cents  lieues  d'ici  ; 
ils  s'imaginent  cependant  entendre  le  chant  des 
coqs  et  reconnaître  la  fumée  des  pipes  de  leurs 
camarades.  Ils  s'échappent  quelquefois  au  nom- 
bre de  douze  ou  quinze,  enlèvent  une  pirogue, 
et  s'abandonnent  sur  les  flots.  Ils  y  laissent  près- 


A64  LETTRES. 

tjLie  toujours  la  vie;  et  c'est  peu  de  chose,  lors- 
qu'on a  perdu  la  liberté.  Quelques-uns  cependant 
sont  arrivés  à  Madagascar;  mais  leurs  compatriotes 
les  ont  tous  massacrés ,  disant  qu'ils  revenaient 
d'avec  les  blancs ,  et  qu'ils  avaient  trop  d'esprit,  j 
Malheureux  !  ce  sont  plutôt  ces  mêmes  blancs  ' 
qu'il  faut  repousser  de  vos  paisibles  rivages.  Mais 
il  n'est  plus  temps,  vous  avez  déjà  pris  nos  vices 
avec  nos  piastres.  Ces  misérables  vendent  leurs 
enfans  pour  un  fusil  ou  pour  quelques  bouteilles 
d'eau-de-vie. 

Dans  les  premiers  temps  de  la  colonie ,  les  Nè- 
gres se  retiraient  dans  les  bois ,  et  de  là  ils  fai- 
saient des  incursions  fréquentes  dans  les  habita- 
tions éloignées.  Aujourd'hui  les  colons  sont  en 
sûreté.  On  a  détruit  presque  tous  les  murons  ;  des 
gens  payés  par  la  commune  en  font  leur  métier , 
et  ils  vont  à  la  chasse  des  hommes  aussi  gaiement 
qu'à  celle  des  merles. 

Ils  reconnaissent  un  Être  suprême.  On  leur 
apprend  le  catéchisme;  on  prétend  leur  expli- 
quer l'évangile  ;  Dieu  sait  s'ils  en  comprennent  le 
premier  mot  !  on  les  baptise  pourtant  bon  gré , 
malgré,  après  quelques  jours  d'instruction  qui 
n'instruit  point.  J'en  vis  un  dernièrement  qu'on 
avait  arraché  de  sa  patrie  depuis  sept  mois;  il  se 
laissait  mourir  de  faim.  Gomme  il  était  sur  le 


LETTRES.  465 

point  d'expirer,  et  très  éloigné  de  la  paroisse,  on 
me  pria  de  lui  conférer  le  baptême.  Il  me  regarda 
en  souriant,  et  me  demanda  pourquoi  je  lui  jetais 
de  l'eau  sur  la  tête  :  je  lui  expliquai  de  mon  mieux 
la  chose  ;  mais  il  se  retourna  d'un  autre  côté , 
disant  en  mauvais  français  :  «  Après  la  mort  tout 
est  fini,  du  moins  pour  nous  autres  Nègres;  je 
ne  veux  point  d'une  autre  vie,  car  peut-être  y 
serais-je  encore  votre  esclave.  » 

Mais  sur  cet  affligeant  tableau 
Qu'à  regret  ma  main  continue , 
Ami,  n'arrêtons  point  la  vue. 
Et  tirons  un  épais  rideau  ; 
Dégageons  mon  ame  oppressée 
Sous  le  fardeau  de  ses  ennuis  : 
Sur  les  ailes  de  la  pensée 
Dirigeons  mon  vol  à  Paris , 
Et  revenons  à  la  Caserne  ^ 
Aux  gens  aimables,  au  Falerne , 
A  toi  le  meilleur  des  amis , 
A  toi ,  qui  du  sein  de  la  France 
M'écris  encor  dans  ces  déserts. 
Et  que  je  vois  bâiller  d'avance 
En  lisant  ma  prose  et  mes  vers. 

Que  fais- tu  maintenant  dans  Paris.?  tandis  que 

3o 


466  LETTRES. 

le  soleil  est  à  notre  zénith ,  l'hiver  vous  porte  à 
vous  autres  la  neige  et  les  frimas.  Réahses-tu  ces 
projets  cVorgie  auxquels  on  répond  par  de  jolis 
vers  et  par  de  bons  vins?  Peut-être  qu'entouré 
de  tes  amis  et  des  miens,  amusé  par  eux,  tu  les 
amuses  à  ton  tour  par  tes  congés  charmans. 

Peut-être ,  hélas  !  dans  ce  moment 
Oîi  ma  plume ,  trop  paresseuse  , 
Te  griffonne  rapidement 
Une  rime  souvent  douteuse , 
Assiégeant  un  large  pâté  , 
D'Alsace  arrivé  tout-à-l'heure  , 
Vous  buvez  frais  à  ma  santé , 
Qui  pourtant  n'en  est  pas  meilleure. 

Dans  ce  pays  le  Temps  ne  vole  pas ,  il  se  traîne  ;  . 
l'Ennui  lui  a  coupé  les  ailes.  Le  matin  ressemble 
au  soir,  le  soir  ressemble  au  matin;  et  je  me 
couche  avec  la  triste  certitude  que  le  jour  qui 
suit  sera  semblable  en  tout  au  précédent.  Mais  il 
n'est  pas  éloigné  cet  heureux  moment  où  le  vais- 
seau qui  me  rapportera  vers  la  France  sillonnera 
légèrement  la  surface  des  flots.  Soufflez  alors , 
enfans  impétueux  de  Borée,  enflez  la  voile  tendue. 
Et  vous,  aimables  Néréides,  poussez  de  vos  mains 
bienfaisantes  mon  rapide  gaillard.  Vous  rendîtes 


LETTRES.  467 

autrefois  ce  service  aux  galères  d'Énée ,  qui  le 
méritait  moins  que  moi.  Je  ne  suis  pas  tout-à-fait 
si  pieux;  mais  je  n'ai  pas  trahi  ma  Didon.  Et  vous , 
6  mes  amis  !  lorsque  l'Aurore,  prenant  une  robe 
plus  éclatante,  vous  annoncera  l'heureux  jour  qui 
doit  me  ramener  dans  vos  bras  ,  qu'une  sainte 
ivresse  s'empare  de  vos  âmes  : 

D'une  guirlande  nouvelle 

Ombragez  vos  jeunes  fronts  ; 

Et  qu'au  milieu  des  flacons 

Brille  le  myrte  fidèle. 

Qu'auprès  d'un  autel  fleuri 

Chacun  d'une  voix  légère 

Chante  pour  toute  prière  • 

Regina  potens  Cjpri\ 

Puis  venant  à  l'accolade 

D'un  ami  ressuscité,   . 

Par  une  triple  rasade 

Vous  saluerez  ma  santé. 


3o* 


468  LETTRES. 


LETTRE     IV. 


A    M.    DE    P...    DU    S... 

Paris,  1777. 

Tu  dis  bien  vrai,  Du  S...,  quand  une  heureuse  aubaine 

De  nos  pères  joyeux  couronna  les  ébats, 

Ils  faisaient  deux  amis ,  et  ne  s'en  doutaient  pas. 

Le  même  astre  a  réglé  ta  naissance  et  la  mienne. 

Nous  reçûmes  le  jour  dans  ces  climats  brûlans. 

Ou  deux  fois  le  soleil  repassant  sur  nos  têtes 

Féconde  là  nature,  et  fixe  dans  nos  champs 

Ce  printemps  éternel  chanté  par  les  poètes.  ^ 

Là ,  comme  on  fait  ailleurs ,  je  végétai  neuf  ans. 

Qu'on  chante,  si  l'on  veut,  les  beaux  jours  de  l'enfance; 

Je  n'en  regrette  aucun  ;  cette  aimable  ignorance 

Est  un  bonheur  bien  fade  aux  yeux  de  la  raison  , 

Et  la  saison  de  l'innocence 

Est  une  aSvSez  triste  saison. 
Transplantés  tous  les  deux  sur  le  bord  de  la  France , 
Le  hasard  nous  unit  dans  un  de  ces  cachots , 
Où ,  la  férule  en  main ,  des  enfileurs  de  mots 
Nous  montrent  comme  on  parle,  et  jamais  comme  on  pense. 
Arbrisseaux  étrangers ,  peu  connus  dans  ces  lieux , 


LETTRES.  A69 

S'il  nous  fallut  souffrir  la  commune  culture , 
Des  mains  qui  nous  soignaient  les  secours  dangereux 
N'ont  pu  gâter  en  nous  ce  que  fit  la  nature. 

A  peine  délivrés  de  la  docte  prison, 

L'honneur  nous  fît  ramper  sous  le  dieu  des  batailles , 

Tu  volas  aussitôt  aux  murs  de  Besançon  ; 

Un  destin  moins  heureux  me  poussa  dans  Versailles. 

• 

Réunis  sur  les  flots ,  nous  bénissons  le  sort  ; 
Mais  il  nous  attendait  aux  rivages  d'Afrique. 
Sans  doute  il  te  souvient  de  cette  nuit  critique 
Où  nous  allions  passer  du  sommeil  à  la  mort! 
Un  soldat  qui  fumait  nous  retint  à  la  vie. 
Nous  étions  réservés  à  des  dangers  nouveaux. 
J'entends  encor  d'ici  les  rochers  ^Abrolhos 
Retentir  sous  les  coups  des  vagues  en  furie  ; 
Je  vois  notre  vaisseau ,  dans  un  calme  trompeur , 

Céder  au  courant  qui  l'entraîne  ; 
Je  vois  régner  par-tout  une  morne  frayeur, 
Je  lis  dans  tous  les  yeux  que  ma  perte  est  certaine , 
Je  revois  le  trépas  et  toute  son  horreur. 
O  toi,  de  mes  pensers  dépositaire  utile, 
Toi  qui  connais  mon  cœur,  tu  sais  s'il  fut  ému; 

Voyant  tout ,  mais  d'un  œil  tranquille , 
J'écrivais ,  presque  sûr  de  n'être  jamais  lu. 


470  LETTRES. 

Te  souvient-il  encor  de  l'homme  aux  quatre  tentes, 

De  ce  couvent  peuplé  d'Ursulines  galantes, 

Des  maris  portugais,  de  Dona  Theresa, 

Belle  comme  l'Amour,  plus  friponne  peut-être. 

Infidèle  d'avance  à  l'époux  qu'elle  aura , 

Et  nous  jetant  le  soir  des  fleurs  par  la  fenêtre  ? 

Le  port  des  Hollandais  nous  reçut  à  son  tour. 
Tu  soupires,  sans  doute,  et  ta  bouche  chrétienne 
Nomme  la  tendre  Bergh ,  jeune  luthérienne. 
Que  ton  zèle  avait  su  convertir  à  l'amour. 

Nous  arrivons  enfin.  Pardonne ,  ô  ma  patrie  ! 
Mais  je  ne  connus  point  ce  doux  saisissement 

Qu'on  éprouve  en  te  revoyant; 
Mon  ame  à  ton  aspect  ne  s'est  pas  attendrie. 
La  patrie  est  un  mot ,  et  le  proverbe  ment. 

Toi  seule,  d  mon  Eléonore, 
As  rendu  ce  séjour  agréable  à  mes  yeux. 
Tendre  et  fidèle  objet  d'un  amour  malheureux, 
Peut-être  tu  ressens  des  peines  que  j'ignore; 
Va ,  mon  cœur  les  partage ,  et  te  rend  tes  soupirs. 
En  vain  le  sort  jaloux  termina  nos  plaisirs; 
De  mon  bonheur  passé  je  suis  heureux  encore. 
Enfin,  après  quatre  ans  d'inconstance  et  d'erreur, 
Je  te  suis  dans  Paris.  Là  ^  maître  de  moi-même , 
Sans  désirs ,  sans  amour ,  paresseux  par  système  , 


LETTRES.  471 

Sur  la  scène  du  monde  assez  mauvais  acteur  , 
Je  déchire  mon  rôle ,  et  deviens  spectateur. 

Mon  vaisseau  battu  par  l'orage 
A  regagné  le  port,  et  n'en  sortira  plus. 
Que  dis-je  ?  dès  demain ,  ennuyé  du  rivage, 
Peut-être  irai-je  encor  l'exposer  au  naufrage 
Sur  ces  mêmes  écueils  qu'il  n'a  que  trop  connus. 

C'est  le  travers  de  tous  les  hommes 
De  chercher  le  repos  et  de  s'en  dégoûter; 
Ce  bien  si  désiré  n'est  doux  qu'à  souhaiter. 

Nous  ne  vivons  point  où  nous  sommes  ; 
L'esprit  vole  plus  loin,  il  voit  d'autres  climats, 
Il  en  fait  la  peinture  à  notre  ame  séduite , 
Et  ce  qu'il  embellit  a  toujours  plus  d^appas. 

La  peine  est  aux  lieux  qu'on  habite , 

Et  le  bonheur  où  l'on  n'est  pas. 


LETTRE     V     ET     DERNIERE. 

A    MON    FRÈRE. 

«  Pondichéry,  septembre  X  78  5. 

Le  ciel,  qui  voulait  mon  bonheur, 
Avait  mis  au  fond  de  mon  cœur 


472  •  LETTRES. 

La  paresse  et  Finsouciance; 
Je  ne  sais  quel  démon  jaloux 
Joignit  à  ces  aimables  goûts 
L'inquiétude  et  Finconstance. 
Après  un  exil  de  vingt  mois , 
Je  quittai  la  brûlante  Afrique , 
J'allais  pour  la  dernière  fois 
Repasser  le  double  tropique  ; 
Mais  un  désir  impérieux 
Me  pousse  aux  indiens  rivages. 
Toujours  errant  et  paresseux , 
J'aime  et  je  maudis  les  voyages; 
En  aide-de-camp  transformé, 
J'ai  vu  la  mer  Asiatique, 
Et  de  la  Taprobane  antique 
Le  ciel  constamment  enflammé  : 
Sa  rive,  aujourd'hui  pacifique, 
N'offre  ni  vaisseau  ni  canon  ; 
Suffren  n'y  laissa  que  son  nom. 
C'est  là  son  unique  défense  ; 
Et  la  hollandaise  prudence. 
Qui  du  sort  prévoit  peu  les  coups , 
Se  repose  avec  indolence 
Sur  les  lauriers  cueillis  pan  nous. 

J'ai  parcouru  d'un  pas  rapide 
Des  bois  tristes  et  sans  échos. 


LETTRES.  •  473 

Une  main  adroite  et  perfide 
Y  transplanta  quelques  moineaux  ; 
Comme  ancienne  connaissance, 
J'ai  salué  ce  peuple  aile, 
Du  lieu  chéri  de  sa  naissance 
A  regret  sans  doute  exilé. 
Poussé  par  un  vent  favorable , 
J'arrive  dans  Pondichéry. 
Montrez-moi  ce  fameux  Bussy 
Aux  Indiens  si  redoutable. 
La  mort  l'a  frappé,  mais  trop  tard; 
Aisément  vaincu  par  Stuard , 
Par  la  goutte  et  par  la  vieillesse , 
Il  va  rejoindre  nos  guerriers. 
Dépouillé  de  tous  les  lauriers 
Qu'il  usurpa  dans  sa  jeunesse. 

Ce  monde  si  souvent  troublé 

Par  la  politique  étrangère ,  ' 

Ce  monde  toujours  désolé 

Par  l'Européen  sanguinaire , 

Sous  les  maux  qu'y  laissa  la  guerre 

Gémira  long-temps  accablé. 

Unie  au  glaive  inexorable , 

La  famine ,  plus  implacable, 

En  a  fait  un  vaste  tombeau. 

Les  champs  regrettent  leur  parure  ; 


lM\  LETTRES. 

Le  coton  languit  sans  culture. 
Et  ne  charge  plus  le  fuseau. 
L'avarice  tourne  ses  voiles 
Vers  ce  lieu  jadis  florissant , 
Arrive,  et  se  plaint  froidement 
Qu'on  a  hausse  le  prix  des  toiles. 

Pour  ne  pas  l'entendre ,  je  fuis 
Le  brûlant  séjour  de  la  ville  ; 
Contre  la  ville  et  ses  ennuis 
Oulgarey  sera  mon  asile. 
O  Printemps  !  réponds  à  mes  vœux. 
Si  ma  voix,  jadis  plus  brillante , 
Célébra  ta  beauté  riante 
Et  fit  aimer  ton  règne  heureux  , 
Demande  )\  Flore  ta  parure, 
Et  viens,  escorté  du  Zéphir, 
Donner  ta  robe  de  verdure 
Aux  champs  que  je  vais  parcourir. 
Jeune  et  mélodieuse  encore, 
Ma  lyre  a  protégé  les  fleuri  : 
Charmantes  filles  de  l'Aurore , 
Pour  mes  yeux  hâtez-vous  d'éclore, 
Rendez-moi  vos  douces  odeurs. 
Arbres  chéris ,  dont  le  feuillage 
Plaisait  à  mon  cœur  attristé, 
Prêtez-moi  cet  utile  ombrage 


LETTRES.  475 

Que  mes  vers  ont  souvent  chanté. 
Que  dis-je  ?  ce  climat  vanté 
Ne  connaît  ni  Zéphir  ni  Flore  ; 
Un  long  et  redoutable  été 
Flétrit  ces  champs  et  les  dévore  ; 
Mon  cœur,  mes  yeux  sont  mécontens; 
Et  je  redemande  sans  cesse 
Mes  amis  avec  le  printemps; 
J'aurais  dit  dans  un  autre  temps 
Le  printemps  avec  ma  maîtresse. 
Mais  hélas  !  ce  nouveau  séjour 
Me  commande  un  nouveau  langage  ; 
Tout  y  fait  oublier  l'amour , 
Et  c'est  l'ennui  qui  me  rend  sage. 

Vaincu  par  les  feux  du  soleil , 
Je  me  couche  sur  l'herbe  rare; 
Je  cède  aux  pavots  du  sommeil  ; 
La  douce  Illusion  m'égare. 
Tout-à-coup  je  suis  introduit 
Dans  un  bois  épaissi  par  elle , 
Dont  la  fraîcheur  est  éternelle , 
Et  qui  change  le  jour  en  nuit. 
J'aperçois  des  perles  liquides 
Sur  le  feuillage  vacillant  ; 
J'ordonne ,  et  les  rameaux  humides 
Viennent  toucher  mon  front  brûlant. 


47r>  LETTRES. 

Mais  un  cri  frappe  mon  oreille  ; 
Ce  cri  propice  me  réveille , 
Et  je  m'éloigne  avec  effroi 
De  la  couleuvre  venimeuse , 
Qui  dans  sa  marche  tortueuse 
Glissait  en  rampant  jusqu'à  moi. 

Le  jour  fuit ,  l'Indien  fidèle 
Va  prier  Rutren  et  Brama , 
Et  l'habitude  me  rappelle 
Que  c'est  l'heure  de  l'opéra. 
Venez ,  charmantes  Bayadères , 
Venez  avec  tous  ces  appas 
Et  ces  parures  étrangères 
Que  mes  yeux  ne  connaissent  pas. 
Je  veux  voir  ce  sein  élastique 
Enfermé  dans  un  bois  léger. 
Et  cette  grâce  asiatique 
Dont  X Histoire  philosophique 
Se  plaît  à  peindre  le  danger. 
Venez ,  courtisanes  fameuses , 
Répétez  ces  jeux  séduisans , 
Ces  pantomimes  amoureuses, 
Et  ces  danses  voluptueuses 
Qui  portent  le  feu  dans  les  sens. 

Raynal  vous  a  trop  embellies , 


LETTRES.  477 

Et  vous  trompez  mon  fol  espoir. 
Hëlas  !  mes  yeux  n'ont  pu  vous  voir 
Ni  séduisantes  ni  jolies. 

Le  goût  proscrit  leurs  ornemens , 
L'amour  n'échauffe  point  leur  danse, 
Leur  regard  est  sans  éloquence , 
Et  leurs  charmes  font  peu  d'amans.  ' 

N'en  déplaise  aux  voix  mensongères, 
N'en  déplaise  aux  brillans  écrits. 
On  ne  rencontre  qu'à  Paris 
Les  véritables  Bayadères. 

J'y  serai  bientôt  de  retour  ; 
Et  puisse  enfin  la  destinée 
Dans  cette  ville  fortunée 
Fixer  désormais  mon  séjour  ! 
Je  suis  fatigué  des  voyages. 

J'ai  vu  sur  les  lointains  rivages 
Ce  qu'en  Europe  tu  peux  voir , 

Le  constant  abus  du  pouvoir. 

A  l'intérêt  d'un  sot  en  place 

Par-tout  les  hommes  sont  vendus  ; 

Par-tout  les  fripons  reconnus 

Lèvent  le  front  avec  audace  ; 

Par-tout  la  force  fait  les  lois  : 

La  probité  paisible  et  douce 


478  LETTRES. 

Réclame  en  vain  ses  justes  droits; 
Par-tout  la  grand'chambre  est  un  bois 
Funeste  au  passant  qu'on  détrousse. 
L'amour  est  bien  un  bois  aussi , 
Et  le  plus  fin  s'y  laisse  prendre  ; 
Mais  dans  celui-là,  Dieu  merci, 
L'on  peut  crier  et  se  défendre. 

Heureux  donc  qui  dans  vos  climats , 
Maître  de  lui,  sans  embarras. 
S'amuse  des  erreurs  publiques, 
Lit  nos  gazettes ,  rit  tout  bas 
De  nos  sottises  politiques  ; 
Donne  à  l'amour  quelques  soupirs , 
A  l'amitié  tous  ses  loisirs, 
De  son  toit  rarement  s'écarte. 
Et  qui,  prudemment  paresseux. 
Ne  te  fait  jamais  ses  adieux 
Que  pour  voyager  sur  la  carte  ! 


Fm. 


TABLE. 


Notice.  pyrr, 

ÉLÉGIES. 

LIVRE      PREMIER. 


iLF.GiE.  I.  Le  Lendemain. 

3 

IL  La  Discrétion 

5 

III.  Billet. 

6 

IV.  La  Frayeur. 

7 

V.  Vers  gravés  sur  un  Oranger. 

9 

VI.  Remède  dangereux. 

lO 

VIL  Demain.                                           . 

II 

Vm.  Le  Revenant. 

12 

IX.  Fragment  d'Alcée,  poète  grec. 

i5 

X.  Billet. 

17 

LIVRE    SECOND. 

I.  Le  Refroidissement. 

*9 

II.  La  Nuit. 

20 

III.  La  Rechute.                                         * 

21 

IV.  Reproches  à  Éléonore. 

24 

V.  Dépit. 

26 

VI.  A  un  Ami  trahi  par  sa  maîtresse. 

28 

VIL  II  est  trop  tard. 

3o 

VIII.  A  mes  Amis. 

.  32 

IX.  Aux  Infidèles. 

33 

•  X.  Retour  à  Éléonore. 

35 

XL  Le  Raccommodement. 

38 

LIVRE    TROISIÈME. 

I.  Les  Sermens. 

3q 

II 


TABLE. 


Elégie    IL  Souvenir.                                             Pag.       /,i 

IIL  Le  Songe. 

43 

IV.  Ma  Retraite. 

45 

V.  Au  gazon  foulé  par  Éléonore. 

48 

VI.  Le  Voyage  manqué. 

49 

VIL  Le  Cabinet  de  toilette. 

5i 

VIIL  L'Absence. 

53 

IX.  Ma  Mort. 

54 

X.  L'Impatience. 

56 

XL  Délire. 

58 

XII.  Les  Adieux. 

61 

LIVRE    QUATRIÈME. 

I. 

63 

IL 

65 

m. 

67 

IV.  A  l'Amour. 

68 

V. 

70 

VI. 

72 

VIL 

75 

VIIL 

77 

IX. 

78 

X, 

80 

XL 

82 

XIL 

83 

XIIL 

84 

XIV. 

86 

LA  JOURNÉE  CHAMPÊTRE. 

91 

ISNEL  ET  ASLÉGA. 

Chant     I. 

129 

IL 

142 

m. 

l52 

IV. 

164 

GODDAM  ! 

Prologue. 

-.^K 

TABLE. 


III 


Chant  I. 
IL 
IIL 
IV. 


Pag.  177 
187 
195 
2o3 


l 


LES  DEGUISEMENS  DE  VENUS  , 
tableaux  imites  du  grec. 

Tableau  L 
IL 
IIL 
IV. 
V. 
VI. 
VIL 
VIIL 
IX. 
X. 
XL 
XII. 
XIII. 
XIV. 
XV. 
XVI. 
XVII. 
XVIIL 
XIX. 
XX. 
XXI. 
XXII. 
XXIIL 
XXIV. 

XXV.  ,  . 

XXVL 
XXVII. 

xxvm. 


ai5 
ai6 
ii'j 
218 
220 
221 
222 

223 
225 
227 
228 

280 
23l 
232 

233 

235 
236 
287 
238 
240 
241 
242 
243 

244 

245 

Ibid, 

246 

248 


3i 


TABLE. 


Tableau  XXIX. 

Pag.  249 

XXX. 

25l 

LES  TABLEAUX. 

I.  La  Rose. 

255 

II.  La  Main. 

256 

m.  Le  Songe. 

a57 

IV.  Le  Sein. 

258 

V.  Le  Baiser. 

259 

VL  Les  Rideaux. 

260 

VII.  Le  Lendemain. 

261 

VIII.  Llnfidélité. 

262 

IX.  Les  Regrets. 

Ihid. 

X.  Le  Retour. 

263 

MÉLANGES. 

Les  Fleurs. 

267 

Jamsel,  anecdote  historique. 

278 

Le  Voyage  de  Céline. 

285 

Églogue. 

3o6 

Envoi  à  Éléonore. 

3io 

Dieu  vous  bénisse. 

3ii 

Les  Paradis. 

312 

Plan  d'Étude. 

3i5 

Projet  de  Solitude. 

3i7 

Palinodie. 

3i8 

Réflexion  amoureuse. 

320 

Le  Bouquet  de  l'Amour. 

Thid. 

Épître  aux  Insurgens. 

321 

Dialogue  entre  un  poète  et  sa  Muse. 

323 

Épitaphe. 

327 

A  Chloé. 

328 

Le  Tombeau  d'Eucharis. 

33o 

Dialogue. 

33i 

Épître  à  Messieurs  du  Camp  de  St.-Roch. 

332 

Portrait  d'une  religieuse. 

333 

TABLE. 


A  M.  de  Fontanes. 

Pag 

534 

Confession  d'une  jolie  femme. 

335 

Complainte. 

340 

Léda. 

342 

A  Berlin. 

347 

Coup-d'œil  sur  Cythère. 

348 

Un  Miracle. 

358 

Vers  sur  la  mort  d'une  jeune  fille. 

36o 

Couplets  pour  le  mariage  de  M"  Macdonald. 

36i 

Inscription. 

363 

Le  Réveil  d'une  mère. 

Ibid. 

Boutade. 

366 

Rétractation. 

Ibid. 

Réponse. 

367 

A  M.  Français. 

369 

A  M.  Tissot,  sur  sa  traduction  des  baisers  de  Jean  IL 

371 

Au  même.     ' 

372 

Ephimécide ,  imitation  du  grec. 

373 

Vers  écrits  sur  l'album  de  M«  Lambert. 

377 

Cantate  pour  la  loge  des  Neuf  Sœurs. 

378 

A  quelques  Poètes. 

379 

Les  Succès  littéraires. 

383 

REPONSES  DIVERSES. 

RÉPONSE  I.  384 
IL  A  La  Harpe ,  sur  sa  comédie  des  muses 

rivales.  385 

m.          .  386 

IV.  Au  Comte  de  Schowalow.  387 

V.  Au  même.  388 

VI.  390 
VIL  A  M.  de  Fontanes  sur  sa  traduction  de 

l'Essai  sur  l'homme.  393 

VIII.  Ibid. 

IX.  395 


VI  TABLE. 

RÉPONSE  X.  A  M.  Félix  Nogaret,  sur  sa  traduction 

d'Aristenète.  Ibid. 

XI.  A  M.  Victorin  Fabre.  3g6 

XII.  397 

XIII.  A  M.  Millevoye,  auteur  du  poème  de 

TAmour  maternel.  3g8 

XIV.  A  ces  Messieurs.  Pag.  3gq 
Discours  de  réception  à  l'Académie  française  401 
Le  Promontoire  de  Leucade.  416 
Les  Ailes  de  l'Amour,  imitation  du  grec.  424 
Le  Torrent,  idylle  persane.  426 


Chanson  I. 

Li-Li»jv^xiu   iTjiiiJJiiiVj/\.oorjC5. 

43i 

IL 

Ibid, 

III. 

432 

IV. 

' 

433 

V. 

434 

VI. 

435 

VIL 

437 

VIII. 

Ibid, 

IX. 

438 

X. 

^ 

439 

XL 

440 

XIL 

LETTRES. 

441 

Lettre  I.  A  mon 

frère 

443 

IL  A  Bertin. 

452 

III.  Au  même. 

455 

IV.  A  M. 

de  P du  S 

468 

V  et  dernière.  A  mon  frère. 

471 

FIN    DE    LA    TABLE. 

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SIIM^i 


1^, 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


PQ  Pamy,   Evariste  Désire  de 

2019  Forges,   vicomte  de 

P33^6  Oeuvres  choisies  de  PsrnT 

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